SCÈNE VI Les Mêmes, HORACE
un domestique, annonçant. Monsieur le comte d'Armançay!
(Mouvement parmi les invites, les officiers se groupent autour de Guerrero.)
iiorace en tenue de soirée. Me pardonnerez-vous, générai, de me présenter ainsi à vous sans avoir sollicité d'avance une introduction ; m'excuserez-vous surtout d'arriver eh fâcheux, vous entretenir d'affaires alors que le plaisir, ici, est une occupation bien autrement grave que l'intérêt qui m'amène?
guerrero. Soyez le bienvenu, monsieur, et ne vous excusez pas. Mon temps est aux affaires publiques, avant d'être au plaisir.
antonia, h une dame mexicane. Mais il est très-convenablernrnt mis, ce pirate, et il s'exprime vraiment en fort bons termes.
guerrero. Veuillez donc me faire l'honneur de vous asseoir.
iiorace. Ne me permettrez-vous pas, général, d'aller offrir mes hommages à la seiiora, votre. nièce ? Voulez-vous bien me présenter?
angela. Oh! monsieur le comte, vous vous êtes présenté tout seul et d'une façon chevaleresque dont je me souviendrai toute nn viel... Comment pourrai-je vous exprimer ma reconnaissance?
Horace. Votre reconnaissance, sciïora, ce n'est qu'à Dieu qu'il faut l'adresser; il m'a donné la force, parce que c'était un de ses anges qui était en dnnger !
antonia. Mais il est. charmant, cet écumeur de mer! (a Angela.) SeÏÏora, est-ce qu'il sont tous comme cela?...
GUERRERO, faisant asseoir le comte; tout le monde s'assied. Monsieur le comte, vous commandez, si je ne me trompe, une expédition en marche pour la Sonore?...
iiorace. Vous ne vous trompez point, général; du reste, j'avais déjà eu l'honneur de me trouver en rapport avec vous, si vous vous en souvenez.
guerrero, bas. Où donc, monsieur ?
iiorace, bas. A San-Francisco.
guerrero, bas. Monsieur !
iiorace, haut. Non, non, je me trompe. En Europe, n'est-ce pas?jà Paris, autant que je me le rappelle 1... à Paris, où vous m'aviez prcs]ue donné rende/.- vous en Sonore!... j'ai promis, el me voici 1 uni je suis d'une exactitude de chronomètre l
guerrero. 15 1, en quoi, monsieur le comte, pourrais- je
VOUS être Utile?... (Musique au lointain.)
iiorace. Voici! (se levant) Mais en vérité, j'ai honte, mesdames, d'interrompre ainsi cette fête, et qu'un gentilhomme de France soit assez peu galant pour jeter des préoccupations sérieuses au milieu des plaisirs.
guerrero, impatienté. C'est pourquoi, monsieur, il faudrait me confier le plus vite possible le motif de votre visite !
horace, assis. Général, lorsque j'ai médite une expédition aux placers de la Sonore, vous devez bien comprendre que je n'ai point pensé partir à l'aventure et livrer au hasard les existences de trois cents braves gens qui ont eu confiance en moi. Mon itinéraire était arrêté, j'ai naturellementpris des mesures pour m'assurer vivres, munitions, transports... guerrero. C'était d'un sage capitaine, monsieur. iiorace, saluant. Je suis flatté de l'approbation d'un général aussi consommé que vous !... Donc, j'ai demandé au président, qui me les accorda avec le plus gracieux et Je plus encourageant empressement, des passe-ports et des ordres de fournitures pour les gouverneurs des provinces, .le suis parti, et pendant un assez longtemps, mon petit détachement a trouvé chez les autorités mexicaines l'assistance promise... mais...
guerrero. Ahl... il y a un mais?...
iiorace. Quelle médaille n'a pas son revers?... Nous voici en Sonore... dans votre gouvernement, général... une magnifique province !... et je ne sais comment, cela s'est faii, mais aucune fourniture ne s'est trouvée prête., aucune assistance ne m'a été donnée.
guerrero. Vraiment?
iiorace. Oh! la négligence des subalternes, général! et vraiment, le maître ne peut s'occuper de tout! alors voyant mes pauvn s hommes sans pain, sans charriots dans ces mers de sable que nous avons à traverser, j'ai pris le parti
de venir près d -è vous, persuadé que je n'aurais qu'à vous exposer la situation, pour qu'elle cessât par vos ordres.
guerrero. Je vous remercie, comte, de la bonne opinion que vous avez eue de moi.
horace. Ainsi, général, je. puis espérer que lous ces mauvais vouloirs vont eesser, et que...
guerrero. Vous souvenez-vous, monsieur le comte, de la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir?
horace. A San-Fran'cisco?'
guerrero. Monsieur 1
hohace. Non, je me trompe!... à Paris!
guerrero. Précisément ! ... vous rappelez-vous comme vous étiez de méchante humeur ce jour là, faisant de l'opposition quand même aux propositions les plus loyales, et vous irritant sur des questions de principes?
iiorace. J'étais parfaitement désagréable, oui, je m'en souviens, quoique cependant nous nous soyons salués de la façon la plus aimable.
guerri;ro. Bref, notre étreinte, au départ, ne fut pas absolumenl.cordiale ?
horace. Allons, allons, mon cher général, pas d'ambages! c'est ia guerre, n'est-ce pas?
guerrero. Oh! je regrette bien, vraiment, que vous ayez employé ce mot plein d'orages!
iiorace. Et vous ne viserez pas mes passe-ports, et vous ne ferez pas préparer mes convois ?
GUERRERO, aimablement. Eli ! mon DÎCU, 11011 !
iiorace. N'exisle-l-il pas une autre société qui s'est formée pour suivre le même but que moi ?
guerrero. Précisément, et je vous en présente l'agent principal, l'honorable master Sharp. (Sharp ci Horace se saluent.)
horace. Encbanlé de faire sa connaissance.
shaiu». Diles-moi, sir Horace?
horace. Je vous écoule., monsieur.
sharp. Je voudrais bien faire avec vous une petite affaire.
horace.. Ici... et à pareille heure?
sharp. Pour un Américain il y a des affaires partout... toujours !
horace, riant. Partout et toujours?
siiARP. Oh! oui... Si j'étais dans l'île de Robinson, plutôt que de ne pas me livrer a quelque petit commerce, je vendrais aux sauvages des cailloux contre des pierres quitte a leur revendre les pierres contre des cailloux.
horace. Ah ! voilà un Américain pur sang!
siiarp. EL maintenant, sir Horace, si vous voulez faire la fusion avec moi.
iiorace. Je vous rends grâce, je n'ai aucune vocation commerciale, je refuse d'autant plus, général, que vous avez, je crois, uvni part prédominante d'actions dans cettesociété.
guerrero. Eh t que voulez-vous? il faut bien placer ses capitaux ! Est-ce que celte société là vous gentil
horace, à Sharp. Moi? allons donc! d'ailleurs La concurrence n'est-elle pas l'àme du commerce?
sharp. Oh 3 yes, la concurrence, j'aime beaucoup quand je suis le plus fort.
iiorace Seulement il est bien malheureux que mes trois cents compagnons se voient réduits aux dernières extrémités par cette concurrence désastreuse.
guerueuo. Je le déplore autant que vous.
iiorace. Et voici, qu'en parlant, je me suis laissé aller à promettre a ces braves gens de leur rapporter du pain, des passe-porlsen règle, et la route libre.
guerrero. Et qu'un cas de force majeure vous oblige à faillir a voire promesse...
iiorace, dignement. Ah !... Ah ! général, il n'y a pas de^cas de force majeure qui puisse relever un parole donnée. Ainsi, c'est votre dernier moi ?
guerrero. Ce sera le dernier, si vous ne voulez pas me faire l'honneur de continuer la conversation.
iiorace. Eh bien, général, veuillez agréer mes excuses ! (lis
fe salent; Guerrero fait quelques pas. JJoraco élevant la voix.) Mes
hommes auront des vivres, des convois et des passe-ports!
guerrero, revenant. Comment cela?
iiorace, tirant sa montre. Général, il est deux heures du matin, quand l'aiguille sera là, tenez, sur six heures...
GUERRERO. Eli blCII !
hohace. Je serai maître d'Hermosillo.
GliERRERO. Ah !...
horace. Je serai maître de voire ville !
GUERRERO, rit, tout le inonde ^'associe à son rire y compris Horace.
Qu'un reconduise M. le comte Horace d'Armancay, le chef de trois CCntS gredins sans Souliers. (Les hommes éclatent de rire.)
gentilhomme d'une
saxdoval. Ah ! c'est par trop grotesque !
iiorace, riant. Oui, c'est par trop grotesque 1
gtîerbëro. Il paraît qu'ils ont deux canons en bois.
horace, froidement. Craignez-vous qu'en vous demandant quatre heures je vous fasse trop languir? Eh bien, dans deux heures, alors!
GUERRERo,.éciaiant. Assez de fanfaronnades, monsieur!
sandovàïu C'en est trop! Il faut punir tant d'insolence !
LES OFFICIERS. Gui ! oui ! (Les Mexicains se précipitent sur Horace, mais Angola se jette entre eux;)
horace. Être défendu, et défendu par vous, seiiorita, c'est deux fois du bonheur et je vous en remercie ! Général', messieurs, à bientôt, au plaisir de vous revoir!...
GUERRERO, a Cornelio qui attend au fond. ACGOmpagUôZ M. le
comte, et reconduisez le par les jardins.
coRNELto, à Horace. Par ici, seiïor 1
DON LUIS, est arrivé près du comte et lui louche l'épaule. D'un ton
dégagé. Bonjour Horace.. ! j'ai à vous parier I Mais pourquoi passer par les jardins ? c'est bien trop long.- Venez plutôt
parla, Cher ami : (Il le prend par le bras et se retournant en riant
vers Guerrero, étonné.) Oh ! je connais la maison. guerrero, à part. De quoi diable se mêle-t-il?