INTRODUCTION
On tend depuis quelques années à unifier, sous le terme générique de psychose ou de folie maniaquedépi^essive^ toutes les affections encore généralement décrites sous les noms de folies intermittentes^ de psychoses périodiques^ de folies à double forme^ alterne^ circulaire^ etc., — et aussi la manie et la mélancolie dites simples ou non récidivantes.
Que, malgré la variété de ces dénominations, les états syndromiques qui viennent d'être énumérés — réserve faite de la manie et de la mélancolie simples — ne soient que les diverses modalités d'une seule et unique maladie fondamentale, c'est une notion banale qui ne mériterait pas d'être relevée, car elle est admise par presque tous les aliénistes ; aussi n'est-ce pas là que réside l'intérêt de la conception de la folie maniaquedépressive.
Ce qui constitue d'abord son originalité, c'est sa prétention non déguisée de bannir du cadre des maladies mentales la manie idiopathique^ et de reléguer la mélancolie au rang des psychoses de la période d'involution. Il y a là une première question de nosologie, sur laquelle il importe d être fixé.
Il s'agit, en outre, de décider si les modifications qui ont été apportées dans ces derniers temps à l'ancienne nosographie des folies intermittentes ou périodiques, sont assez profondes pour légitimer la nouvelle dénomination de psychose maniaque- dépressive ; c'est même là le véritable nœud de la question.
La discussion de ces points litigieux trouvera place plus
ivise^ioes
loin ; mais auparavant, on nous permettra de noter que la synthèse de la folie maniaque-dépressive — comme celle de la démence précoce (1) — est issue des travaux de rÉcole française. Elle a eu, en effet, pour précurseurs deux des plus illustres médecins de la Salpétrière, Pierre Falret et Baillarger, et c'est Magnan qui en a posé les premières bases au Cong-rès de médecine de Berlin, en 1890.
Depuis, il est vrai, cette synthèse a grandi en Allemagne, elle s'est enrichie de plusieurs provinces, elle a même reçu un nouveau nom...; autant déraisons, à notre gré, pour ne pas faire le silence autour d'elle, mais pour rendre encore plus solides les liens qui la rattachent à la science française.
L'évolution historique de la psychose maniaque^ dépressive peut se diviser en trois périodes :
La première s'étend depuis les âges les plus reculés de la médecine jusqu'au milieu du siècle dernier; elle a trait surtout aux rapports réciproques de la manie et de la mélancolie ; on peut l'appeler période des temps anciens prolongée'^
La deuxième période comprend la seconde moitié du siècle qui vient de finir ; elle correspond à la découverte de la folie circulaire et de la folie à double forme; c'est la période française par excellence, celle où l'École de la Salpétrière a brillé d'un si vif éclat ;
La troisième période est caractérisée par la synthèse de tous les états habituellement décrits sous les termes de manie et de dépression mélancolique simples, intermittentes, rémittentes, périodiques, de folies alternes, à double forme, circulaires, etc. Née d'hier, puisqu'elle a commencé en 1899, elle peut être désignée h bon droit sous le nom de période contemporaine^ ou, d'après les travaux qu'elle compte jusqu'ici à son actif, sous celui de période allemande.
L Période ancienne (d'Hippocrate au milieu du
{!) Deny et Roy, La démence précoce [Actualités médicales).
XIX® siècle). — Nous ne nous appesantirons pas sur cette période parce qu'elle n'a, en réalité, que des rapports très éloignés avec Thistoire de la folie maniaquedépressive.
Nous nous bornerons à rappeler que dès la plus haute antiquité, les médecins ont noté non seulement la répétition à des intervalles plus ou moins rapprochés chez les mêmes malades d'accès de manie et de mélancolie^ mais encore Talternance de ces mêmes accès et aussi la transformation de la manie en mélancolie et réciproquement (Arétée, Boerhaave, Cuilen, Willis, etc.).
Pinel et Esquirol n'ont fait à ce point de vue que confirmer les observations de leurs devanciers, et dans la périodicité ou la succession des accès de manie et de mélancolie, ils n'ont vu qu'un fait banal, accidentel, une simple particularité de la marche de la folie. Dès cette époque cependant, plusieurs auteurs, Dubuisson, Fédéré, Anceaume, etc., avaient été frappés de la plus grande gravité, comparée à celle des accès de manie simple, des accès de manie périodique, intermittente ou compliquée de mélancolie.
Un peu plus tard, Guislain en 1833, Griesinger en 1845, insistaient à leur tour sur la fréquence des alternatives de la manie et de la mélancolie, mais sans y attacher non plus une importance particulière; notons seulement que Griesinger comparait déjà, au point de vue de sa gravité, la manie périodique à une véritable épilepsie psychique, opinion qui a été reprise et développée depuis, par Morel et par quelques auteurs modernes.
Le seul point intéressant à retenir de cette première étape de l'histoire des rapports de la manie et de la mélancolie, c'est que tous les aliénistes, aussi bien ceux dont nous venons de citer les noms, que ceux dont nous avons volontairement omis de parler, tous sans exception, ont considéré la manie et la mélancolie comme deux entités distinctes, si étroites que fussent, par ailleurs, les relations existantes entre les accès de l'une et ceux de l'autre.
A la vérité, on ne saurait se montrer surpris qu'en présence de deux états en apparence aussi disparates, aussi discordants, que les états maniaques et les états mélancoliques, les anciens manigraphes, y compris ceux
de la première moitié du siècle dernier, n'aient pas un seul instant songé à les rapprocher et à les fondre dans une même espèce morbide.
II. Période française (1851-1899). — On peut faire commencer cette période avec les leçons publiées en 1851, dans la Gasette des Hôpitaux par Pierre Falret, leçons dans lesquelles cet auteur mentionne à côté des types intermittents de la manie « un autre état d'intermittence oui s'observe entre la période d'affaissement et la période d'excitiation de la forme circulaire des maladies mentales ; cette forme consiste, non comme on Ta dit
fréquemment, dans Talternative de la manie et de la mélancolie séparées par un intervalle lucide plus ou moins prolongé, mais dans le roulement de l'exaltation maniaque, simple suractivité des facultés, avec la suspension de l'intelligence. Une période d*excitation alterne avec une période d'affaissement, ordinairement plus longue ».
Bien que P. Palret ait assigné dès cette époque quelques caractères particuliers à cette forme circulaire et qu'il en ait signalé en particulier l'incurabilité, il ne l'a véritablement décrite comme maladie distincte qu'après la lecture faite par Baillarger à l'Académie de médecine, en 1854, d'un mémoire intitulé : « Note sur un genre de folie dont les accès sont caractérisés par deux périodes régulières^ l'une de dépression et l'autre d^ excitation ».
« En rapprochant et en comparant un certain nombre d'observations, dit Baillarger dans ce mémoire, on reconnaît qu'il existe des cas assez nombreux dans lesquels il est impossible de considérer isolément et comme deux affections distinctes, l'excitation et la dépression qui se succèdent chez le même malade. Cette succession, en effet, n'a pas lieu au hasard et j'ai pu m'assurer qu'il existe des rapports entre la durée et l'intensité des deux états, qui ne sont évidemment que deux périodes d'un même accès. » La conséquence tirée par Baillarger de cette constatation, « c'est que ces accès n'appartiennent en propre ni à la mélancolie, ni à la manie, mais qu'ils constituent un genre spécial d'aliénation, caractérisé par l'existence régulière de deux périodes, l'une d'excitation, l'autre de dépression. »
C'est ce genre de folie que Baillarger désigna sous le nom de folie à double forme.
Il montra en outre que les accès de cette affection se présentent tantôt à Vétat isolé, tantôt se reproduisent d'une manière intermittente et, dc^ns d'autres cas, peuvent se succéder sans interruption.
La communication de Baillarger souleva une réclamation de priorité de la part de Pierre Falret, qui lut à son tour à TAcadémie quelques jours après, un travail ayant pour titre: « Mémoire sur la folie circulaire, forme de maladie mentale caractérisée par la reproduction successive et régulière de Vétat maniaque, de l'état mélancolique et d'un intervalle lucide plus ou moins prolongé. »
Les accès de cette forme de folie se composaient donc de trois stades juxtaposés dans Tordre suivant : un stade maniaque, un stade de dépression et un intervalle lucide.
Cet intervalle lucide que P. Falret, dans ses leçons de 1851, plaçait entre le stade mélancolique et le stade maniaque est, dit-il, généralement plus court que les périodes d'excitation et d'affaissement considérées isolément.
Il résulte clairement de ces textes, qu'entre la folie à double forme de Baillarger et la folie circulaire de P. Falret, la seule différence consistait dans ce fait, que ce dernier auteur considérait comme faisant partie intégrante des accès, un intervalle lucide que Baillarger en excluait.
Or il est bien évident que cet intervalle lucide n'avait pour P. Falret qu'une importance tout à fait accessoire dans la constitution de l'accès et qu'il ne l'y avait introduit que pour justifier le terme de folie circulaire, opposé par lui à celui de folie à double forme. Ce qui prouve l'exactitude de cette interprétation, c'est la phrase suivante extraite de son mémoire : « Les deux états dont la succession constitue la folie circulaire, ne sont ni la manie, ni la mélancolie proprement dites avec leurs caractères habituels : c'est en quelque sorte le fond de ces deux espèces de maladie mentale sans leur relief » (1).
(1) J.-P. Falret, Leçons cliniques de médecine mentale, 1854, p. 249.
Bref, par conséquent, on peut dire que Baillarger et P. Falret ont décrit presque simultanément la même maladie sous deux noms différents.
Ajoutons toutefois que c'est à P. Falret que revient le mérite d'avoir mis en relief les principaux caractères de cette nouvelle affection, notamment le rôle important dévolu à rhérédité dans sa production, sa plus grande fréquence chez la femme que chez l'homme, la gravité de son pronostic, etc., tous caractères qui ont été reconnus exacts par les auteurs qui ont suivi et qui sont encore aujourd'hui universellement admis.
La conclusion capitale qui se dégage de ce débat, c'est que ce sont les travaux de Pierre Falret et de Baillarger qui ont définitivement isolé de la manie et de la mélancolie classiques une nouvelle entité clinique, à laquelle ces auteurs ont respectivement donné le nom de folie circulaire et de folie à double forme ; mais en réalité, il ne s'agissait là, comme on vient de le voir, et comme la suite le démontrera plus encore, que d'une seule maladie pouvant revêtir deux modalités différentes.
Malgré la haute autorité de ses parrains, la nouvelle entité morbide ne fut pas accueillie avec beaucoup d'enthousiasme parles aliénistes de l'époque.
Morel, qui était pourtant l'élève de Pierre Falret, ne voulut pas accorder une place dans sa classification à la falie h double forme ou circulaire : « Je ne puis, dit-il un peu dédaigneusement, en parlant de cette affection, accepter pour des formes distinctes, pour des genres spéciaux, des situations pathologiques qui sont observées dans toutes les variétés de folie en général » (1).
Examinant ensuite comment il convient d'interpréter les périodes d'alternance, d'intermittence et de rémission chez les aliénés, Morel déclare qu'il n'y a là aucune des conditions requises pour la création d'un genre spécial, d'une variété particulière de folie ; et suivant encore une fois les mêmes errements qui l'avaient déjà empêché de considérer la (/mencejorecoce comme une-entité distincte, il fit rentrer ces phénomènes d'alternance, de périodicité et d'intermittence dans la première classe de ses Aliénations héréditaires,
^ (1) Morel, Traité des maladies mentales, 1868, p. 477.
Dagonet, en 1862 et plus tard en 1876, observe la même attitude que Morel et n'accorde qu'une brève mention à la folie à double forme dans son Traité des maladies mentales, sans lui donner davantage droit de cité dans sa classiQcation.
Mieux inspiré, Marcé lui fit, la même année, meilleur accueil et mit d'accord Pierre Falret et Baijlarger en proposant de n'appliquer le nom de folie à double forme qu'aux accès de manie-mélancolie qui sont séparés par un intervalle nettement accusé et de réserver celui de folie circulaire aux mêmes accès lorsqu'ils se succèdent sans interruption»
Cette subdivision fut généralement acceptée et se trouve encore aujourd'hui reproduite dans la plupart des ouvrages de médecine mentale.
Malgré cela, la légitimité de la nouvelle entité psychiatrique ne fut réellement consacrée qu'à la suite des articles que rédigèrent séparément Foville fils en 1372, Ritti en 1878, dans les deux dictionnaires de médecine, ensuite du mémoire que fit paraître ô. la même époque Jules Falret sur la folie circulaire ou folie à formes alternes, et enfin, après la publication, en 1882. de la monographie, aujourd'hui classique, de Ritti sur la folie à double forme.
A partir de cette époque, tous les aliénistes français : Magnan et CuUerre en 1890, Régis en 1892, Gilbert Ballet en 1894, etc., s'accordèrent pour ranger la folie circulaire ou à double forme à côté de la manie et de la mélancolie récidivantes dans un groupe spécial, celui des psychoses périodiques ou intermittentes.
A l'étranger, surtout en Allema^*ne, la plupart des auteurs s'étaient déjà ralliés aux idées défendues en France par P. Falret et Baillarger.
Un des premiers, Griesinger insista sur la fréquence de la transformation de la mélancolie en manie et le retour de celle-ci à la mélancolie. « La maladie, dans sa totalité, représente alors, dit cet auteur, un cercle morbide dans lequel ces deux formes mentales alternent souvent d'une façon régulière (c'est la folie circulaire sur laquelle les Français ont discuté il y a quelques années). D'autres observateurs et je suis du nombre, ont vu des cas où régulièrement à une saison, par exemple en hiver.
12 IJISTORIUUE CBITIQUE ET DÉFINITION.
il survient une profonde mélancolie, puis, au printemps, celle-ci fait place à la manie, qui à son tour, en automne, dégénère peu à peu en mélancolie » (1).
L. Meyer, en 1874, cherche à établir que la folie à double forme est due à des troubles trophiques. L. Kirn, en 1878, range la folie circulaire parmi les psychoses périodiques. Son exemple est suivi par Kraft-Ebing, Schule, etc.
Cette opinion est également adoptée par Kraspelin qui, dans la 4" édition de son Traité de Psychiatrie, en 1893, classe dans les maladies constitutionnelles incurables à marche chronique, h côté de la folie systématisée^ les folies périodiques dont il distingue quatre groupes: les formes délirantes, les formes maniaques, les formes circulaires et les formes dépressives.
Sauf quelques légères variantes de terminologie, ce classement, comme on le voit, est tout à fait comparable à celui qui avait cours en Franco à la même époque.
m. Période allemande (1899-1906). — C'est en 1899 que Knrpelin proposa, dans la G" édition de son Traité ac Psychiatrie, une nouvelle classification des maladies mentales, complètement différente de celle qui avait paru dans les éditions précédentes.
Nous n'insisterons pas sur les avantages de cette classification qui permet de réunir et de grouper en un certain nombre d'espèces nosologiques bien définies, dont révolution peut être annoncée et prédite à l'avance, la plupart des états syndromiques, considérés jusqu'alors comme de véritables entités. Nous nous bornerons à signaler les changements apportés par le professeur de Munich à sa conception du groupe des psychoses périodiques,
Kraepelin observa tout d'abord, comme l'avaient déjà fait Morel ei Magnan, que la répétition plus ou moins régulière ou Valternance des accès de manie et de mélancolie, n'étaient pas des caractères assez importants pour constituer des espèces distinctes.
Il montra, en outre, que les psychoses dftes intermittentes, périodiques, circulaires, à double forme, alternes, etc., présentant toutes la même évolution, il
(1) Griesinger, Traité des maladies mentales, 1873, p. 275.
était plus logique de considérer tous ces états comme les manifestations, les équivalents d'une seule maladie fondamentale, la folie maniaque-dépressive.
Se basant ensuite sur le fait que, malgré le très grand nombre de malades dont il avait suivi l'évolution, il n'avait jamais observé un seul cas de manie qui n'ait été suivi de récidive, et tenant compte de cet autre fait que les cas de manie étiquetés simples par les auteurs, sont impossibles à distinguer des cas de manie récidivante ou intermittente, Kraepelin émit l'opinion que la manie classique, la manie de Pinel et d'Esquirol, qui avait, du reste, été déjà frappée d'ostracisme par les deux Falret et par Morel, devait être définitivement bannie du cadre des maladies mentales, comme forme clinique indépendante et que tous les états d'excitation, décrits sous ce nom, relevaient de la folie maniaque-dépressive.
Kraepelin fit remarquer enfin que, parmi les états dépressifs dits mélancoliques, il convenait de décrire à part ceux qui, survenant à la période d'involution et dans la sénilité, ont d'autres causes^ d'autres symptômes et une autre terminaison que ceux qui se montrent aux autres phases de la vie.
Les premiers constituent un groupe à part, celui de la mélancolie d'involution sénile ou présénile. Quant aux états dépressifs de la jeunesse ou de l'âge mûr, qui toujours récidivent ou alternent avec des états d'excitation, ils doivent être rattachés à la folie maniaquedépressive, quand ils ne sont pas symptomatiques de la démence précoce.
Telles sont les principales considérations qui ont conduit Krœpelin à réunir et à grouper sous une seule étiquette, les états psychopathiques considérés avant lui comme autant d'espèces morbides.
A la vérité, Magnan avait déjà fait remarquer en 1890, au Congrès de médecine de Berlin, « que les distinctions établies par les auteurs entre les folies intermittentes, les folies circulaires, etc., reposaient sur des caractères assurément très apparents, très saillants, mais néanmoins secondaires et limités à une phase épisodique de la maladie (1) ». Aussi cet auteur proposa-t-il de conserver
(1) Magnan, Recherches sur les centres nerveux, 2« série, 1893, p. 499. '
seulement la dénomination de folies intermittentes ; mais il écarta délibérément de ce groupe, en se basant sur de chimériques différences, une excitation maniaque et une dépression mélancolique dégénératives, en même temps qu'une manie et une mélancolie simples.
Comme nous Tavons vu, c'est Krœpelin qui, quelques années plus tard, devait compléter Tessai de reconstitution ébauché par Magnan.
Bien qu'elle soit certainement appelée à jouer en psychiatrie un rôle non moins considérable que celle de Itf démence précoce, la synthèse de la foHe maniaquedépressive n'a eu jusqu'ici que peu de retentissement en France.
Sérieux a pourtant pris le soin, dans une série de publications du plus haut intérêt, de mettre en valeur la nouvelle classification des maladies mentales du professeur de Munich, mais jusqu'à présent, son appel n*a guère été entendu que par ses élèves Gapgras et Rogues de Fursac (1).
Les autres auteurs, ou gardent le silence sur la nouvelle entité psychiatrique, ou n'en parlent que pour la condamner.
C'est ainsi que dans la S*' édition de son Précis de psychiatrie^ Régis se borne à déclarer, au chapitre de la « manie-mélancolie », qu'il ne croit pas « que les nouvelles théories de Krœpehn aient apporté quelque changement à la physionomie clinique de la maladie ».
Gilbert Ballet, dans le X° volume du Traité de médecine de Bouchard-Brissaud, n'est pas moins sévère : « Dans ces derniers temps, dit cet auteur, Krœpelin a singulièrement étendu le domaine de la folie périodique, en y comprenant tous les cas communément décrits sous le nom de « manie simple » et tous les états mélancoliques qui ne sont pas des mélancolies d'involution.... Cette théorie unitaire peut sembler séduisante au premier abord; cependant elle nous paraît trop absolue, et partant inadmissible ».
(I) Gapgras, Essai de réduction de la mélancolie en une psychose d'involution sénile (Th.de Paris, 1900). — Rogues de Fursac, Manuel de psychiatrie, 2^ édition. Paris. 1904.
Pour Gilbert Ballet, la distinction entre la manie et la mélancolie simples d'une part, la manie et la mélancolie périodiques ou intermittentes de l'autre, serait justifiée par l'intensité plus grande des symptômes de la manie et de la mélancolie simples dont les accès seraient, en outre, précédés de quelques prodromes et provoqués par une cause physique ou morale facilement appréciable (chagrins, surmenage, maladies infectieuses, etc.).
Les accès de manie et de mélancolie périodiques, au contraire, éclateraient en général brusquement, sans cause occasionnelle bien nette et conserveraient toujours des allures modérées.
La valeur de ces prétendus caractères différentiels, déjà énoncés autrefois par Magnan, sera discutée ultérieurement, mais d'ores et déjà ils ne sauraient être acceptés sans réserves, Gilbert Ballet lui-même ayant pris la précaution de nous dire, dans un autre passage de son chapitre sur les psychoses périodiques « qu'à quelques particularités près, la manie et la mélancolie intermittentes ne diffèrent ni delà manie et de la mélancolie simples, ni de la manie et de la mélancolie dégénératives » (1). On est d'autant plus tenté de se rallier à cette dernière manière de voir que, dans l'ouvrage cité plus haut, Régis n'hésite pas à déclarer que la inanie et la mélancolie cycliques^ la manie et la mélancolie intermittentes^ qXg^ ne sont pas des états spéciaux et qu'elles ne diffèrent en rien de la inanie et de la mélancolie simples. Et pour qu'il ne reste aucun doute sur sa pensée, Régis ajoute : « 11 n'y a donc pas lieu de décrire à la folie à double forme une symptomatologie spéciale; il suffit d'indiquer que Taccès qui la compose est constitué par une période de manie et une période de mélancolie, pour en connaître d'avance les symptômes » (2).
Ce qui donne plus de poids à cette affirmation, c'est que Régis n'a accueilli jusqu'ici qu'assez froidement les spéculations de la psychiatrie allemande. Ce n'est donc pas à la légère qu'il s'est rallié sur ce point aux idées déjà exprimées, plus ou moins explicitement, par quelques
(1) Gilbert Ballet, Traité de médecine de Bouchard et Brissaud, 2e édition, X* volume, p. 893.
(2) RÉGIS, Précis de psychiatrie, 3^ édition, 1906, p. 269.
16 HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉFIiNITION.
auteurs étrangers tels que Erp Taalman (de Dordrecht), Otto Hinrichsen (de Zurich), Weygandt(ae Wurzbourg), Thomsen (de Bonn), Glaus (d'Anvers), etc.
Le premier de ces auteurs a constaté que, sur 107 cas diagnostiqués manie^ révolution dé TafFeclion ne permit de maintenir ce diagnostic que 4 fois (1).
Otto Hinrichsen (2) a également remarqué que la proportion des guérisons dans les cas de manie datant de plus de vingt ans n'était que de 4,7 p. 100.
Weygandt est encore plus catégorique : « On établit souvent, dit cet auteur, une distinction entre la manie simple et la manie périodique, comme entre la dépression simple et la dépression périodique. De même, on distingue les cas dans lesquels il existe une alternance régulière des états de dépression et d'agitation, c'està-dire la folie circulaire. Mais comme il n'est pas possible de reconnaître, d'après l'examen des diverses formes isolées de ces états, si l'on se trouve en présence d'une manie ou d'une dépression simples ou bien d'une manie ou d'une dépression circulaires; comme, d'autre part, la nature congénitale et héréditaire de ces différents types morbides permet de les ramener à un grand groupe unique, il est préférable de les comprendre avec Kraepelin sous une seule rubrique (3)... »
Thomsen se refuse également à considérer la manie simple comme une entité morbide : cet auteur va même plus loin et met en doute l'existence de la manie périodique, au moins à l'état de pureté, parce qu'elle est toujours suivie d'une phase de dépression plus ou moins accentuée (4). La manie périodique se confondrait donc avec la folie à double forme, opinion qui avait, du reste, été déjà formulée par Griesinger, et qui, comme on le verra plus loin, mérite d'être prise en considération.
En Belgique, Glaus nous apprend qu'il s'est livré à une enquête au sujet de tous les cas de manie et de
(1) Erp Taalman in Alla. Zeitsch, f. Psych., 1897, et Traité de pathol. ment, de Gilbert Ballet.
(2) Hinrichsen, Ibid.
(3) Weygandt-Roubinovitch, Atlas-manuel de psychiatrie. Paris, 1903, p. 306.
(4) Thomsen, Congrès des médecins aliénistes français, session de Bauxelles, 1903, z^ volume, p. 69.
mélancolie inscrits comme tels à leur entrée à l'asile... « Or, dit cet auteur, je dois déclarer que le résultat de cette enquête a été désastreux pour la manie et la mélancolie Les cas de manie et de mélancolie pures sont
rares » (1).
Une enquête semblable faite tout récemment en Italie par Lambranzi et Perazzolo a donné les mêmes résultats, à savoir Textrême rareté, si même ils existent, des cas de manie et de mélancolie simples non récidivantes (2). La même opinion avait du reste été déjà défendue plusieurs années auparavant par Finzi (3) et par Vedrani (4).
De tous ces faits on peut conclure que la limite tracée par les anciens auteurs, entre la manie et la mélancolie simples d'une part, la manie et la mélancolie périodiques d'autre part, est purement conventionnelle et que Kraepelin a eu raison de ranger la manie et la dépression simples dans l'ancien groupe des psychoses périodiques, devenu aujourd'hui celui de la folie maniaque-dépressive.
Mais cette première question résolue, il nous faut encore essayer de justifier cette dénomination.
On ne manquera pas, en effet, de nous objecter que, même s'il était démontré que tous les états d'excitation et de dépression sont suivis de récidives plus ou moins nombreuses, et présentent, en même temps que la même évolution, la même symptomatologie, il n'y aurait qu'à rayer des classifications les rubriques de manie et de mélancolie, en maintenant celles de psychoses périodiques ou de folies intermittentes généralement usitées aujourd'hui. Nous n'y contredisons pas.
On conçoit, en effet, facilement — et c'est la thèse soutenue par Blanchi, Tanzi, Franco daRocha, etc., — que Ton désigne sous le nom de psychose maniaquedépressive les accès de folie à double forme ou de folie circulaire, puisque chacun de ces accès se compose en réalité de deux phases : une phase d'excitation et une
■^(1) Glaus, Gatatonie et stupeur. Rapport au Gongrès des aliénistes français. Bruxelles, 1903, p. 49.
(2) Lambranzi et Perazzolo, Giorn, di Psich, clin, e tecn. man., 1906. p. i-ii.
(3) J. Finzi, Bull, di manicomio prov. di Ferrara, f. 3, 1899.
(4) Vedrani, Bull, di manicomio prov. di Ferrara, 1899.
Deny. — Psychose maniaque-dépress ve. 2
phase de dépression ; mais il semble, au premier abord, que cette expression ne puisse servir à spécifier les formes intermittentes ou périodiques qu'on distingue généralement en maniaques et mélancoliques.
Nous ferons remarquer en premier lieu que, de l'avis de tous les auteurs, les cas de manie périodique ou de mélancolie périodique pures ou sans mélange, sont tout à fait exceptionnels. Le plus souvent on observe deux, trois ou quatre accès de manie, puis un beau jour, au lieu de 1 accès d'excitation attendu, on se trouve en présence d'un accès de dépression ; on dit alors qu'il s'agit d'une manie intermittente à type irrégulier (Arnaud).
Inversement, chez d'autres sujets, on voit la série des accès de mélancolie être interrompue de temps en temps par un accès d'excitation (mélancolie intermittente à type irrégulier des auteurs français).
Par conséquent, en envisageant non plus chaque accès isolément, mais l'ensemble des accès observés pendant toute la vie du malade, on est déjà en droit de dire que ces accès appartiennent au tableau de la folie maniaquedépressive, puisque les uns sont à forme maniaque, les autres à forme dépressive. Mais il y a plus, et comme l'avait déjà fait observer Griesinger, et à sa suite différents auteurs, on peut affirmer que tous les accès prétendus d'excitation ou de dépression sont des accès à double forme frustes^ dans lesquels l'une des phases morbides reste méconnue de l'entourage et même du médecin parce qu'elle est trop effacée, surtout si on la compare à l'autre.
En d'autres termes, les accès de manie intermittente sont, en réalité, des accès maniaco-mélancoliques, mais à prépondérance maniaque \ et les accès de mélancolie intermittente, des accès dépressivo-maniaques à prépondérance dépressive.
« Une observation attentive des malades, dit à ce sujet Rogues de Fursac, montre que la plupart des accès présentant le type maniaque ou le type dépressif sont, en réalité, des accès à double forme. Il est à peu près constant, en effet, d'apprendre par une enquête soigneuse que les symptômes d'excitation maniaque ont été précédés d'une période prodromique caractérisée par une dépression plus ou moins accentuée, ou de constater à la
suite d'un accès de dépression, un accès d'excitation que rien ne justifie... « Tout accès de manie ou de mélancolie contient donc en germe les éléments de l'excitation et de la dépression. L'accès de folie circulaire devient ainsi le prototype dont dérivent tous les autres ^^y. »
Afranio Peixoto soutient la même opinion. « Les prétendues manies et mélancolies périodiques, dit cet auteur, sont des types d'accès maniaques-dépressifs communs, à prédominance de manie ou de mélancolie.... L'observation montre, en effet, que les accès maniaques et les accès mélancoliques, comme on les appelle couramment, sont des crises d'excitation mêlées de phénomènes dépressifs et vice versa : les uns et les autres sont, par conséquent, des accès à prédominance maniaque ouà prédominance dépressive » (2).
La dénomination de psychose maniaque-dépressive est donc encore, à ce nouveau point de vue, parfaitement légitime. Elle est également à l'abri de la critique dans les cas de folie à formes alternes (Délaye, Legrand du Saulle), dans laquelle les accès maniaques alternent régulièrement avec les accès mélancoliques.
Il suffit, du reste, de se rappeler que la maladie ne crée rien, qu'elle ne fait qu'exagérer des dispositions naturelles, pour reconnaître que les choses doivent se passer comme nous venons de les exposer. On ne saurait nier, en effet, que l'excitation du maniaque et la dépression du mélancolique existent à l'état d'ébauche chez tous les sujets.
Gomme Ta fait observer avec beaucoup d'humour Gilbert Ballet, « le monde est plein de circulaires qu'on tient pour de simples lunatiques parce qu'on les trouve tantôt plus indifférents aux choses du monde et plus tristes qu'il ne convient, tantôt plus exubérants et plus entreprenants que de raison ».
« Je me suis même demandé quelquefois, ajoute cet auteur, et je ne vous livre cette téméraire hypothèse que pour ce qu'elle vaut, si la circularité n'était pas une loi du fonctionnement de notre système nerveux, si nous
. (l) RoGUEs DE FuRSAC, Manuel de psychiatrie, 1903, p. 266. (2) Afr. Peixoto, Ann. méd. 'psychot., 1905, p. 214. •
n'étions pas tous, à quelque degré, des circulaires, et si Tétat pathologique qui constitue la folie périodique dans sa forme la plus caractéristique, n'était pas simplement le grossissement et l'énorme amplification d'une manière d'être qui nous est à tous habituelle » (1).
L'hypothèse de Gilbert Ballet est certainement fondée. Il n'est pas douteux, en effet, que la périodicité ne soit une véritable loi des fonctions psychiques pomme des fonctions somatiques. II serait facile d'en fournir de nombreux exemples : veille et sommeil, fonctions digestives, rythmes respiratoire, cardiaque, etc.. Ne voit-on pas d'ailleurs, chez toutes les personnes, pour peu qu'elles soient un peu émotives, des périodes de gaieté faire place à des périodes de dépression, sinon de tristesse, et inversement?
On pourrait faire valoir encore d'autres arguments pour la justification du terme de folie maniaque-dépressive, mais comme ces arguments trouveront leur développement naturel ultérieurement, nous nous bornons à les signaler : c'est d'abord l'existence d'états maniaquesdépressifs mixtes entrevus autrefois par Guislain, mais décrits pour la première fois par Kraepelin, états dans lesquels les phénomènes d'excitation et de dépression coexistent^ se mélangent et s'enchevêtrent, au lieu de se succéder comme dans la folie à double forme; c'est ensuite ce fait, corollaire du précédent, mais capital dans l'espèce, que, malgré des apparences opposées, les phénomènes d'excitation et de dépression ont la même origine et reconnaissent le même mécanisme psychopathologique.
Mais en laissant de côté ces deux derniers arguments sur lesquels nous reviendrons, on peut déjà conclure des considérations précédentes, que l'expression de folie maniaque-dépressive est doublement légitime, puisque l association de Vexcitation à là dépression est vraie, non seulement pour l'ensemble des accès qui constituent cette psychose, mais encore pour chacun de ses accès envisagé isolément.
Ce qui ressort, en outre, de cet exposé un peu aride,
(1) Gilbert Ballet, La Mélancolie intermittente [Presse médicale, 1932, p. 462).
SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE. 21
c'est que tous les états d'excitation et de dépression (réserve faite de ceux de ces derniers qui appartiennent à la mélancolie dlnvolution), états qui sont encore décrits séparément sous les vocables de manie et de mélancolie simples, intermittefites ou périodiques, de folies à double forme, circulaires, etc., doivent être considérés désormais comme des manifestations d'une seule et même maladie fondamentale, la folie maniaquedépressive, qui comporte seulement trois groupes d'états différents, reliés, il est vrai, entre eux, par de nombreuses formes intermédiaires : des états maniaques, des états dépressifs et des états mixtes.
Dès maintenant, cette affection peut être définie : une psychose constitutionnelle, essentiellement héréditaire, caractérisée par la répétition, V alternance, la juxtaposition ou la coexistence d*états d'excitation et de dépression.
Ainsi que l'indique cette définition, la psychose maniaque-dépressive n'est encore différenciée que par sa symptomatologie et son évolution; il est impossible actuellement de lui assigner une étiologie spéciale et de la rattacher à des lésions anatomiques. Elle constitue donc une simple entité clinique, dont la place naturelle est à côté de la folie systématisée chronique, dans le groupe des psychoses constitutionnelles, comme la place naturelle de la démence précoce semble être à côté de la paralysie générale, dans le groupe des psychoses accidentelles.