‹ Les fleurs de la poesie canadienneChapitre 52 sur 73 · LE PREMIER JANVIER · texte numérisé non relu

LE PREMIER JANVIER

Tempus edax rerum

Vents qui secouez les branches pendantes Des sapins neigeux au front blanchissant ;

Qui mêlez vos voix aux notes stridentes Du givre qui grince aux pieds du passant ;

Nocturnes clameurs qui montez des vagues,

Quand l’onde glacée entre en ses fureurs ;

Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues Qui troublez du soir les saintes horreurs ;

Craquements du froid, murmures des ombres, Frissons des forêts que l’hiver étreint,

Taisez-vous !... Du haut des vastes tours sombres, La cloche a jeté ses sanglots d’airain !...

Voix mystérieuse au fond du ciel blême.

Le bronze a sonné douze coups, — minuit ! C’est le dernier mot, c’est l’adieu suprême Que le présent jette au passé qui fuit.

Minute fatale, insensible étape,

Rapide moment sitôt emporté,

Cet instant qui naît et qui nous échappe A fait faire un pas à l’éternité !

Plus prompt que l’éclair ou l’oiseau qui vole,

Ce temps qu’on dépense en vœux superflus,

Ce temps qu’on gaspille en calcul frivole, Quand on va l’atteindre, il n’est déjà plus.

Un an vient de fuir, un autre commence... Penseurs érudits, raisonneurs subtils,

Vous qui disséquez la nature immense,

Ces ans qui s’en vont, dites, où vont-ils ?

Ils vont où s’en va tout ce qui s’effondre ;

Où vont nos destins à peine aperçus ;

Dans l’abîme abrupt où vont se confondre Avec nos bonheurs nos espoirs déçus ;

Ils vont où s’en va la vaine fumée De tous nos projets de gloire et d’amour ;

Où va le géant, où va le pygmée,

L’arbre centenaire et la fleur d’un jour ;

Où vont nos sanglots et nos chants de fête, Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants. Où va le zéphyr, où va la tempête,

Où vont nos hivers, où vont nos printemps !...

Temps ! éternité ! mystère insondable !

Tout courbe le front devant vos grandeurs ; Problème effrayant, gouffre inabordable,

Quel œil peut plonger dans vos profondeurs ?

Atomes sans nom perdus dans l’espace,

Nous roulons sans cesse en flots inconstants ; Seul le Créateur, devant qui tout passe, Immuable, plane au-dessus des temps.

LOUIS FRÉCHETTE

LA TOMBE DE CADIEUX(l)

Sur un îlot désert de l’Ottawa sauvage.

Le voyageur remarque, à deux pas du rivage,

Un tertre que la ronce achève de couvrir :

Un jour, quelqu’un ici s’arrêta pour mourir.

L’humble tombe des bois n’a ni grille ni marbre ; Mais, poète naïf, à l’écorce d’un arbre Cet étrange mourant confia son regret,

Jetant sa plainte amère au vent de la forêt,

La légende a doré cette histoire touchante :

L’arbre n’est plus debout ; mais le peuple qui chante, Bien souvent, au hameau, fredonne en soupirant La complainte qu’alors chanta Cadieux mourant.

O sinistre Ottawa, combien de sombres drames Dieu n’a-t-il pas écrits dans le pli de tes lames Et sur les flancs rugueux de tes âpres récifs !

Dans les ombres du soir, combien de cris plaintifs,

Combien de longs sanglots", combien de plaintes vagues Ne se mêlent-ils pas aux clameurs de tes vagues ?

Ah ! c’est que, sous tes flots et dans les sables mous.

Bien des corps délaissés dorment dans les remous 1

Ceux-là n’ont pas même eu leurs quelques pieds de terre : Leur linceul est l’oubh, leur tombe est un mystère. Jamais, au fond des bois, le touriste rêvant Ne lira leurs adieux sur le bouleau mouvant ;

Et, le soir, au foyer, nulle voix printanière Ne mêlera leurs noms aux chants de la chaumière.

Pour eux nuis souvenirs, nul bruit de pas aimés...

Dans vos tombeaux errants, pauvres perdus, dormez !

(1) L’histoire de Cadieux a été racontée par notre écrivain canadien, J.-C. Taché, dans les Forestiers et Voyageurs. La complainte du voyageur, telle que la tradition l’a conservée, se trouve dans les Chansons populaires du Canada, de-M. Ernest Gagnon.

I,A POÉSIE CANADIENNE

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