INTRODUCTION
Nous ne répéterons pas ici ce que l’on a déjà dit jusqu’à satiété sur les fleurs , sur l’estime et l’usage qu’on en a fait dans tous les temps, et chez tous les peuples, etc. etc. Nous renvoyons le lecteur qui désirerait s’instruire à fond sur cette aimable matière à un excellent mémoire de M. Deleuze; mais nous aborderons tout d’un coup notre sujet, en cherchant les premières causes qui ont pu inspirer aux hommes l’idée de prêter de l’éloquence à ces êtres délicats et gracieux.
Lorsque les peuples commencèrent à se civiliser, ils sentirent que le langage seul n’était pas un moyen suffisant de communication; ils cherchèrent à peindre la pensée pour la faire comprendre aux yeux comme à l’oreille , et ils inventèrent les hiéroglyphes, consistant en images de plantes, d’animaux, etc. Un épi de blé, par exemple, devait signifier la moisson, puis, par extension, l’abondance et les richesses. L’ivraie, qui croit dans les moissons et gâte les blés, devait être le symbole du vice ; la rose , la plus belle des fleurs alors connues, signifiait la beauté. L’Écriture sainte est pleine de ces allégories ingénieuses.
La civilisation, en se perfectionnant, amena une foule de nouveaux besoins , d’où la nécessité d’augmenter le vocabulaire écrit , et surtout de le rendre plus clair, plus précis , en le soumettant aux règles de la syntaxe. Les hiéroglyphes , devenus insuffisans , furent relégués chez les prêtres égyptiens qui seuls en conservèrent l’intelligence, et l’écriture fut inventée. Les Grecs en attribuèrent la découverte à Cadmus.
C’est de lui que nous vient cet art ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux.
Néanmoins les Chinois conservèrent et ont encore aujourd’hui un alphabet dont toutes les lettres ont la figure d’une fleur ou de sa racine.
Les améliorations résultant de la marche rapide de la civilisation furent balancées par quelques vices qui en sont aussi les funestes suites ; le despotisme et l’injustice ont , jusqu’à présent, presque toujours marché avec ses progrès. L’homme policé sentit sa force, l’augmenta par ses diverses inventions, et en abusa. Il soumit tous les êtres à son injuste domination, et celui que la nature avait créé son égal, qu’elle lui avait donné pour partager ses affections, pour jouir de son bonheur et l’augmenter, fut une des victimes de sa cruelle injustice.
Les femmes de l’Orient furent enfermées dans des harems ; en Occident elles furent soumises à des exigences dont le ridicule et l’injustice les rendent plus véritablement esclaves qu’en Asie.
Mais le feu sacré de la liberté brûle dans le cœur d’une jeune fille comme dans celui du républicain le plus indomptable, comme dans celui de tous les êtres vivans. Les femmes ne pouvant se soustraire à la tyrannie par la force cbercbèrent à lui échapper par la finesse , et l’amour vint aiguiser les armes fournies par la ruse.
Il fallut trouver des moyens de se communiquer ses sentimens et sa pensée, sans qu’un triste geôlier pût eu saisir les expressions au passage : le langage des fleurs fut retrouvé. Dans l’instant où un jeune Persan jette à une belle prisonnière , en passant près du harem , une tulipe ou un balisier, en Europe une nouvelle Orian 3 , renfermée dans un cloître abhorré, jette à son amant, par-dessus les grilles de fer, un myosotis trempé de ses larmes. La politique s’est aussi quelquefois servie de ce langage mystérieux : le chardon en Ecosse , la rose rouge et la rose blanche en Angleterre, en France le lis et un instant la violette.
Un de nos plus anciens lyriques, ce Ronsard
que de 6on vivant, et même long-temps après sa mort , on appelait le prince des poètes , fut le premier Français qui composa un bouquet allégorique.
Je vous envoyé un bouquet que ma main Vient de tirer de ces fleurs épanies,
Qui ne les eust à ce vespre treillies,
Chcutes à terre elles fussent demain.
Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautez, bien qu’elles soient fleuries,
En peu de temps cherront toutes flétries,
Et comme fleurs périront tout soudain.
Le temps s'en va, le temps s’en va, ma dame,
Las! le temps, non/ mais nous nous en allons,
Et tost serons estendus sous la lame,
Et des amours desquelles nous parlons,
Quand serons morts , n’en sera plus nouvelle.
Pour ce aimez moy, ce pendant qu’estes belle.
Dans le bon temps de notre littérature parut la guirlande de Julie , pièce devers charmante à laquelle tous nos bons auteurs ont payé le tribut de leur muse. Elle est counue de tout le monde. Aussi n’en citerons - nous qu’un quatrain.
Je suis la fleur d'amour qu’Amarante on appelle,
Et qui vient de Julie admirer les beaux yeux.
Roses , retirez vous ; j’ai le nom d’immortelle ,
Il n’appartient qu’à moi de couronner les Dieux.
Enfin nos poètes modernes se sont emparés de ces gracieux emblèmes, et les ont parés de tout le charme de leurs brillantes inspirations. Bonnefons , en envoyant à sa maîtresse une rose blanche et une rose rouge, lui écrivait ces vers :
Pour toi, Dapline, ces fleurs viennent d’éclore;
Vois, l’une est Manche, et l’autre se colore
D’un vif éclat; i’une peint ma pâleur.
L’autre mes feus ; toutes deux mon malheur.
Quelques auteurs recueillirent tous ces fragmens épars, pour en composer un vocabulaire aussi complet que possible, et parmi leurs ouvrages , deux seulement sont dignes d être remarqués : l’un fut fait pour l’impératrice Joséphine, l’autre par un homme de lettres très connu , mais qui cacha son nom sous celui d’une dame. Nous sommes loin de prétendre que nous ayons fait mieux que ces auteurs ; mais nous pouvons affirmer que notre ouvrage est le livre le plus complet et le plus méthodique qui ait paru sur cette matière ; et que , ne nous en rapportant pas à notre propre force, nous en avons soumis le manuscrit à un savant botaniste qui en a fait disparaître toutes les erreurs de noms et d’espèces qui fourmillent dans les autres. Nous laissons à nos
lecteurs le soin de juger si les phrases que nous avons attachées à chaque fleur donnent à leur signification plus de précision qu’un mot vague dont le sens peut être tordu de toutes les manières.
Il nous reste à enseigner comment les mêmes fleurs peuvent désigner différentes choses, selon de certaines circonstances. Si on envoie un souci, par exemple, il signifie peine , chagrin , ou chagrin d’amour a souvent bien des charmes. Réuni à d’autres fleurs il représente la chaîne de la vie, mêlée de biens et de maux ; avec une rose il n’indique seulement qu’un chagrin d’amour ; uni avec une marguerite , il veut dire je songerai à vos peines , etc. etc.
Si une fleur se présente à la main , elle exprime littéralement la phrase qui compose sa devise; mais si on la renverse en la présentant, elle prend une signification absolument contraire : ainsi une branche de myrte, qui veut dire je vous aime , signifiera je vous hais , si l’on tourne les fleurs vers la terre.
Dans la composition d’un bouquet, les fleurs doivent être rangées dans l’ordre analytique des pensées ou phrases : voyez, par exemple, celui de notre dédicace. La fleur indiquant la première phrase se place à droite du bouquet , c’est-à-dire qu’elle doit être à gauche de la per-
sonne qui le reçoit , car on doit lire les emblèmes de gau cbe à droite, comme l’écriture. Lu seconde fleur se place à la gauche de la première , les autres de même, et enfin la dernière termine le côté gauche. C’est ainsi que , dans la planche citée, l’églantine exprimant le premier vers forme la droite du bouquet , et la tulipe , qui exprime le dernier vers , en forme la gauche.
Beaucoup de nos phrases conviennent également aux deux sexes : quelques-unes néanmoins ont une application directe; le cactier, par exemple : L’amour maternel est le seul qui ne soit pas égoïste , ne peut convenir qu’à une mère. Mais dans les fleurs envoyées à un ami, à une maîtresse, à un poète, etc. etc., les phrases peuvent, pour la plupart, s’appliquer également à une amie, à un amant, à une femme qui fait des vers, etc. C’est ainsi qu’un myrte donné à un homme ou à une femme dira toujours : Je 'vous aime ; une centaurée : C’est de vous que f attends tout mon bonheur ; un chèvre-feuille : Je m’attache a vous.
Nous ferons remarquer à nos lecteurs que toutes les plantes du même genre ont la même signification quand leur espèce n’est pas rigoureusement désignée. Par exemple, on cultive deux ou trois cents espèces de bruyères; toutçs
signifient : Celui que le remords poursuit Juil le calme de la solitude; c’est pour cette raison que nous avons figuré clans nos planches une des plus jolies espèces du Cap. On cultive, dit-on, douze espèces de chèvre-feuille : que l’on offre celui de nos bois, celui du Japon, celui de Virginie ou un autre, il voudra toujours dire : Je m’attache h vous.
Mais lorsque après le nom du genre nous avons mis celui de l’espèce, comme , par exemple, dans l’arum, c’est différent; le commun signifie : Je brûle pour 'vous; et si l’on envoyait à la place l’arum serpentaire , ou l’arum gobemouche, au lieu de faire une déclaration d’amour, on dirait : La seule apparence de la méchanceté inspite de l’effroi , ou : Les pièges les plus dangereux sont ceux qui Jlallent nos passions.
Nous nous bornons à ces courtes explications , laissant à nos lecteurs intelligens le soin de perfectionner un langage fait pour exprimer les plus duuees émotions de l’âme.
A'intgitge îic 4‘lorr.
ACACIA COMMUN ou ROBINIER. - amour