LE BON PAUVRE
Ah! je sais que la vie est un banquet suave,
Une longue fête pour vous ;
Vos chants toutes les nuits m’éveillent dans ma cave : Frères, je ne suis pas jaloux.
Dieu n’a-t-il pas placé sur les cimes sereines Le beau cèdre au riche manteau,
Et le long des torrents, courbé sous leurs haleines.
Le pâle et frisonnant roseau ?
Malheur au pauvre aigri qui de sa lèvre torse Où flotte une écume de fiel.
Insulte à la justice, à l’amour, à la force De ce Dieu qui créa le ciel !
O Christ ! devant ton front que les épines ceignent,
Je bénis mon sort et ta loi.
N’as-tu pas dit : « Heureux celui dont les pieds saignent Sur les ronces derrière moi » ?
« Il faut que l’homme souffre en son corps, en son âme ; » Mais une larme est un trésor.
« Les pauvres brilleront au ciel comme une flamme,
» Et tiendront une palme d’or. »
Mon pauvre cœur, semblable à l’épi qu’on flagelle,
Reste vide après tant de coups...
Mais que j’aie une larme à mon heure mortelle,
O Christ, à verser sur tes clous !
LÉON-PAMPHILE LEMAY