D’IBERVILLE
Flamme à la drisse, vent arrière,
A demi couché sur bâbord,
Le Pélican cingle en croisière,
A travers les glaces du nord ;
Malgré la neige et la rafale,
Il file grand’erre. A l’avant,
Tout à coup un gabier s’affale,
Criant : « Trois voiles sous le vent » !
Surnoisement parmi les ombres D’un ciel bas au loin, sur les eaux Balançant leurs antennes sombres.
Montent les mâts des trois vaisseaux.
On dirait ces oiseaux du pôle Qui s’enlèvent avec efforts,
Et dont le vol lourd et lent frôle La nuit de ces mers aux flots morts.
Un contre trois ! Parbleu, qu’importe ? Le Pélican n’eut jamais peur.
Il vole, et le nordet l’emporte Dans un large souffle vainqueur.
Le pavillon de la victoire,
C’est celui des marins français ;
Son profond sillage de gloire Sur nos fleuves brille à jamais.
(1) Cette pièce fut adressée, en 1892, aux marins de V Arèthuse et du Husard, qui se trouvaient alors dans la rade de Québec. La pièce se termine par cet envoi :
Chers marins, chers marins de France,
D’Iberville est votre parent.
Par mainte fière remembrance,
Le cœur des fils du Saint-Laurent,
Malgré la cruelle secousse,
A la France tient ferme encor.
Ce nœud n’est pas un nœud de mousse.
C’est un bon nœud franc, dur et fort.
Dans cette pièce deux expressions populaires, le nordet et le suroît , sont employées pour indiquer les vents du nord-est et du sud-ouest.
NÉRÉE BEAUCHEMIN
Rythmés par le choc monotone Des vagues sourdes, on entend Les airs de matelot qu’entonne D’une voix au timbre éclatant Le plus fier chanteur de la terre :
« J’étions trois matelots de Groix,
» Qu’ons tenu tête à l’Angleterre,
» J’étions trois, pour sûr, rien que trois » !
Le tapabor jusqu’aux oreilles Botté, guêtré comme un moujik,
Le manœuvrier fait merveilles,
Trimant de la gaffe et du pic.
Sur le pont qui tangue et qui roule,
Il faut les voir, nos Québecquois.
L’enfant se comporte à la houle Crâne comme un vieux Dunkerquois.
« L’Anglais »! A ce cri l’équipage Bondit. Calme, air fier, front serein, D’Iberville, au fort du tapage,
De sa stridente voix d’airain Commande : « Branle-bas ! Aux barres » ! Gare à vous, messieurs les Saxons,
Sur les voiles de vos gabarres Courent de sinistres frissons.
L’air s’emplit d’un grand tintamarre :
Bugle et cors, porte-voix, tambours.
Longs ahans des haleurs d’amarre, Bruissements, claquements sourds Des pesantes vergues de chêne, - Choc des caronades de fer,
Sonore carillon de chaîne.
Vacarme et brouhaha d’enfer.
Ého ! de la proue à la poupe,
Des bancs de quart aux cacatois,
On se hèle, on siffle, on se houpe.
L’ancien parle un fier beau patois.
Boulines et voiles sont lourdes De flocons blancs et de glaçons ;
Les pieds glissent ; les mains sont gourdes : Largue à plein cœur ! Hardi ! garçons !
Bourrant leurs gros canons de cuivre Où le vent s’engouffre en hurlant,
Les cheveux pointillés de givre,
L’œil magnétique, étincelant,
Les canonniers sont à leurs postes.
Nos lurons ont le verbe haut ;
Dans l’air éclatant leurs ripostes,
La poudre parlera tantôt.
« Feu » ! Vingt gueules de bronze grondent Aux formidables roulements Les antres sauvages répondent Par de rauques mugissements.
Et sur l’embâcle où bat la lame,
Des bords où grondent les ours gris Jusqu’aux bords où l’albatros clame,
Court une tempête de cris.
Rangés en ligne de bataille,
A pleins sabords les trois Anglais • Crachent la flamme et la mitraille ;
Au loin ricochent les boulets.
Droit sur le Français le Hampshire S’élance. Sans perdre un instant,
Le Pélican l’évite et vire Et le mitraille à bout portant.
D’un pont à l’autre on se fusille.
Un feu vif, rageur, incessant.
Projette sur l’eau qui brasille Des rougeurs de braise et de sang.
La bataille, par intervalles,
Semble redoubler de fureur.
Entendez-vous bruire les balles ?
La noce est splendide d’horreur.
Beau comme un héros d’épopée,
D’Iberville n’arrête pas.
Faisant sonner sa longue épée Au branle nerveux de ses pas,
Au poing sa hache d’abordage,
Il court à l’avant, et, d’un bond,
Escalade le bastingage :
« Allons, mes cœurs ! Hourra ! Tiens bon » !
NÉRÉE BEAUCHEMIN
Dans une trombe de fumée Que des éclairs intermittents Font paraître tout enflammée, S’entrechoquent les combattants.
Longtemps, dans la nuit qui les couvre, Flambent les sabords furieux.
Enfin le noir nuage s’ouvre :
D’Iberville est victorieux !
D’affreux jurons se font entendre ;
Le Hampshire au large a sombré,
Et Y Hudson Baij vient de se rendre ;
Le fier Dehring a démarré.
On n’en eût fait qu’une bouchée.
Sur les eaux où flotte la mort,
La coque sanglante et hachée,
Le petit Français tire encore.
Le tambour bat. En haut le monde Enfants, on est content de vous.
Attrape à danser à la ronde Le vif rigodon de chez nous.
Des vivats de réjouissance Se mêlent aux chansons de bord.
Vive Québec î Vive la France !
France ! redit l’écho du Nord.
Le soir vient. Une blanche aurore Au-dessus de la mer d’Hudson Arrondit son arc de phosphore.
Le suroît chante sa chanson.
Le trois-mâts, presque à sec de voiles, Bouline sans bruit, sans fanal,
Aux clartés des belles étoiles Qui criblent le ciel hivernal.