‹ Les Fleurs de la poésie canadienne [microforme]Chapitre 18 sur 86 · LA MESSE DE MINUIT · texte numérisé non relu

LA MESSE DE MINUIT

Légende canadienne (1877) TE men vais vous conter...

| La messe qu’à l'Islet dit un prêtre sans tête, = Juste à minuit, un jour ou plutôt une nuit Qjue mon oncle était là.

Cela fit bien du bruit.

Il était en vacance et sortait d’une fête Où l’on avait trinqué, chez Thomas Giasson, Un peu, pas mal, je crois.

Il entendit le son De la cloche tintant comme pour l’agonie, “ En voilà, par exemple, une cérémonie !

Se dit-il. Allons voir si ce pauvre bedeau Suit ce qu'il fait. Je gage, il aura bu moins d'eau

Que de vin. Ou peut-être encor quelque bonne âme,

Aux pécheurs endurcis, par manière de blâme, À charitablement fait entendre ce glas.

Moi-même le premier, j'en aurais bien, hélas ! Un grand besoin.”

L'église, au détour de la route, Lui parut tout en feu, du bas jusqu'à la voûte,

Il se hâtait, disant des Ave Maria

Aussi drus qu'il pouvait, marchant de telle sorte Qu'il fut en même temps au dernier Gloria

Du chapelet, et puis devant la grande porte, [tants. Comme au plus beau dimanche ouverte à deux bat- Il entre, mais ne voit point de flamme au dedans. Seulement, sur l'autel, comme pour un office,

Six grands cierges brûlaient.— Sapristi ‘mon garcon, M'a-t-il dit bien des fois, j’eus un fameux frisson, Et je ne savais point si c'était mon service

Que l’on allait chanter.” Volonticrs sur ses pas

I] serait revenu, si, sans lui dire gare,

La porte de l'église avec un grand fracas

Ne s'était refermée, Alors, il se prépare

Pour le pire, attendant ce qui va se passer.

I sentit dans son corps tout le sang se glacer, L'horloge ayant sonné devers la sacristie Lentement douze coups, quand il vit dans le chœur Un prêtre s'avancer. La tête était partie

D'avee le corps. “ J'étais dans le banc du seigneur, Me dit toujours mon oncle, et je vis qu'à la place Du visage, il avait un nuage léger,

Quelque chose de gris, enfin comme une trace

De fumée ou d'encens. ” Mais ce prêtre étranger, Et bien étrange aussi, portait une chasuble

Du plus beau violet. Rarement on s’affuble

Aussi bien sans sa tête. Et pour lors, sur l'autel

I plaça le calice, il ouvrit son missel,

Et puis, en descendant, à mon oncle il fit signe, Disant : Zntroibo ad altare Dei ;

Mais l'autre ne bougea. N'étant pas obéi,

Le prêtre s’en alla d'une façon bénigne,

Comme un homme qu'on chasse et qui l’a mérité...

C'était un écolier du petit séminaire, Mon oncle, et qui savait répondre à l'ordinaire De la messe très bien, Il fut donc irrité Contre lui-même un brin d’avoir été si lâche Et si peu complaisant, : “ Il faudra que je tâche De réparer cela, je reviendrai demain, Se dit-il aussitôt ; mais trouvons un chemin Pour sortir au plus vite. Allons ! par la fenêtre Du vestiaire on peut sauter dehors peut-être : Et derrière l'autel la porte m'y conduit :

Elle est ouverte encore. C’est par là que s'enfuit Ce malheureux curé ; puis, si je le rencontre, Nous nous expliquerons ; je n'ai rien à l'encontre De ce pauvre monsieur : s’il fallait en vouloir À tous gens que l’on voit ayant perdu la tête, On n'aurait plus d'amis, et ce serait trop bête.” Il partit comme un trait ; mais au fond du couloir La porte était fermée. Il fallut dans l’église Demeurer jusqu'au jour.

Sur la muraille grise —Les cierges de l’autel s'étant soufflés tout seuls— On pouvait voir errer, comme autant de linceuls, Les bizarres reflets de la lampe blafarde.

Dans telle obscurité, plus et plus on regarde, Plus on trouve partout de menaçants objets.

En son tableau, la Vierge au fond de la chapelle, Si divine au grand jour, si riante et si belle, Paraissait bien sévère ; et, sinistres sujets,

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Les martyrs, tout armés, dans leurs niches profondes, Semklaient, pour la plupart, des gens peu rassurants : Les chérubins rosés, aux chevelures blondes,

Bons enfants d'ordinaire, avaient l'air très méchants. La belle voûte bleue aux étoiles dorées,

La plus riche, je crois, de toutes nos contrées,

Comme un drap mortuaire était du plus beau noir. Ce qui par-dessus tout n’était pas drôle à voir, C'était bien le navire à l'antique structure,

Qui promenait son ombre, à la nef suspendu.

On eût dit quelque objet affreux par sa nature, Araignée aux longs bras, squelette de pendu,

Tout ce que vous voudrez de plus abominable.

Puis, c'était un silence à vous faire mourir :

On aurait entendu, dans l’église, courir

Une souris. Alors, près de la sainte table

Mon oncle se plaça, tout tremblant, à genoux,

Priant de tout son cœur pour lui-même et pour nous, Pour le prêtre sans tête, et pour les saintes Âmes

Du purgatoire en masse, aussi pour ses parents,

Pour tous les bons chrétiens, tant savants qu'ignorants, Pour gens de tous métiers, même les plus infâmes, Inventant, j'en suis sûr, mille dévotions,

Et prenant devant Dieu des résolutions

Qu'il sut tenir depuis.—-Sachez que, par la suite,

Il devint prêtre, et, bien pire que ça, jésuite,

Tout rempli de ferveur, il priait done ainsi,

Pour tous en général, pour cela, pour ceci,

Et je crois, sans mentir, qu’il y prirait encore,

Sans un sommeil de plomb qui, juste avant l'aurore Vint le surprendre enfin. Il fut tout ébahi D'entendre Zntroibo ad altare Dei

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Saluer son réveil. Mais il n'eut pas d'angoisse : C'était la voix d’un prêtre ayant sa tête à lui,

Et tête qui pensait pour toute la paroisse ;

C’était, sans le nommer, le curé d'aujourd'hui.

Donc, mon oncle entendit dévotement sa messe,

Puis il fut le trouver, lui disent à confesse

Tout ce qu'il avait vu.—“ C'est très bien, mon enfant Il faudra soulager ce pauvre revenant :

Le bon Dieu le permet, Je le ferais moi-même,

À votre charité s'il n'avait eu recours.

Je serai là, tout prêt à vous porter secours, Si,de l'esprit du mal c'était un stratagème.,”

Par le bedeau, le soir, dans l'église conduit, Mon oncle avait repris son poste avant minuit, Tout seul, Il entendait dans le vieux vestiaire, Le curé récitant rondement son bréviaire.

Quand l'heure fut venue, il vit une lueur Passer près de l’autel, et voilà que s'allume Un cierge, et puis un autre.‘ À tout l’on s'accoutume : J'avais cette fois-là, dit-il, beaucoup moins peur : Et sans trop in’effrayer les douze coups sonnèrent, Et le prêtre sans tête entra bien lentement, Et ne fit signe encor, mais plus timidement, D'avancer dans le chœur : et les cierges donnèrent Une lueur plus vive au moment où je fus Près de lui prendre place. Il avait l'air confus, Tout d'abord,inais sa voix tremblante et sépulerale Se raffermit bientôt : à plus court intervalle Venait chaque verset, puis j'étais moins transi. Il prenait du courage et m'en donnait aussi.

Je répondais plus haut ; je servis les burettes, Sans craindre d'approcher mes mains de sesmanchettes,

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Puis, l’église soudain sembla se transformer : Et l’on voyait partout des cierges s'allumer : Lu Vierge dans son cadre avait l'air plus heureuse, Et se penchant vers nous, souriait gracieuse. Les petits chérubins gazouillaient finement : Les grands saints tout dorés regardaient tendrement ; Is se parlaient entre eux dans un très beau langage, Qui n'était pas français ni latin davantage.

La voûte transparente avait l'air de monter Par degrés vers le ciel, les murs de s’'incruster D'agate, de porphyre et d’opale et le reste, Comme on le dit de ceux de la cité céleste.

L'orgue rendait tout seul des sons harmonieux ; Et, quand vint le Sunctus, de douces symphonies Descendirent d'en haut, Comme aux cérémonies Des plus grands jours, l’encens le plus délicieux Nortait je ne sais d'où. Le prêtre, plus agile, Avait la voix sonore. Au dernier évangile, Au mot veritalis, 11 se tourna vers moi.

Me laissant voir en face un radieux visage, [me dit : Mon enfant, merci pour ton courage, Le bon Dieu saura bien récompenser ta foi...

Je monte en paradis... Pour expier l'éffense D'avoir été distrait et léger à l'autel, J'ai, pendant cinquante ans, attendu la présence D'un servant qui voulût me faire aller au ciel, En priant avec moi...”

Mon oncle ne put dire Comment tout le mystère à la fin s'acheva :

Car au milieu du chœur le curé le trouva Dans un état d'extase, et puis dans un délire

Qui dura plusieurs jours. N'entendant rien du tont, Son bréviaire fini de l’un à l'autre bout,

Ne sachant que penser de cela tout en somme,

Il venait au secours de ce pauvre jeune homme.

I ne vit dans l'église aucun signe nouveau,

Et se dit que le mal était dans le cerveau

De l'écolier, Plus tard, connaissant mieux l'affaire. D'un miracle il trouva que la preuve était claire. C'est ce qu'a dit mon oncle, et je l'ai toujours cru ….

Légendes, doux récits qui berciez mon enfance,

Vieux contes du pays, vieilles chansons de France, M: Peut-être un jour, hélas ! vos accents ingénus Pa De nos petits neveux ne seront plus connus. Et

Vous vous tairez, ou bien l'écho de votre muse ra s'affaiblissant partout où l’on abuse

De ce grand vilain mot, si plein d'illusion, Et trop long pour mes vers : civilisation. Dr Si

O poèmes naïfs, dont le peuple est l’auteur, Ma Légendes que transmet à la folle jeunesse, A Avec un saint amour, la prudente vieillesse, f Du Votre charme est surtout aux lèvres du conteur, « La Et, malgré votre nom, il faut bien vous le dire, He On ne vous croira plus lorsqu'on pourra vous lire ! L'e ——— \ Vo

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EPITRE A M. PRENDERUAS!T auprès avoir Lu Un soir d'automne.” (ISS1)

F4 ORSQUE n'est parvenu votre charmant envoi, %) ll J'étais encor malade et retenu chez moi,

Par cet arrêt cruel vous n'avez rien perdu, Et votre œuvre eut l'attrait de tout fruit détendu.

Vous êtes au printemps, et vous chantez l'automne ! Et moi qui vois venir les plus sombres hivers,

Du caprice dictant le sujet de vos vers

Si tristes et si doux, à bon droit je m'étonne !

Mais l'homme est ainsi fait : il aspire toujours

À de nouveaux bonheurs, et les veut à rebours

Du lieu, de la saison, de l’âge ou de l’année :

La joie à peine éclose est bientôt dédaignée ; Heureux à faire envie, on cherche un autre sort : L'avenir a raison, le présent seul à tort.

Voilà comment se font tant d'étranges contrastes : Pourquoi l’on se surprend aux jours les plus Joyeux L'âme tout assombrie, et des pleurs dans les yeux ; Pourquoi souvent on rit aux jours les plus néfastes :

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Pourquoi l'on voit partout pauvres en humeur, Riches livrés en proie à l'amere douleur ;

Jeunes gens tout réveurs, pleins de mélancolie, Vicillurds qu'agite encor la joyeuse folie,

Vous n'êtes point, je sais, de ces pleureurs à froid Qui se font un métier d'une peine factice,

Qui tremblent sans avoir au cœur le moindre effroi, Taxant à tout propos le destin d'injustice.

Vous avez du malheur ressenti l'aiguillon :

Sur votre front si jeune où brille le génie,

Déjà les lourds caagrins ont tracé leur sillon ;

Et la douleur en vous fit naître lharmo

Mais qu'on aime à souffrir lorsqu'on souffre à son gré ! L'on formule soi-même un programme à sa peine : La nature riante est pour nous trop sereine,

Trop riche est à nos yeux le nuage empourpré ; Dédaignant fièrement amour, printemps, jeunesse, On cultive avec soin le doute et la tristesse :

Et l'on va se drapant dans de sombres manteaux,

Et l'on suit tout pensif le sentier des tombeaux.

Puis quand de vrais malheurs ont ravagé notre âme, Quand le funèbre las ne cesse de sonner,

Quand nos derniers amis vont nous abandonner, Quand notre esprit n'est plus qu'une tremblante

On se reprend à vivre et, malgré les soucis, [flamme, Au temps impitoyable on demande un sursis :

Encore une saison, encore une récolte !

On voudrait rattraper printemps, jeunesse, amour ;

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roi,

mine,

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Contre la vieille lot, l'homme en vain so révolte : Jeunesse, amour, printemps, sont passés pour toujours,

Pour toujours ? Oh ! non pas : il est une autre vie Où l'automne sévère au printemps se marie,

Là, Le bonheur est fuit de nos chagrins passés : L'amour est infini, la jeunesse éternelle :

Les doutes sont vaineus, les remords cffaces ; Sans nous enorgucillir notre gloire étincelle : Près du nôtre s'élève un trône plus brillant, Sans nous humilier ; l'opprimé triomphant Pardonne à l'oppresseur : celui dont nos lrgesses Soulagenient la misère est au sein des richesses Et les riches cruels qui n'eurent ici-bas

Tendresse ni pitié, sont ceux qu'on n'y voit Pas. ,.

Nous y verrons aussi, meilleures et plus belles, Épouses, filles, sœurs, et mille sœurs nouvelles : Parmi les chérubins tous nos Joyeux enfants,

Et nos bons vieux aïeux n'ayant plus que vingt ans.

Et nos pères diront, admirant leur Ouvrage :

Dieu l'avait fait aimable, et moi Je lai fait sage : Nos mores qui pour nous ont cessé de souffrir,

De souffrir dans ce monde ct d'expier dans l'autre, Qui, victimes toujours trop promptes à s'offrir,

Sur leur propre fardeau chargeant souvent le nôtre. Le portérent encore au delà du tomber :

L'épreuve étant finie, en leur sainte allécresse

Nos mères trouveront le ciel encor plus beau,

Nous y voyant enfin rendus À leur tendresse.

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Poète, dans vos vers vous rêviez ce bonheur,

Et, ce rêve charmant qui trompait la douleur

Éclose bien trop tôt dans votre âme candide,

Ce rêve est un rayon qui du ciel même vient,

On l’a dit bien souvent : dans ce monde sordide L'homme est un dieu tombé : toujours il s’en souvient.

o ivient.

JOSEPH LENOIR

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JOSEPH. LENOIR

Josgpbr LENOIR était ne en 1824, à Surut-Henri, près Montréal. Il mourut en 1S61, duns toute La force et Le imnaturité de son talent. Il était attaché «uw déparlement de L'Instruction publique.

Il wa écrit que des poésies fugitives. Ses meilleures pièces ont paru dans le Journal de lInstruction pu-

blique, dont il était lun des rédacteurs.

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