‹ Les fleurs de la poesie canadienneChapitre 26 sur 73 · L’AURORE BORÉALE · texte numérisé non relu

L’AURORE BORÉALE

Quand la nuit se fait belle au bord du Saint-Laurent, Voyez-vous quelquefois, au fond du firmament,

Courir ces météores,

Fantômes lumineux, esprits nés des éclairs,

Qui dansent dans la nue, étalant dans les airs Leurs manteaux de phosphores ?

Parfois, en se jouant, ils offrent à nos veux Des palais, des clochers, des dômes radieux,

Des forêts chancelantes,

Des flots d’hommes armés pressant leurs bataillons,

Des flottes s’engouffrant dans les vastes sillons Des ondes écumantes.

Mais tandis qu’admirant leurs jeux toujours nouveaux Votre âme s’intéresse aux magiques travaux De leurs essaims sans nombre,

A vos regards charmés se dérobant soudain.

Comme un léger brouillard sous les feux du matin.

Ils s’effacent dans l’ombre.

Et vous, peuples heureux des bords du Saint-Laurent, Quand la nuit vous verrez, au fond du firmament, Courir les météores,

N’oubliez pas, amis, que nos jours sont comptés Et s’enfuiront soudain comme sont emportés Ces mobiles phosphores.

(1) Cette brillante description est extraite d’une méditation poétique pour le premier de l’an ; elle sert de prélude au poète pour tracer le tableau changeant de la vie humaine.

LA CHAPELLE DE TADOUSSAC(l)

Salut, ô nuit d’été ! rumeurs harmonieuses Qui montez de la grève aux collines poudreuses Qu’un jour Cartier foula !

Salut, humble clocher de l’antique chapelle Qui domine les flots et dont la voix rappelle Les fils de Loyola !

Dis-moi, tandis qu’épris des soupirs de la brise,

De la vague qui pleure et se roule et se brise Au pied de ces talus,

Je crois ouïr au loin comme une âme qui prie Et, montant vers le ciel, parle à ma rêverie Des jours qui ne sont plus ;

(1) Cette pièce est extraite d’un poème sur Tadoussac, dont le début nous offre cette fraîche description du Saint-Laurent :

Bien loin de ses gourbis, sous l’ombre des platanes,

L’Arabe au blanc burnous qui suit les caravanes Sur les sables errant,

Découvre, moins joyeux, son oasis humide Que les Canadiens, dans la saison torride,

Leur fleuve Saint-Laurent.

A nous ses champs d’azur et ses fraîches retraites,

Les îlots couronnés de mouvantes aigrettes,

Les monts audacieux.

Les arômes piquants que la mer y dépose,

Et son grand horizon où votre œil se repose Comme l’étoile aux cieux.

Tadoussac est une anse située à l’embouchure du Saguenay, où elle forme un havre spacieux et abrité contre les vents par une ceinture de rochers. Ce fut un des premiers postes fréquentés par les Français pour la traite des pelleteries. Les Jésuites y fondèrent une mission en 1641 ; on montre encore l’emplacement de leur ancienne chapelle.

Voici ce que le Père Charlevoix écrivait sur Tadoussac en 1720 : « Ce port a été longtemps l’abord de toutes les nations sauvages du Nord et de l’Est ; les Français s’y rendaient dès que la navigation était libre, soit de France, soit du Canada ; les missionnaires profitaient de l’occasion et y venaient négocier pour le ciel. La traite finie, les marchands retournaient chez eux, les sauvages reprenaient le chemin de leurs villages ou de leurs forêts, et les ouvriers évangéliques suivaient ces derniers pour achever de les instruire ».

LOUIS-J.-C. FISET

Dis-moi, que cherchaient-ils ces bons missionnaires Dont les mains ont béni tes lambris séculaires ?

L’or ou la volupté ?

Au siècle où nous vivons ces dons plaisent aux hommes ; A nous le temps suffît, aveugles que nous sommes !

Eux ont l’éternité !

« Longtemps, pareil au lynx à l’œil faux et perfide,

» Le mal, à notre insu, nous imposa ses lois ;

» Prions ! prions, enfants des bois !

» Prions ! laissons le mal aux cruels Iroquois :

» Le soleil des chrétiens nous éclaire et nous guide !

» Il donne leur arôme aux fleurs,

» Il enseigne au castor à bâtir ses cabanes ;

» Sa parole a séché nos pleurs,

» Sa main verse la paix autour de nos savanes.

» Plus suave qu’un soir d’été,

» A ses festins d’amour notre Dieu nous appelle.

» Pour nous, de nos maux attristé,

» Il vient chaque matin visiter sa chapelle !

» O Dieu ! c’est toi qui nous soutiens » Au fond de nos forêts, dans nos chasses lointaines ;

» Qui fais tomber dans nos liens » Et les oiseaux de l’air et le gibier des plaines.

» Toi seul, tu calmes la douleur,

» Quand la dent de la faim ronge notre poitrine !

» Souffrir ! c’est encor le bonheur !

» N’es-tu pas mort pour nous, là-bas, sur la colline ?

» Tes prêtres nous ont enseigné » A craindre des méchants la présence funeste ;

» Mais pour eux ton cœur a saigné :

» Pour nous tous, ô Jésus, que ton pardon nous reste.

» Pareils à la taupe sans yeux,

» Ils errent dans la nuit au fond de leur ornière :

» Par pitié, fais briller pour eux » Le plus petit rayon de ta grande lumière î

» Dieu, descends sur nos coteaux !

» Viens dans ta magnificence !

» Pour t’adorer en silence,

» Les tribus, dans leurs bateaux,

» Ont franchi l’espace immense :

» Dieu, descends sur nos coteaux » !

Plus doux que la chanson des lointaines cascades, Qui grandit, murmure et s’enfuit, Résonnaient les accents des naïves peuplades, Montant sur l’aile de la nuit...

Ils s’élevaient encor ; la mer impétueuse, Aplanissant son large dos,

Vint mêler sur la plage à leur note pieuse

Le chant moins grave de ses flots...

Ces jours sont déjà loin dans la brume des âges Où chantaient et priaient les pleuplades sauvages Dans l’anse au sable d’or !...

Leur trace a disparu dès longtemps de ces rives ; Mais on entend, le soir, leurs voix lentes, plaintives, Qui s’éveillent encor.

Elles semblent pleurer le destin de leur race Qui recule sans bruit, s’amoindrit et s’efface Pour nous céder le pas.

Semblable à ses forêts, naguère si voisines,

Dont le feu dévorant a rongé les racines,

Qui ne renaîtront pas.

Phare du voyageur, seule au bord de la dune.

Leur chapelle a bravé la ruine commune Et triomphe du temps !

Comme pour annoncer que l’Église de Pierre Jusques au dernier jour bénira de la terre Les derniers habitants !

LOUIS-J.-C. FISET

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