LA MORT DU PERE ANNE DE NOÜE
Un soir, le vent pleurait comme un glas funéraire ;
La neige sur les champs roulait ses tourbillons :
Les forêts se plaignaient et tordaient leur crinière,
Et la lune mourante éteignait ses rayons.
Un vieillard cheminait à travers la campagne ;
Les raquettes aux pieds, il marchait à grands pas : Convaincu que son Dieu le voit et l’accompagne,
Il suivait un chemin qu’il ne connaissait pas.
Il allait au hasard, et, comme une avalanche, La neige autour de lui croulait du firmament, Et semblait un réseau tissu de laine blanche, Pour servir de linceul au voyageur errant.
Pas une étoile d’or au front de la nuit sombre,
Pas une trace humaine indiquant le chemin ;
(1) Au mois de janvier 1646, le Père de Noüe était parti des Trois- Rivières sur des raquettes, pour aller donner une mission aux soldats du fort de Richelieu. La nuit le prit à mi-chemin, et il se coucha dans un trou creusé sous la neige, avec les deux hommes qui l’accompagnaient. Mais deux heures après minuit, la lune étant fort brillante, il voulut partir seul. La neige s’étant mise à tomber, il perdit son chemin, et fut trouvé le lendemain, gelé, à genoux sur la neige et les mains croisées sur la poitrine.
Sur le désert glacé tout s’effaçait dans l’ombre :
Où s’en allait-il donc le pauvre pèlerin ?
Il allait où s’en vont ceux que le Christ rallie,
Et qui du Golgotha gravissent le sentier ;
Où s’en allaient jadis ses maîtres dans la vie, L’illustre saint Ignace et saint François Xavier !
Il allait dans la nuit répandre la lumière,
Et dans les cœurs glacés jeter le feu sacré ;
Aux souffrants il allait enseigner la prière,
Cet élixir de l’âme et du cœur ulcéré...
Son cœur est toujours ferme, et son âme inflexible ; Mais ses membres, raidis par le froid de la nuit, Refusent de servir son courage invincible,
Et, malgré lui, sa marche, hélas ! se ralentit.
A travers ses haillons un vent glacé pénètre,
De fatigue et de faim son corps est épuisé,
Un sommeil accablant s’empare de son être,
Et sur un banc de neige il est tombé brisé.
Entrevoyant alors la fin de sa carrière,
Il creusa dans la neige un lit pour son sommeil :
Au ciel il adressa sa dernière prière,
Et, calme, il attendait l’heure de son réveil.
A genoux et les bras en croix sur sa poitrine,
Il regarda le ciel et s’écria : Jésus !
Il venait d’entrevoir la demeure divine,
Et s’endormit en paix du sommeil des élus.
Le vent pleurait toujours comme un glas funéraire La neige sur les champs roulait ses tourbillons : Les forêts se plaignaient et tordaient leur crinière,
Et la lune mourante éteignait ses rayons.
A, -BASILE ROUTHIER