‹ Les fleurs de la poesie canadienneChapitre 63 sur 73 · NOUVELLE ALLIANCE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ALLIANCE

(La messe dite sur les plaines d’Abraham, le 24 juin 1880)

Et la marée au loin montait, montait sans fin,

Et sa vague inondait tout l’immense terrain.

Pas de monstre hideux hurlant sous cette houle :

Mais de ces calmes flots, mais du sein de la foule,

l’abbé APOLLINAIRE GINGRAS

Échangeant des accords et des refrains amis,

Réveillant mille échos dans le ciel endormis,

Cent vingt corps de musique épanchaient sur la plaine L’enthousiasme ardent dont la foule était pleine.

De chaque peloton brillamment costumé S’élançait, bondissant, comme un hymne inflàmmé 1 Le peuple avec transports chômait sa grande fête, Champ d’honneur sous les pieds, ciel ouvert sur la tête.

Des quatre vents, de tous les points de l’horizon,

La Patrie eut bientôt, d’un coup de son clairon,

Réuni, palpitants, ses enfants sous son aile.

Ma jeune nation mon Dieu, qu’elle était belle Ce jour là ! Mes regards la contemplent encor,

Cette messe superbe avec son grand décor.

Ils ébranlent toujours mon oreille et mon âme,

Ces fifres, ces tambours, ces chœurs aux mille voix, Répétant à l’envi : « Seigneur ! j’aime et je crois » ! Faisant écho là-haut, la voix de Dieu sans doute Disait : « Gloire et longs jours au peuple qui m’écoute ! » Paix au peuple qui fut bercé par son clergé :

» Un peuple ami du prêtre est du Ciel protégé » !

L’évêque, un saint vieillard, tenant la sainte Hostie, Bénissait aussi lui notre heureuse patrie :

Comme il dut tressaillir, quand élevant les bras Sur ce vieux champ de gloire où dorment nos soldats,

Le pontife, ombragé d’éloquentes bannières,

Vit descendre le Dieu pour qui mouraient nos pères !

Là, le sang de Montcalm semblait encor fumer :

Le sang du Christ, venant ce jour-là s’y mêler,

La jeune nation, sous sa robe de vierge,

Le firmament pour tente et le soleil pour cierge,

Entre elle et Dieu signa comme un pacte éternel :

On rivait à jamais la patrie à l’autel !

Religion, patrie, — oh ! l’union féconde !...

Mais ne séparons pas ces deux augustes sœurs,

Au forum, au foyer, pas plus que dans nos cœurs !

Sans la religion, l’État languit sans force :

C’est un arbre bâtard, sans sève et sans écorce.

Mais ici, dans les lois, dans l’école, partout,

Elle circule à flots : aussi, l’arbre est debout :

Debout, et tout chargé de fleurs les plus divines !

Debout, et sous le sol plongeant loin ses racines !

Debout, debout et fort, parce que, grâce au ciel,

L’arbre national fleurit près de l’autel !

O pays plein de foi, d’honneur et d’espérance,

Avec le ciel tu viens de refaire alliance !

C’est sous l’aile de Dieu que l’on t’a vu fleurir,

Et c’est là que tu veux succomber ou grandir :

Jeune peuple, ah 1 courage ! et grave dans ton âme Ce mot gravé déjà sur un bel oriflamme :

« C’est la religion qui sauve une cité :

■ » Dieu, qui connaît les siens, combat à leur côté » !

Peuple, rappelle-toi ton enfance orageuse.

Dans un berceau d’osier, sur une mer houleuse,

Par la vague en fureur on t’a vu ballotté ;

Mais pour veiller sur toi ton clergé t’est resté.

Quand chevaliers, seigneurs, bourgeois, fuyant l’orage, T’abandonnaient un jour vagissant sur la plage,

Seul, ton clergé resta pour partager ton sort ;

Car ton clergé, vois-tu, t’aime jusqu’à la mort !

Il a pansé ta plaie, il a plaidé ta cause ;

Et c’est à sa chaleur, ô peuple, qu’est éclose La vaillante phalange au cœur toujours français Devant qui dut plier la morgue des Anglais.

Ces grands hommes d’État dont la mémoire est pleine Parent, Morin, Bédard, sir George, La Fontaine...

Tous les mâles soldats de ce fier bataillon Devant qui l’Angleterre a baissé pavillon ;

Qui brisèrent enfin la verge de tes maîtres,

Qui donc les a formés, si ce ne sont tes prêtres ?

Tu le sais ! ton grand cœur me devance, et ta voix Jure d’aimer toujours l’autel en qui tu crois !

Autour de ton clergé, plus que jamais tu jures De resserrer tes rangs pour les luttes futures :

Tu veux respirer d’aise encor, sous ce drapeau Dont la majesté sainte ombragea ton berceau !

O peuple ! à ce serment tiendras-tu ? Oui, sans doute ! Fidèle à ton passé, tu poursuivras ta route,

Saintement orgueilleux de tes grands souvenirs.

Quand on l’a baptisé dans le sang des martyrs,

Chaque fois qu’un pays trahit pareil baptême, Souviens-toi que le ciel répond par l’anathème !

ADOLPHE POISSON

ADOLPHE POISSON (1849

M. Adolphe Poisson est né à Gentilly, le 14 mars 1849. Il fut admis au barreau en 1873. Il est régistrateur à Arthabaskaville. Il a publié deux volumes de poésies : Chants canadiens, 1880 ; Heures perdues, 1894.

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