Les folies parisiennes; quinze années comiques 1864-1879
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR Rue Auber, 3, Boulevard des Italiens, 15 22, Rue des Saints-Pères, 22
CH AM
Un homme n’a pas été, pendant plus de trente années, la personnification de l’éclat de rire et de la gaieté dans un pays ; il n’a pas été l’expression par excellence de la malice et de l’esprit dans une société , la plus friande qui soit au monde de malice et d’esprit, sans laisser après lui, par sa mort inattendue, un grand, un irréparable vide.
On comprit si bien, à Paris, toute l’étendue de la perte qui atteignait chacun en particulier, lorsque, pour la première fois et pour toujours, Cham laissa tomber son crayon, que Ion ne voulut pas, d’abord, ajouter foi à la réalité de la triste nouvelle. Naguère encore, la veille même de ce jour néfaste, le cher artiste semblait toujours si vivant par l’esprit!... Cham mort! c’était la revanche subite du deuil et de la tristesse; c’était l’horizon parisien douloureusement assombri ; c’était la fleur disparue du bon sens et de l’esprit français...
Oui, pendant plus de trente années, Cham avait incarné véritablement en lui l’esprit français, l’esprit parisien, dans son éclat le plus brillant, dans sa plus piquante saveur, dans sa tout exquise finesse, dans sa verve pétillante, dans son tact, sa générosité, sa franchise, et surtout peut-être dans ce naturel et comme cette bonne santé qui le caractérisent.
Rien n’est plus salutaire, si l’on peut dire, au physique et au moral, que le bon rire de notre race ; rien n’est plus sympathique et plus séduisant que sa spontanéité joyeuse qui ne laisse aucune place à l’envie, à la méchanceté, à la haine. Or, tel était essentiellement le rire de Cham, ou plutôt celui qu’il avait, à si haut degré, le don d’exciter.
Car, c’est un trait digne de remarque : l’excellent artiste n’était certes point de physionomie nébuleuse ou mélancolique ; mais il n’avait rien, en sa personne, d’exubérant ni de réjoui; bien loin de là. On imaginerait même difficilement une plus complète dissemblance entre le dessinateur et son œuvre, entre l’homme et son talent.
La cause déterminante de cette sorte d’anomalie nous est fournie par ses origines de famille.
Ce pseudonyme de Cham était, comme on sait, une première charge. Cham se
nommait, en réalité, Amédée de Noé; il était le second fils du comte Jude-Amédée de Noé, pair de France. Le château patrimonial des Noé, dont la noblesse remonte aux premiers temps carlovingiens, est situé dans une petite île non loin de Mirande. C’est là que naquit le futur caricaturiste, le 20 janvier 1819.
Il appartenait donc au Midi par sa famille paternelle et par sa naissance ; mais sa mère était Anglaise : ainsi peuvent s’expliquer les contradictions apparentes de sa nature. La vivacité et l’originalité de son esprit dénotaient le Méridional. En revanche, il tenait de sa mère cet extérieur flegmatique, cette correction et cette froideur toute britannique, qu’on n’aurait guère attendus en lui.
Cham, en effet, était l’impassibilité faite homme. Ses yeux, d’un bleu d’acier, étaient pénétrants et animés ; mais le regard ne s’associait point au sourire qui se jouait parfois sous une longue et blonde moustache, coupant en deux un visage un peu osseux. Qu’on joigne à cela une certaine raideur d’allures, une taille élevée et d’une sveltesse poussée jusqu’à la maigreur, de longues jambes, une légère pointe d’accent anglais, et Ton jugera du contraste que nous venons d’indiquer, contraste purement apparent, ainsi que nous l’avons dit.
Mystificateur impitoyable, Cham ne se faisait pas faute, comme bien on pense, de mettre à profit cet étonnant sang-froid dont l’avait doué la nature, pour en imposer plus sûrement à ses victimes, et c’est avec un bonheur d’enfant qu’il jouissait ensuite de l’ébahissement profond dans lequel il les plongeait. Rappelons seulement, à ce propos, une anecdote que tout le monde connaît : — Un jour, dans une allée des Champs-Élysées, l’artiste aperçoit son ami Ruggieri ; s’élançant aussitôt vers lui, il se met en devoir de simuler, à grand renfort d’onomatopées et de gestes excentriques, un feu d’artifice avec bombes, fusées, chandelles romaines, etc. Le monsieur, surpris, lève la tête : horreur! ce n’était pas Ruggieri... et Cham, reprenant dans l’instant sa gravité, s’éloigne à larges pas, après un salut courtois...
Causeur étincelant, si jamais il en fut, l’imprévu de ses saillies en augmentait encore lé joyeux effet, et sa voix, peut-être un peu sourde, n’en excellait pas moins à donner au mot toute sa valeur et toute sa portée.
Quant à sa maigreur quasi légendaire, elle lui fournissait un interminable thème à plaisanteries de genre varié. Nous connaissons de lui deux croquis bien amusants : Cham dans sa croissance , et Cham à quatorze ans. Dans l’un, il s’est représenté lui-même tout enfant, juché déjà sur une paire de jambes d’une longueur extravagante et qui rappellent assez bien les grandes échasses en usage parmi les bergers des Landes ; dans l’autre croquis, le jeune Amédée nous apparaît non moins impalpable et non moins élancé; mais, cette fois, ce sont particuliérement ses bras qui atteignent un développement tout à fait extraordinaire... Ses camarades l’avaient d’ailleurs surnommé « le grand peuplier ». — « Vos avantages physiques doivent vous être- d’un grand secours en escrime, lui disait-on un jour, en faisant allusion à la longueur de ses jambes. — Sans doute, répondait Cham; mais il n’y a point, à Paris, de salle assez vaste pour moi... J’atteins l’extrémité de la plus étendue, en allongeant seulement le bras. — Et lorsque vous vous fendez? — Oh! alors... je vais en province!... » Lui-même prenait d’ailleurs plaisir à raconter des anecdotes comme celle-ci : — Passant devant la boutique d’un tailleur, il aperçoit à l’étalage un pantalon dont la nuance lui plaît. Il entre et demande le prix du vêtement exposé : c’était cinquante francs. — Prenez-moi donc mesure, dit Cham, d’un pantalon semblable. Le tailleur corn-
CIi AM
mençait alors à dérouler son double mètre le long de la jambe du caricaturiste, en partant de la ceinture, mais il s’arrêtait stupéfait et comme effrayé à la hauteur du genou, en balbutiant • — Il m’est impossible, Monsieur, d aller plus bas, pour le prix fixé...
Comme pour ajouter une contradiction à tant d’autres et pour se donner à luimême un vivant démenti, l’inépuisable railleur était un sentimental ; il réunissait en quelque sorte, ainsi qu’on l’a si bien dit, l’âme de Don Quichotte et 1 esprit de Sancho Pança. Il se prenait d’enthousiasme, il « s’emballait » ; il avait rang dans cette phalange, chaque jour décimée, des cc jobards » dont parle Labiche, au couis de Ici Cigale chc^lcs Fourmis... Il était patriote jusqu’au chauvinisme; et l’on n’aurait pas pu trouver d’homme plus sensible, plus serviable, plus foncièrement bon, plus facile a 1 émotion, que ce maître du rire léger !
Cham, en effet, n’avait ni dureté dans le caractère ni sécheresse dans le cœur; son scepticisme n’était qu’une moquerie aimable et sans fiel, qui savait garder la mesure et les convenances... Le scepticisme véritable ne peut qu’être triste et amer : il naît du découragement et de la désillusion. Mais ne sommes-nous pas, le plus souvent, désenchantés par suite de nos propres fautes? N’est-ce pas, le plus souvent, par manque d’énergie et d’indulgence, par égoïsme et par vanité, que nous prenons insensiblement le chemin du scepticisme?... Le bon artiste, lui, était de nature ardente et laborieuse, il était généreux, aimant et dévoué; entoure d’amities fideles, il vécut dune vie régulière et calme qui fit de lui un homme heureux. Ce fut avec une spontanéité simple et noble que, vers les dernières années de sa vie, il s offiit a participer, dans la mesure du possible, à la grande œuvre de charité de 1 admirable abbe Roussel, et la vive sympathie que lui inspirèrent alors les jeunes orphelins d Auteuil, réhabilita quelque peu à ses yeux ce gamin de Paris que son crayon a tant de fois et si plaisamment mis en scène!
Certes, il était observateur trop pénétrant et trop exercé pour ne pas prendre garde aux menus défauts, aux faiblesses, aux ridicules de la pauvre humanité . il en faisait chaque jour son profit. Mais son grand fond d indulgence n en était nullement amoindri : ce L’homme n’est pas méchant, avait-il coutume d’affirmer dans sa philosophie souriante; il n’est que drôle... » Toutefois il lui préférait les animaux, les chiens, surtout, dont il s’intitulait lui-meme 1 ami, et qui lui paiaissaient, sans comparaison, de bien meilleures personnes... Aussi occuperent-ils une place véritablement importante dans son existence. Bijou , un charmant petit caniche a soies blanches, fut, pendant longtemps, comme une partie intégrante de lui. On ne les voyait jamais 1 un sans l’autre. Le maître était aux petits soins pour son toutou : il le portait, le choyait, le cajolait et subissait, avec une docilité exemplaire, ses moindres caprices. « Cest moi qui suis le chien... » disait-il, assez piteusement, à un de ses amis qui s’étonnait de tant de condescendance... Bijou avait sa corbeille a la place d honneur, au milieu de l’atelier; les affaires d’État semblaient moins graves qu’une indisposition de Bijou. Et quelles alarmes, quels regrets, lorsque, subissant enfin le sort commun aux bêtes et aux hommes, il passa de vie à trépas! Cham en demeura plongé dans une vraie tristesse; il fallut, pour la dissiper peu à peu, que Jocko vînt succéder à Bijou et fouinii un nouvel aliment aux sentiments affectueux de l’excellent homme.
A chaque page, peut-on dire, de son œuvre immense, on retrouve la trace de sa partialité instinctive en faveur des animaux. Le caricaturiste ressent un intime plaisir
CHAM
a faire tenifier un malheureux chasseur par quelque ragot d’aspect féroce, à le faire <c blaguer )>, agacer, exaspérer pai son brave homme de chien, voire, au besoin, par quelque modeste lapin. Le cocher de fiacre est peut-être le type contre lequel il s est le plus volontiers escnme, par la raison qu il le considérait un peu comme le délégué spécial, comme le représentant officiel et le tourmenteur breveté de S. M. Satan, dans Paris, l’enfer des chevaux.
Nous mentionnerons même ici, toujours à propos de cette sympathie dominante, un petit souvenir personnel. — C’était un soir, en montant la rue de Calais. Devant nous marchait un personnage de haute taille, qui possédait tout à fait la tournure et lalluie d un gentleman accompli... Quel ne fut pas notre étonnement en voyant subitement ce grand monsieur si correct s’arrêter devant un affreux roquet crotté, souille, hérissé, sans noblesse, et meme passablement canaille, qui pataugeait en boitant dans le ruisseau, se baisser vers lui, le flatter de la main, et sans rien perdre de sa gravité, lui adresser des : « Mon brave toutou, qu’est-ce que tu as à la patte? » empreints dune sollicitude infinie!... Nous nous empressons de le rejoindre et de le dévisager; et nous reconnaissons alors que le charitable Petit-Manteau-Bleu des roquets boiteux n’était autre que le caricaturiste Cham, retournant chez lui avec son petit caniche qu’il portait sur son bras.
Il demeurait tout à 1 ouest de Paris, rue Nollet. La maison renfermait un petit jardin sui lequel donnaient les fenêtres de l’artiste qui pouvait surveiller ainsi les ébats de Bijou. C est de ce logis coquet et tranquille, que s’envolèrent, pendant de longues années, ces innombrables croquis, chefs-d’œuvre d’humour, de bon sens, d’observation fine et comique, soulignés par ces légendes brèves et incisives qui fixaient le trait dans la mémoire, et dont Cham a emporté le secret. C’est là que, dés la première heure du joui, debout devant son pupitre, il crayonnait d’une main preste, sans recherche et sans effoit, multipliant incessamment croquis et dessins, avec une prodigalité sans égale, en vrai millionnaire qu’il était de bonne humeur et d’esprit... Cet atelier, dont un coin était occupé par un modeste lit de camp, fut comme le quartier général de cette petite guene que le vaillant artiste soutint sans interruption, pendant un si long espace de temps, contre les abus et les ridicules du jour, contre les utopies, contre les divagations de la politique, contre les excentricités de la mode, de la littérature, des arts et des mœurs, contre la sottise sous toutes ses formes, au nom du bon sens et du bon goût.
Ces^ deux qualités, répétons-le, composaient le fond et la base de son brillant talent . 1 éducation première du jeune vicomte de Noé, ses premières études, le milieu dans lequel il giandit, n ont pas, sans doute, été étrangers à leur développement.
La vocation s était déclarée chez lui dés son enfance, et les dessins plus ou moins fantaisistes dont il criblait les marges de ses livres et les pages de ses cahiers d’écolier, dénotaient une précocité étonnante. Nous avons sous les yeux une bataille, oui, une bataille, dessinée par lui vers l’âge de huit ans, et qui est bien la chose du monde la plus curieuse... Cependant sa famille le destinait à l’École polytechnique; on l’y piépara pai des études spéciales. Les dispositions artistiques du jeune homme se fortifieient néanmoins, malgré les entraves, et finirent par triompher. Au lieu de 1 habit à passepoils louges dessiné par David, ce fut la veste du peintre qu’il endossa; au lieu de 1 épée ce fut le crayon arme moins meurtrière, mais souvent plus redou-
CH AM
table que la première — qu’il voulut apprendre à manier, et sa famille eut l’intelligence de ne pas lui en tenir longtemps rigueur.
De l’étude des sciences positives et de cette première direction vers la carrière militaire, Amédée de Noé garda deux éléments caractéristiques : une rectitude de jugement, un besoin de naturel et de vérité qui l’aidèrent à discerner, avec une étonnante vivacité, cette disproportion, ce défaut de mesure dans les idées et dans les choses que la caricature signale en les accentuant; puis, une sympathie profonde, une sorte d’admiration naïve, instinctive, pour le soldat, pour le pioupiou français, à ce point qu’il lui arrivait parfois de se détourner de son chemin, sans y prendre garde, pour accompagner, en marquant le pas non moins qu’un gamin de Paris, les régiments qui passaient...
Ce fut probablement aussi son goût pour les « militaires » qui lui fit tout d’abord choisir l’atelier de Paul Delaroche ; il voulait être peintre de batailles, peintre d’histoire... Par bonheur, une telle fantaisie ne persista pas longtemps. Cependant, lorsqu’il devint, par la suite, éléve de Charlet, les soldats, les grenadiers et les grognards de l’ancienne garde furent encore et malgré tout ses modèles préférés.
La facture de Cham est assurément très personnelle, et rien n’est plus facile que de reconnaître, à première vue, ses moindres croquis. Pourtant l'influence des leçons de Charlet y est manifeste, surtout dans son système d’indication, par larges plans nettement déterminés, des ombres et des lumières : cette manière de procéder donnait à ses dessins une certaine vigueur et compensait ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu lâché par ailleurs. La trace de ses études sérieuses apparaît également dans sa façon de camper ses personnages, dans la variété, dans la justesse des attitudes qu’il savait leur donner dès le premier jet; et ses simples croquis, fougueusement sabrés à coups de plume, comme si la main avait peine à suivre l’entraînement de la verve, nous sont les meilleurs documents de sa sûreté de métier et de sa facilité.
Bien curieux, en effet, ces croquis de Cham. Quelle variété dans l’invention et dans la mimique ! Comme il s’entendait à noter, du premier coup, le trait caractéristique ! Comme il accentuait plaisamment le geste, la tournure, l’expression de la physionomie ! Comme il possédait ce don si rare du vrai comique !... Non, on ne retrouvera plus tant de finesse d’observation unie à tant de bonne humeur, tant de naturel uni à tant de fantaisie, ni ces merveilleuses légendes, ni cet à-propos surprenant et tout cet irrésistible ensemble...
En sortant de l’atelier de Charlet, Cham passa, pour quelque temps, dans celui d’Eugène Lamy ; c’est apparemment à cette circonstance, que nous avons dû un Cham aquarelliste et, qui mieux est, un Cham éventailliste.
Ce n’est pas trop dire que d’affirmer qu’il est peu connu sous ce dernier aspect... Si invraisemblable que la chose puisse paraître, nous avons vu, nous avons tenu entre nos mains un éventail peint par Cham, un éventail Louis XV ! La pièce en question est-elle unique dans l’œuvre du grand maître és-joyeusetés? Le malheureux caricaturiste n’a-t-il à son actif que cette unique équipée à travers un genre dans lequel le nommé Watteau semble, à divers points de vue, lui demeurer supérieur ? Nous n’oserions pas le certifier: il est rare, en effet, qu’un criminel auquel l’impunité paraît assurée ne continue pas la série... Quoi qu’il en soit, cet éventail, peint très crânement à l’aquarelle avec quelques rehauts de gouache, représentait un gros financier, à genoux et un sac d’écus à la main, implorant la clémence d’un petit Amour, qui venait traîtreusement de
lui décocher sa flèche la plus acérée. Le motif était ingénieux et amusant, mais d’un gracieux très relatif, comme décoration d’éventail, et la couleur dans laquelle il était traité ajoutait encore par elle-même aux gaietés si communicatives et aux caprices de facture du croquis. L’Amour (un Éros de Cham!), malgré qu’il fût d’un nu absolument classique, ne différait guère des affreux gavroches aux cheveux si étonnamment emmêlés que l’artiste affectionnait particulièrement ; mais la perruque de celui-ci était, en outre, d’un jaune spécial, presque vert jaune, et la coloration rubiconde du visage complétait l’harmonie du sujet, avec une désinvolture qui avait toutes les apparences d une parfaite mystification...
Cham avait environ vingt ans lorsqu’il porta à Philippon ses premiers essais, qui furent aussitôt acceptés et parurent dans le Journal pour rire ; une amusante Légende du Juif-Errant vint ensuite. Les divers albums qu’il publia pendant les huit années d’après, contribuèrent à répandre son nom peu à peu et furent accueillis avec faveur; mais le commencement de ses succès marquants ne date guère que de 1848.
Lorsque la Révolution éclata, il se sentit piqué au jeu. Les utopies, les systèmes extravagants, les fantoches et les grotesques qui se produisirent au jour en ces temps agités, appelaient tout naturellement la satire; d’autre part, la politique et les hommes nouveaux absorbaient exclusivement l’attention publique. On vit donc pour la première fois le crayon de Cham s’attaquer, si l’on peut ainsi parler, à la politique et aux personnalités. Cette tentative ne fut pas de longue durée, et l’artiste ne la renouvela pas. Elle avait cependant été couronnée par une réussite complète, et le souvenir en est consacré par un véritable monument : /’ Assemblée nationale de 1848 , en collaboration avec Lireux, pour le texte.
C’était alors le beau temps, un temps de splendeur unique, où se fonda le grand succès du journal le Charivari ; c’était le temps où Daumier et Gavarni régnaient en maîtres, et quels maîtres !
Ici, nous risquerions fort, en nous étendant, de rééditer plusieurs remarques déjà faites. Mais comment ne pas mentionner au moins ces deux grands noms, dans un travail, si modeste qu’il soit, sur cet autre maître de la caricature française, qui complète ce trio de merveilleux talents, tous trois hors de pair, tous trois si complètement personnels, et si complètement différents entre eux?
Cham, on doit le reconnaître, n’a pas l’habileté, la science, l’élégance de Gavarni, qui fut un dessinateur sans rival; il n’a pas sa profondeur d’observation et sa portée, mais il n’a pas non plus son amertume dédaigneuse, sa misanthropie, sa philosophie pessimiste. Il n’a pas la couleur, l’ampleur, la puissance de Daumier, ce Michel-Ange de la caricature, ainsi qu’on l’a nommé, qui poussa jusqu’au grandiose l’exagération de la laideur; mais il n’a pas non plus sa tristesse et son âpreté parfois haineuse.
11 l’emporte sur ses deux émules par son esprit, pétillant comme les vins de France, par son brio, par sa verve, par sa fantaisie, par sa légéreté, par sa bonté; son allure est plus vive, plus naturelle et plus aimable que la leur. Il a particulièrement la supériorité de la légende sur Daumier, qui, d’ailleurs, n’écrivait pas la plupart des siennes...
Toujours égal à lui-même, quoique toujours prodigue, tel se montre Cham à chaque période de sa longue carrière. C’est toujours Cham, mais un Cham toujours nouveau, que l’on retrouve dans chacune de ces innombrables Revues Comiques qu’il a
CH AM
semées un peu partout. Il avait créé ce genre qui fut son triomphe; il en restera le maître incontesté.
Les sujets les plus divers, et parfois les plus brûlants, furent successivement effleurés par son crayon. Son bon se rs exquis discernait, à première vue, le côté faible des hommes et des choses; aussi était-il une vraie puissance en un pays où mortelle est la raillerie... Avec quelle discrétion, quelle indépendance, quelle absence de tout fiel, de toute perfidie, de toute haine, il mit en relief nos gros ridicules et nos petites misères, on peut s’en rendre compte en parcourant la collection de ses Revues Comiques , aux époques les plus troublées que traversa notre génération : la mémoire du caricaturiste ne peut souhaiter un plus magnifique éloge que celui qui se dégage de l’œuvre de toute sa vie.
C’est ainsi, c’est par cette franchise et cette honnêteté de son talent, que se trouve expliqué ce phénomène : Cham « réactionnaire » de naissance, d’éducation, de goûts et d’idées, occupant, sans interruption durant plus de trente années, la première place dans les colonnes du républicain Charivari, tout en conservant son indépendance absolue et sa liberté d’allures...
Si l’on envisage l’ensemble de sa carrière artistique, elle nous paraît comporter trois phases et comme trois manières, dont chacune se rapporterait aux différents procédés qu’il employa. Peut-être même le procédé entre-t-il pour la plus grande part dans cette diversité quelque peu superficielle, car, en réalité, Cham est toujours demeuré par son « faire » un dessinateur de l’école de 1830.
Cependant, tant qu’il crayonna directement sur la pierre lithographique, sa touche, qui visait à la couleur, demeura grasse, poussée au noir et un peu lourde, ainsi que, par exemple, dans l’un de ses plus réjouissants albums : la Physiologie du collégien, suivie de la Physiologie du calicot.
Dans ses dessins sur bois il se souvient des conseils de Charlet, et il les met en pratique, principalement pour l’indication des plans et des ombres; l’ensemble de ces petites compositions, d’un aspect si connu, est surtout d’une parfaite clarté, quoique d’un ton un peu gris.
Enfin, c’est le croquis à la plume qu’il adopta pendant ses dernières années, et qui lui permit de déployer plus librement que jamais sa verve, plus que jamais exubérante. Peut-être alors se permit-il, de temps à autre, une façon de gribouillage assez fantasque, mais l’effet comique du dessin n’en était pas amoindri, bien au contraire.
Si l’on considère sous un autre point de vue l’œuvre de Cham, on s’aperçoit qu’il n’a pas créé de types, à proprement parler. Son talent n’était pas assez calme, assez rassis pour cela. Il se contenta donc de s’en approprier un certain nombre qu’il compléta et qu’il popularisa.
Henri Monnier, écrivain et dessinateur, excella dans l’art de fixer, avec la plus stupéfiante exactitude, mais sans les marquer d’aucune empreinte personnelle et artistique, les physionomies bourgeoises et populaires. Cham lui emprunta Joseph Prudhomme, dont il ne modifia guère le physique, mais dont il grossit singulièrement le bagage de gongorismes et d’apophtegmes. Il lui prit aussi, plus ou moins, Mine Gibou, M. Desjardins, Mme Pochet, voire Jean Hiroux. C’étaient, en effet, autant de figures, esquissées avec précision, qui s’ofiraient tout naturellement au caricaturiste,
CH AM
comme boucs émissaires de ses malices, comme prétextes à scs traits d’esprit, à ses fines observations sur les mœurs.
On a remarqué qu’un acteur comique ne produit tout son effet sur le public qu’au bout d’un certain nombre d’années, c’est-à-dire lorsqu’il est bien connu de chaque spectateur : non pas, le plus souvent, que son talent ait beaucoup grandi avec le temps; mais il semble que sa drôlerie présente s’augmente en proportion des souvenirs laissés par sa drôlerie passée.... Ainsi doit-il en être également pour le caricaturiste : or, les personnages de Cham n avaient pas tardé à devenir de vieilles connaissances pour tout le monde, grâce à sa prodigieuse fécondité.
Certes, ils nous étaient familiers, ces types dun si joyeux aspect, qui sont restés dans la mémoire de tous : le commissionnaire auvergnat, avec sa bonne et niaise figure fendue par un large rire, véritable cauchemar des rapins dont il porte les tableaux au Salon; — le vieux savant, aux habits, au chapeau, à la coiffure non moins surannés et non moins ratatinés que sa maigre personne; — le collégien de dix ans, bouffi, mal peigné, mal habillé, le nez retroussé vers la visière d’un képi crânement posé, dédaigneux, cynique, fumant des cigares gros comme lui, se battant en duel, jouant à la Bourse, sablant le champagne, et refusant, en sa qualité de libre penseur, de s’associer au banquet de la Saint-Charlemagne; — le jockey étique et le pur sang diaphane, tout glorieux de l’étonnant résultat produit par un entraînement spécial et soigné; — l’Anglais efflanqué et flegmatique, aux vastes pieds, aux osanores formidables, sanglé par la courroie de sa longue-vue, armé de son parapluie et surmonté de son petit chapeau melon ; — le gavroche malin et canaille, à la blouse en dents de scie, à la casquette informe et aux gestes pittoresques; — le socialiste farouche, barbu, hirsute et débraillé, une pipe écourtée au coin des lèvres, un affreux sombrero sur la chevelure en désordre : le Jean Hiroux de Cham, un gavroche grandi qui a mal tourné; le chiffonnier philosophe, un Vireloque presque sympathique; — les vieilles commères à lunettes, à cabas, à capotes, à châles tartans et à profils de cassenoisettes, traînant leurs petits chiens gras et sales ; — le garçon de café impassible entre le patron et le client; — l’artiste incompris, peintre ou sculpteur, à longs cheveux en branches de saule-pleureur, ultra-vaniteux et déplorable camarade; — l’invalide édenté et bedonnant, coiffé du bicorne, orné d’une jambe de bois, et s’appuyant sur une canne, de la seule main que Bellone lui ait laissée; — messire Carême, ce grand personnage d’une sécheresse invraisemblable, coiffé d’un coquetier et portant une couple de harengs suspendus au bout d’une hampe; — le domestique de riche maison en perruque à canons poudrée, en éclatante livrée, en culotte courte, très digne, ayant d’ailleurs sa fierté à lui, ses exigences et son opinion arrêtée à l’égard de ses maîtres; — le chasseur toujours bredouille, malgré son chien qui le désespère et les averses qu’il subit, malgré sa carnassière et ses guêtres ; — le petit pioupiou français, tant aime de Cham, et cette légion de caporaux, sous-officiers et généraux, tous si contents d’être soldats, tous si glorieux de leur uniforme, tous si bons enfants et si braves militaires ; — et puis ces trois personnages de bal masqué : le bébé cherchant un père nourricier; le chicard subventionné, en culotte collante, gants à crispins, bottes à revers, chemise de soie, casque à plumet; et le gentil débardeui décolleté, un peu trop persistant en dépit de la mode; — et puis les concierges et leurs épouses; le rural narquois et naïf, en bonnet de coton, en gros sabots ; le député et la femme de député; le sergent de ville dévoué, mais un peu bête; et puis la kyrielle
CHAM
des fashionnables, des lions, des dandys, des petits crevés, des gommeux, des bobonnes, des gardes-champêtres, des baigneurs, des cosaques, des gardiens de musées, des demoiselles de magasin, etc., etc. — L’énumération deviendrait interminable.
Nous avons déjà parlé de la sympathie que professait Cham à l’égard des animaux, et, en particulier, à l’égard des chiens. On ne s’étonnera donc pas qu’ils occupent, dans son oeuvre, une large place. Le lapin, nous devrions même dire un lapin, car c’était toujours le même, revient périodiquement sous son crayon, chaque fois plus amusant et plus gouailleur, et ce n’est certes pas le chasseur qui a le beau rôle avec lui!
Enfin, il nous suffira de faire remarquer, comme participant à l’effet comique des dessins de Cham, la série de ses accessoires qui n’étaient pas moins familiers aux regards de chacun que ses divers personnages : la cheminée à lambrequin, surmontée de l’inévitable pendule, la rue en enfilade, la loge de portier avec l’inscription de rigueur, la tribune de la Chambre, le bouquet d’arbres.... Ils n’ont jamais changé.
Pourtant, Cham ne resta pas stationnaire : il observait fort les changements de la mode, qui lui fournissaient souvent matière à satire et à bons mots ; il ne fut pas seulement le dessinateur d une période restreinte, ainsi que Granville et Bertall. On pourra d’ailleurs se convaincre de la souplesse avec laquelle il sut s’assimiler la physionomie particulière de chacune des époques qu’il traversa, en feuilletant l’album auquel ces pages servent d’introduction, et qui, en même temps qu’un amusement, présente une sorte d’intérêt historique et rétrospectif.
Depuis 1 848, ce ne fut guère qu’en passant, et comme par hasard, que Cham crayonna des portraits. Doit-on attribuer cette abstention à la disette de personnalités, de figures marquantes, qui se faisait chaque jour plus grande, ou bien seulement à quelque disposition naturelle de son esprit ? L’une et l’autre de ces raisons y doit entrer pour une certaine part ; et puis, il n’était pas de ceux-là qui 11e reculent ni devant la calomnie ni devant le scandale pour se procurer cette notoriété éphémère qu’ils se sentent incapables de conquérir par le talent. Les deux Dumas, Victorien Sardou, Offenbach, Garnier et quelques autres, ne cessèrent pas, cependant, d’apparaître, à courts intervalles, dans ses Semaines comiques. Il avait attribué à chacun d’eux une silhouette bien amusante, d’une ressemblance assez douteuse, mais reconnaissable à première vue, par suite d’une sorte de convention tacite et de l’exagération d’un détail caractéristique de chaque physionomie : le teint de mulâtre et les fortes lèvres de Dumas père; l’œil allongé et la chevelure floconneuse de Dumas fils ; le profil césarien, la maigreur, les cheveux plats de Sardou ; le nez de perroquet, le menton en galoche et les favoris d’Offenbach ; la perruque broussailleuse de Garnier...
Ainsi poursuivait-il son œuvre de bonne humeur et de bon sens, frondant sans méchanceté les travers de son temps; ainsi avançait-il dans la vie, vieillissant de corps, mais non d’esprit, entouré d’amitiés profondes et de sympathies unanimes... Entre temps, il avait essayé du théâtre, car le théâtre fut toujours sa grande passion. On a beaucoup parlé de deux amusants vaudevilles : le Myosotis , interprété, au Palais-Royal, par Gil-Pérez et Brasseur; le Serpent à plumes , qui fut joué aux Bouffes, et dont Léo Delibes écrivit la musique. On semble, en revanche, avoir totalement oublie une pantomime représentée aux Folies-Nouvelles, sous ce titre original et
CHAM
énigmatique : Pierrot-quaker, et nous regrettons, pour notre part, de n’avoir pu retrouver aucun document précis sur cette curieuse fantaisie.
L’espace nécessaire nous manque pour reproduire ici quelques anecdotes qui auraient précisé certains traits de la physionomie que nous avons tenté d’esquisser. Nous sommes donc au bout de notre tâche incomplète, et nous ne pouvons nous empêcher de la terminer en exprimant un dernier regret: — La caricature disparaît... Les abus, les attaques, les violences, les calomnies, les inconvenances, auxquelles elle a servi de prétexte, lui ont porté une bien rude atteinte, et la délicatesse du goût public s’est fort émoussée à la longue... Peut-être, cependant, ressentons-nous encore trop vivement une impression semblable à celle du spectateur qui, ayant assisté à la création d’une pièce par des acteurs de premier ordre, ne peut supporter qu’on leur compare les artistes de la reprise, et nous souhaitons fort de nous tromper dans notre appréciation... Quoi qu’il en soit, en associant dans un dernier hommage ce grand humoriste, cet homme bon et spirituel par excellence qui fut Cham et ses deux illustres rivaux, ce n’est pas sans une certaine mélancolie que nous nous répétons tout bas les derniers vers, un peu modifiés, de l’épitaphe que La Fontaine composa pour la tombe de Molière :
... Ils sont partis et j’ai peu d’espérance De les revoir : malgré tous nos efforts.
Pour un long temps, selon toute apparence, Cham, et Daumier, et Gavarni sont morts!...