MIRAGE
Aou Gp Tourmente, un jour, Je n'étais hasardé
À 4 De grimper. Sans mourir, J'avais escaladé 259£ L'un de ces monts hardis qui de nos Laurentides Font comme un long ruban de vertes pyramides : Déserts voisins du ciel, déserts frais et riants
Où mènent bien où mal des escaliers géants, Si près du firmament, à l'ombre. et sur là mousse, Vous l'avez éprouvé, la réverie est douce,
Les bluets étaient verts : Je laissai mon regard \ — Papillon philosophe 6rrer loin au hasard, N
£ncadré de verdure, et souriant de joie
Comme un enfant couché sur des coussins de soie, Un lac, miroir d'azur, dormait dans le lointain : C'était un lac superbe, un féerique bassin.
À l’entour, des bosquets, la tête renversée, Comme une autre forêt fraîchement nuancée, Formuient silencieux, au fond, sous le flot noir, Un mirage hnmobile et bien splendide à voir.
Le lac semblait profond. Voyez ce blanc nuage Qui le traverse au loin, bien loin ! sa molle image Comme en un second ciel vogue au fond du bassin. De quelle profondeur esé done ton large sein,
O beau lac transparent ! O lac! tu parais être, Donnant sur l'intini, quelque riche fenêtre !
J'y descends. Je détache un canot de pêcheurs Qu'embarrassaient un peu des nénuphars en fleurs. Je détache, et je pousse... Illusion magique ! Qu'était donc devenu mon petit Pacifique,
Si limpide, de loin, et surtout si profond ?
Mon aviron tout court en atteignait le fond !
Je pousse jusqu'au large, et même phénomène : Ma nacelle d'écorce y flottait avec peine.
Ce bassin, cet abime,—un mirage réel
Ce lac, de loin profond, profond comme le ciel, Où vous cussiez à peine osé jeter la sonde :
Ce lac, mince et brillant, c’est l'amitié du monde
Et qu'eût-il fallu faire, en effet, pour trouver L'insondable infini que l’homme aime à rêver ! Monter à ce vrai ciel, océan sans rivage,
Dont ce beau lac n'était qu'un miroir, qu'une nage !
e soie, PEINE INCONNUE Lin :
(L'enfant mort sans bapléne. )
or teur ; :
é ARERS l'église, à travers lhumble et ant villace, AVP La carriole emportait l'élécant COM péragc age () ; “6 = Dont les éclats de rire, heureux et spontanés, INA C . » + , Fe Couvraient parfois le chant des grelots aroentés, bassin. pis TROT Es A lan nn as Un n eût critiqué cette allure bi uyante : 0 Au hameau, l'étiquette est facile, indulgente, re,
Du reste, un compérage est toujours en humeur :
Un chrétien pour le ciel! mais, c’est un vrai Eonheur !
$ Presque à chaque maison, si l’on voit la carriole ul'$ Î l , ) à fleurs. On jette aux braves gens quelque bonne parole : e! —Salut, Pierre !-Eh ! bonjour !-Vive le fruit nouveau -
Courage, sapristi ! Ton blé sera plus beau !— Encore un ? Est-ce pour compléter la douzaine Allons, Pierre, à l’année engage une marraine !— ne : Une pièce de terre ! Encore une :—À ce train,
Tu vas payer Ja dime !-Au moins, c'est du heu grain ! ic], Et lc père, enchanté, rit dans & à barbe grise, Il a déjà porté dix marmots à l'église ;
onde : Mais, bah ! calme et Joyeux, il à |’
air de songur :
er “Quand Dieu fait une bouche, il fait de quoi manver ! er / Dieu fait l'hiver et fait au bois pousser les bâches,
Il peuple les berceaux, mais il remplit les huches ! ” ne Lite | L
À cette foi naïve, à ce bonheur serein,
Répond la bonne humeur de Joseph, le parrain,
“ Sur mon credo, dit-il souvent à la marraine, Je ne suis pas très ferme : aide-moi, Madeleine ! Si je m'enbrouille un peu, je baisserai le ton, Ou je ferai semblant d'ajuster un bouton...
Toi, pousse ton latin: secours-moi de la gorge. Tiens, voici comme acompte un chèque en sucre d'orge. — Al! du latin, tu sais, j'en ai juste pour moi: Charité, par chez nous. ça commence par soi !”
Parfois, de son côté, li porteuse est novice.
Elle ne sait pas trop quand il faut qu'on déplisse Ce maillot, compliqué de rubans, de galons.
Elle connaît bien mieux sa rubrique aux chaudrons ! —Mère, calmez-vous donc ! le curé n'est pas bête : Ïl saura bien sans nous lui déterrer la tête !
— Tenez, ne riez pas : je suis toute à l'envers,
Et je ferai bien sûr des choses de travers.
Dane ! pour vous, farceurs, bien facile est la tâche : Vous dites cinq, six mots, que le curé vous mâche ! —Chut ! trève de babil ! car le curé dira
Que nous avons chômé les noces de Cana !?
Et l’on filait au trot des fumantes montures, Le cœur dans la gaité, le nez dans les fourrures. Dieu les garde !
Au logis, lx mère, presque en deuil, Sur son oreiller blanc ne pouvait clore Poil. Le rose petit être avait paru si frêle !
Un noir pressentiment s'était emparé d'elle, On avait près du lit placé le berceau neuf:
Vrai nid d'enfant Jésus, moins la paille et le bœuf,
ë, À son Âme inquiète, à son cœur en délire, ne ! Le berceau radieux tantôt semblait sourire
Comme un nid printanier qui demande un oiseau,
Tantôt prenait les airs d’un froid petit tombeau ! we, C'était long, pour l'enfant, qu'un voyage à l’église ! e d'orge. À travers tout son cœur soufait la froide brise ! VE Et vuis elle entr'ouvrait ses blancs rideaux de lin, va J0 it, par la fenêtre, un regard au chemin.
Elle prêtait l'oreille, et trouvait, sans reproches,
Qu'il tardait à venir, le son Joyeux des cloches ! use Elle disait : “ Voisin, sortez de la maison !:
De nos grelots d'argent n'est-ce pas la chanson ? ” audrons ! On la calmait un peu par des plaisanteries bête : Tout pleines d'assurance et de gaîté remplies, Mais elle, sans prêter l'oreille aux doux propos, Fiévreuse, et repoussant l'espoir et le repos :
# Mon Dieu, pardonnez-moi : J'ai des terreurs étranges:
\ tache : À ce même lit blanc Jai déjà vu dix anges,
Ah Au retour de ce bain qui fait enfant de Dieu, mâche ! is NA DRE de M'arriver tout vermeils, l'œil et la Joue en feu. N'aurais-je pas woûté, comme Je devais faire, Le bonheur de baiser, moi pauvre indigne mère, Le front, l’auguste front de ces purs chérubins 2 Dieu veut-il m'en punir 2”
‘ures.
Les grelots argentins Chantant alors au loin leur chant mélancolique, leuil, | Faisaient japper le chien couché sous le portique, Le tardif compérage arriva, mais, hélas !
Plus pâle par le deuil que par les blancs frimas, : Morne !—Ce n'était plus cet équipage en vie Dont la joie au départ à tous faisait envie, le bœuf, Dont la franche gaîté, le rire et les bons mots Semblaient jaillir au bruit des sonores grelots !
On n'alla pas de suite au chevet de la mère:
Dans un triste silence, et comme avec mystère, Dans la pièce voisine on déposa l'enfant,
Et l’on y chuchota l’espace d'un instant,
D'un sièele pour le cœur de la mère inquiète.
Enfin, on l’aborda : la mère était muette !
Son cœur avait compris la mort du nouveau-né, Comme on comprend la foudre avant qu'il ait tonné. Quand on avait ouvert, en écartant la frange, Le maillot dans lequel devait éclore un ange, Tout le monde à l’église avait pâli d'abord : Dans ses bras, la porteuse avait un enfant mort ! Le front blanc, l'œil éteint, de ses lèvres de cire Comprimant tristement un innocent sourire, L'enfant semblait avoir en mourant murmuré :
Adieu, beau paradis ‘adieu !tu n'es fermé :
L'hiver s'était enfui. Le printemps gi, vivace,
Le printemps parfumé rayonnait avec grâce
Sur les cereueils voilés par de bons gazons verts Comme sur les tombeaux fraichement recouverts. ous les soirs à pas lents et presque à la même heure,
Une femme passait au seuil de sa demeure,
Qu'il plût où qu'il fit beau, qu'il fit chaud, qu'il fit froid, Au fond du cimetière elle poussait tout droit, L'étrange assiduité de ce pèlerinage
Intriguait quelque peu le curé du village.
Le pasteur au village était curé nouveau :
I n'était pas au fait des secrets du hameau.
16, t tonné.
e, arts erts.
e heure,
fit froid,
L'ABBÉ APOLLINAIRE GINGHAS 205
Mais le prêtre aime à lire au fin fond de chaque âme, Môme au risque parfois d'y découvrir un drame. Pour guérir ses chagrins, médecin plein d'espoir, [la suivait des yeux, maintenant, chaque soir.
Or, voici tout ce que, de sa calme fenêtre,
Voici ce que bientôt découvrit le vieux prêtre : La inère, comme une ombre à qui manque la voix, Allait prier tout bas devant deux pauvres croix. Pendant qu'elle priait doucement inclinée,
Le sol buvait ses pleurs comme il boit la rosée.
Puis elle franchissait un filet d’eau perdu,
Le pied comme le cœur par des ronces mordu.
Là, d’incultes buissons, touffus mais sans mystère, La croix, la croix pieuse au branchage sévère :
La croix, cet arbre nu : lu croix, ce buisson noir Sur qui l'œil ne voit rien, mais où mûrit l'espoir ! La croix dans cet endroit ne prend jamais racine : Ce coin du sol n’est pas une terre divine !
Et la mère pourtant tombait là tout en pleurs :
Elle y priait pourtant, et plus longtemps qu'ailleurs Elle y versait, suivant sa poignante coutume,
Non plus quelques sanglots, mais des flots d’amertume ! Comme une urne qu’on penche et que l'on vide à net Son cœur semblait verser Jusqu'au dernier regret !
De)
Le pasteur (car lui-même avait un cœur sensible) Essaya d'adoucir cette peine indicible.
“ L'Église, lui dit-il, n'a jamais prononcé
Sur le sort d’un enfant qui n’est pas baptisé,
Ces enfants, il est vrai (ce dogme, il faut le croire), Ne verront jamais Dieu rayonnant dans sa gloire,
Mais vous-même, songez : soutfrez-vous bien, ma sœur, De n'avoir jamais vu le ciel ni sa splendeur ?
Ces innocents proscrits n'ont jamais, même en rêve, Entrevu le beau ciel où le baptême enlève :
Ils n'ont jamais vu Dieu; Dieu leur est inconnu : L'œeil ne regrette rien de ce qu'il n'a pas vu.
Cette soif de voir Dieu, dont au ciel l’Âme brûle, Pour eux n'existant pas, leur peine serait nulle... Sans vouloir, pauvre sœur, sans vouloir, croyez-moi, Sécher vos pleurs amers aux dépens de la foi,
Le pieux Augustin, et saint Anselme encore,
Deux savants et deux suints que notre Église honore, Ont émis sur ce point, et non certe au hasard,
Des doctrines qui sont un baume et non un dard. Les Limbes, ces prisons qui font frémir la mère,
Ne sont peut-être pas sans joie et sans lumière.
On y goûte peut-être un bonheur naturel,
Et, jusqu'en ces cachots, Dieu sera paternel !?
Les pleurs ne mouillaient plus sa paupière surprise ; Mais son cœur de nouveau soudainement se brise : Puis avec cet accent de désespoir profond
Qui fait voir que le cœur est meurtri jusqu’au fond : “ Mon père! vous parlez mieux qu'un ange, oh ! sans Mais, tenez, permettez que je file ma route: [doute ! La mort même, la mort ne pourrait adoucir
Ce chagrin qui me ronge et qui me fait mourir ! L'un de mes chers enfants à péri dans les flammes, Un autre est mort martyr: qu'il a versé de larmes ! Ma vie, à bon monsieur, fut un long chapelet
À grains noirs, soyez sûr ; mais il vous ennuîrait,
Je crus avoir vidé jusqu'au fond le calice :
Mon père, il me restait un plus navrant supplice !
na SŒUP, n rêve, nu :
ûle, 11210 eZ-MOi, És
onore, 1,
ard, re,
1rprise ; brise :
u fond :
h! sans [doute !
ir | mme, larines !
rait.
lice ;
Je crus à toute épreuve avoir enfin goûté :
J'oubliais un poignard des mères redouté,
Une peine sans nom, le seul chagrin peut être
Que ne pourrait sonder l'œil ni le cœur du prêtre !
Mon bon père, pardon, je le redis encor :
Vous ne pourrez comprendre, avec votre cœur d’or, Ce chagrin meurtrier, cette sauvage épine,
Qui. vivante, remue au fond de ma poitrine !
Jamais ! mon Dieu! mon Dieu c'est une vérité,
Je ne verrai jamais cet enfant regretté,
Jouant au paradis avec ses autres frères,
Mélant avec les leurs ses chants et ses prières.
O calice rempli de vinaigre et de fiel !
Je ne verrai jamais cet enfant, même au ciel.
Ah ! le ciel ! Autrefois, dans mes jours les plus sombres, J'aimais à l’'admirer avec ses feux, ses ombres, J'aimais à contempler ces beaux pays d'azur,
Quand mon âme était triste et que l'air était pur.
Je me disais, assise au seuil de ma demeure :
“ Là l'allégresse, au moins, si dans ce monde on pleure ! Mais le ciel ! quand mes yeux sy portent aujourd'hui, Les étoiles m'ont l'air d'y scintiller d’ennui :
Le ciel me semble en deuil — Est-ce un péché,mon père, De demander à Dieu, dans une humble prière, D'aller après ma mort dans les Limbes ? Pent-il M'accorder comme un don ce consolant exil ?
Dans la cité divine, au milieu de merveilles Qui surprendront nos CŒUrS, notre œil et nos orcilles : Dans ces palais d'en haut, dans ce pompeux séjour Où l'on boira la joie et la paix et l'amour, Comme ici-bas l’on boitdans nos champs l’eau courante, Dieu pourra se passer, bien sûr, de sa servante !
208 L'ABRÉ APOLLINAIRE GINGRAS
Le ciel me manquera sans que je manque au ciel : Mon enfant a besoin du baiser maternel !
Dieu me pardonnernit mon exil volontaire,
£t loin de Dieu mon ange aurait du moins sa mére! Comme je volerais passer l'éternité
Avec mon seul enfant loin du ciel rejeté !
— Non, pas l'éternité, lui répondit le prêtre ; Mais Dieu, dans son ainour, vous permettra, peut-être, De franchir quelquefois le seuil du paradis Pour descendre au pays de ces pauvres proscrits, Pour revoir votre enfant...
—Que dites-vous, mon père !...
—Ma sœur, Dieu pour là-haut garde plus d’un mystère! D'abord, ton cœur en deuil appelle ton enfant: Jésus saura combler l'endroit laissé vacant, Et puis, qui sommes-nous pour sonder ses abîmes ? Sied-il au moucheron de mesurer les cimes ?
Les Limbes ! à notre œil Dieu clot ce noir séjour ; Mais nous savons ceci : son cœur est fait d'amour ! Sur ces pauvres enfants Dieu garde le silence : Au husard nous irions nous tourmenter d'avance ? Qui sait si leur exil, nuageux mais vermeil, N'’aura pas comme ici ses fleurs et son soleil ? Jamais, ma sœur, jamais le bon Dieu sur ces choses N'a défendu d'avoir les espoirs les plus roses. Je disais “noir séjour : ?” mon Dieu, qu'en savons-nous ? Qui nous dit que plus tard, sous un ciel clair et doux, Ces enfants n'auront pas, pour superbe héritage, et univers, doré du feu de ton visage ?
C'est notre espoir, à nous, notre invincible espoir : Ces enfants n'iront pas dans un exil trop noir !
\ ciel :
sa mere
, peut-être, crits,
pére !...
1 mystère!
nt :
bimes ?
séjour ; amour !
vance ?
s choses 8, ons-nous ?
ir et doux, itage,
espoir :
oir !
LABRÉ APOLLINAIRE GINGRAS 209
Je crois (et plus d'un saint nourrit cette espérance) Je crois que ces enfants vivront dans l'abondance, Ils auront pour prison ce splendide univers,
Avec ses lacs brillants, ses bosquets toujours verts, Pour oublier le ciel, ils auront sur la terre,
Cet Éden d'antrefois d'où fut chassé leur père, Sspoir, espoir en Dieu ! Seche, oh! sèche tes pleurs, Pourquoi le jour, la nuit, te créer des douleurs ?
O mère ! ouvre à ma voix ton âme et ton orcille : Car voici ce que dit l'espérance vermeille :
Cet enfant qui t'est cher, cet enfant regretté,
Tu peux goûter encor son sourire enchanté !
Du ciel tu le verras folâtrer dans la plaine,
Où cueillant, tout pensif, l'œillet, la marjolaine, Pour en faire à sa mère un bouquet gracieux.
Et tu prendras ton vol, et le front radieux,
Tu descendras, ma Sœur, couvrir de tes caresses L'orphelin à qui Dieu garde encor des tendresses, De ces rêves permis, berce, oh ! berce ton eaur,
On peut blesser le Ciel même piu sa douleur.
Dieu veut qu'avec espoir on l'aime, on le bénisse :
Son cœur nous surprendra, bien plus que sa justice !
Seigneur ! l'esprit de l'homine est l'esprit d'un enfant : Myope, du mystère il se fait un tourment,
Au lieu d'être au timon, quand la vague est profonde, L'homme, aveugle marin, se fatigue à la sonde,
Pour moi, Seioneur, J'espère let j'attends sans pâlir Le jour où ton soleil viendra tout éclaircir ;
Et je dis : l'Océan, bassin profond, immense,
Ne contiendra Jamais les flots de ta clémence fe
Et la mère hinmobile était là devant lui,
Comme un saule pleureur où le soleil a lui.
Avide, elle écoutait cette voix consolante
Comme un homme altéré boit une eau murmurante. Car on avait à flots, dans son cœur maternel,
Fait descendre l'espoir, ce baume fait au ciel!