‹ Les fleurs de la poesie canadienneChapitre 6 sur 73 · LE VIEUX CHÊNE · texte numérisé non relu

LE VIEUX CHÊNE

Naguère, sur les bords de l’onde murmurante. Un vieux chêne élevait sa tête dans les cieux ;

(1) Le Vieux Chêne est comme un écho du Dernier Huron et le développement des quatre vers :

Comme le chêne isolé dans la plaine,

D’une forêt noble et dernier débris,

Il ne reste que lui sur l’antique domaine Par ses pères conquis.

Et de ses rameaux verts l’ombre refraîchissante Protégeait l’humble fleur qui naissait en ces lieux. Les zéphirs soupiraient, le soir, dans son feuillage Argenté par la lune, et dont plus loin l’image Ondoyait sur les flots roulant avec lenteur ;

Les oiseaux y dormaient la tête sous leur aile, Comme, la nuit, sur l’eau repose la nacelle Immobile du pêcheur.

Des siècles à ses pieds reposait la poussière.

Que d’orages affreux passèrent sur son front Dans le cours varié de sa longue carrière !

Que de peuples tombés sans laisser même un nom ! Impassible témoin de leur vaste naufrage.

Que jamais à prêter l’oreille à ton langage Si plein de souvenirs des âges révolus !

Lui seul pouvait encore évoquer sous son ombre L’image du passé, les fantômes sans nombre Des peuples qui n’étaient plus.

Quand le vent gémissait dans ses branches massives, Et qu’assis je tâchais de comprendre le sens Vague et mystérieux de ses notes plaintives. D’autres fois je croyais qu’il répétait les chants,

Et mes yeux semblaient voir sortir de la poussière Vingt peuples inconnus se poussant sur la terre Comme des flots pressés qu’agite l’aquilon,

Et chacun sur le sol qu’avaient conquis ses pères Succomber à son tour sous les dards sanguinaires De quelque autre nation.

Les voilà, les voilà comme des pâles ombres Ces peuples, l’œil furtif, errant dans les forêts.

Aux volantes lueurs des feux sous les pins sombres Scintille à leurs côtés la pointe des stylets.

Ils ont le pas léger et le regard rapide ;

Ils vivent du produit de leur flèche homicide,

La mort seule fournit à leur sanglant festin.

Partout, d’un pôle à l’autre, un vaste cri de guerre Demande tous les jours du sang à cette terre Qui leur a fermé son sein.

Silence ! entendez-vous monter leurs cris sauvages, Qui d’échos en échos se perdent dans les airs ?

F.-X. GARNEAU

A l’entour des vaincus, dansant sous les feuillages,

Ils font tous en cadence entrechoquer leurs fers.

Les bûchers sont chargés de victimes humaines Dont le gémissement se mêle au bruit des chaînes ; Le sang ruisselle et teint le sol épouvanté.

O jour d’affreuse joie et de cruels supplices,

Les feux vont inonder tes sanglants sacrifices De leur terrible clarté.

C’est donc là l’Indien à l’œil noir et farouche,

Couvrant de ses guerriers les bords du Saint-Laurent. De la cime des monts où pend sa frêle couche,

Il montre plein d’orgueil son empire puissant.

Le glaive, c’est sa loi, la seule qu’il connaisse.

Jamais devant mortel sa tête ne s’abaisse ;

Libre de tout frein et fier de sa liberté,

Il dédaigne d’ouvrir le sol que son pied foule ;

Il va chercher sa proie où l’astre des jours roule Dans les flots de sa clarté.

Jadis un voyageur, au pied d’une colonne Assis, les yeux fixés sur des débris épars,

Dans son rêve crut voir s’animer Babylone,

Et debout se dresser ses immenses remparts.

Ainsi je croyais voir, chêne, à ta voix superbe Des barbares sortir de dessous l’herbe,

Et nos bords se couvrir de profondes forêts :

Mais un cri retentit au loin dans les vallées ;

L’illusion tomba ; les moissons ondulées Seules couvraient les guérets.

Il ne restait que toi, dernier débris des âges.

Qui surnageais encor sur l’océan des temps,

Arbre majestueux, magnifiques feuillages Que les pères léguaient au respect des enfants.

Il était encor là. De loin sa tête altière,

Lentement balancée à la brise légère,

Frappait à l’horizon les yeux des voyageurs ;

Et le soleil caché derrière les' montagnes,

En colorait le faîte, au-dessus des campagnes,

De ses dernières lueurs.

Souvent venaient le soir, au frais du crépuscule,

Des amants à ses pieds s’asseoir sur le gazon,

Et leurs voix se mêlaient au doux bruit que module La vague en expirant sous les pieds du buisson,

Ils voyaient dans les cieux couverts de sombres voiles, A travers les rameaux, s’allumer les étoiles Qui se réfléchissaient dans le cristal des eaux,

Tandis que le hameau réuni sur la rive Abandonnait sa joie à l’aile fugitive Et folâtre des échos.

Le vieillard, pensif lui, reportait sa mémoire Sur d’autres jours depuis bien longtemps écoulés.

A ses fds attentifs il racontait l’histoire De ses anciens amis par le temps emportés.

Là, disait-il, aussi j’étais bien jeune encore,

J’ai vu nos fiers aïeux, un jour avant l’aurore.

Partir subitement à l’appel du tambour (1).

O plaines d’Abraham ! victoire signalée !

Ah ! pour combien d’entre eux cette grande journée N’eut point, hélas ! de retour !

O chêne, que ton nom résonne sur ma lyre,

Toi dont l’ombre autrefois rafraîchit mes aïeux.

J’ai souvent entendu le souffle de zéphire Soupirer tendrement dans tes rameaux noueux.

Alors l’oiseau du ciel dans sa course sublime Montait, redescendait, et caché dans ta cime,

Il enivrait les airs de chants mélodieux,

Et dans un coin obscur de ton épais feuillage Il déposait son nid à l’abri de l’orage,

Entre la terre et les deux.

Mais depuis a passé le vent de la tempête La foudre a dispersé tes débris glorieux.

Le hameau cherche en vain ta vénérable tête Se dessinant au loin sur la voûte des cieux :

Il n’aperçoit plus rien dedans l’espace vide.

Au jour de ta colère, une flamme rapide Du vieux roi des forêts avait tout effacé.

Hélas ! il avait vu naître et mourir nos pères,

Et l’ombre qui tombait de ses bras séculaires.

C’était l’ombre du passé.

(1) Il s’agit de la seconde bataille des plaines d’Abraham, gagnée par les Français le 28 avril 1760.

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