LA SENSIBILITÉ GÉNÉRALE
L’étude des troubles de la sensibilité générale, consécutifs aux lésions expérimentales de la substance grise corticale des lobes cérébraux, présente un intérêt plus élevé encore que celle des troubles ü de la motilité, surtout si Ton considère que tous les physiologistes qui se sont occupés des fonctions du cerveau au point de vue des localisations, depuis Hitzig, Ferrier et Munk jusqu’à Goltz, ont été amenés par leurs investigations sur la sensibilité générale et spéciale à réfléchir sur la nature de l’intelligence. Les lésions de l’intelligence dans les traumatismes cérébraux ont ouvert une voie nouvelle à la psychologie expérimentale. Frédéric Goltz est de ceux qui, à notre avis, ont poussé le plus loin l’étude des fonctions psychiques du chien, c’est-à-dire d’un mammifère qui, malgré la morphologie de son cerveau, permet au psychologue tant de rapprochements légitimes et féconds avec les fonctions analogues des anthropoïdes et de l’homme.
M. Charles Richet ayant écrit, dans sa thèse d’agrégation sur la Structure des circonvolutions céré -
braies (1878), que, « pour les facultés intellectuelles, il n’v a guère de comparaison à établir entre les animaux et l’homme », si bien que « la physiologie animale serait forcément impuissante à résoudre la question » (p. 105), M. Goltz s’est élevé contre cette manière de voir : il en appelle au savant français mieux informé, et il ne doute pas qu’après avoir pris connaissance de ses longues et attentives observations et expériences, M. Richet ne lui concède que l’on peut, par cette voie, s’approcher très près de la solution de la question.
11 nous paraît, en effet, difficile d’élever à cet égard le moindre doute scientifique, et cela en principe. Mendel et Fritsch, précisément lors de la discussion des expériences de Goltz au troisième congrès de médecine interne (Berlin, avril 1884), ont très bien démontré, contre Nothnagel, qu’en dépit des différences d’organisation, il n’existe pas de différence essentielle entre les fonctions du cerveau de l’homme et celles du cerveau des autres mammifères. Le fait qu’il existe, depuis Aristote, une psychologie comparée, comme il existe une anatomie et une physiologie comparées, implique d’ailleurs que les « facultés intellectuelles » de l’homme et des animaux sont non seulement comparables, mais ont toujours été scientifiquement comparées 1 . M. Richet, nous le croyons, en est convaincu autant qu’homme du monde, et il ne convient pas d’insister sur un lapsus échappé sans doute à la rédaction rapide d’une thèse de concours.
Après une destruction étendue et profonde d’un
* cr. vr p. m.
hémisphère cérébral — on ne peut spécifier davantage avec le premier procédé opératoire de Goltz, — la sensibilité générale a toujours été trouvée* lésée* dans tousses modes sur le coté du corps opposé à la lésion. Le chien est moins sensible qu’à l’état normal à la pression étaux différences de température*; il ne» sait plus palper, explorer lus corps avec sa sensibilité tactile et musculaire; en meme temps que h* toucher, en effet, la sensibilité musculaire est très abaissée. Si la destruction a porté sur les deux hémisphères, la même anesthésie sensitive s’observe sur les deux entés du corps. En outre, lorsqu’il change de place, lorsqu’il essaye de se diriger dans l’espace, le chien s'oriente mal. F. Goltz, dont on connaît les beaux travaux sur les fonctions des canaux semi-circulaires de l’oreille interne insiste sur ces troubles du sens de l’espace (Raumsinn), comme il l’appelle, sens qui n’est sans doute qu’une modalité du sens du toucher (Tastsinn:.
L’animal, en effet, ne s'oriente pas mieux sur son propre corps que dans le monde extérieur, et il ne s’oriente même si mal dans celui-ci que parce qu’il est devenu incapable d’atteindre, avec son museau, tel point de son propre corps, pour se délivrer d’une cause d’irritation même permanente (pince û pression),ou de découvrir un morceau de viande qu’on lui a attaché sous le ventre. La raison en est que, pour apprécier la situation des parties de notre corps dans l’espace, ainsi que la direction et l’étendue des mouvements, il faut que le sens du toucher, le sens musculaire et le « sens
* Goltz. l'eber die physiologitche Bedeutung det' Bogmgmge a *t Ohrlahyrinth*. — Archij f. die gee. Physiologie, III (1870), p. V. l et Ruiv.
statique », ou sens de l’équilibre, dont Goltz a situé 1 organe périphérique dans les canaux semi-circulaires, ne soient pas abolis ou gravement lésés, — comme c était précisément le cas ici chez les chiens opérés. Les deux sens de l’espace par excellence, les deux sens grâce auxquels nous pouvons nous diriger et nous orienter dans le monde extérieur, le toucher el la vue, se trouvaient également lésés chez ces animaux ».
^ Mais de quelle sorte d’anesthésie s’agit-il dans l’espece? Dans son troisième, comme dans son quatrième et son cinquième Mémoire, Goltz a bien soir de déclarer qu’en dépit d’une obtusion plus on moins profonde de la sensibilité générale et de sc« divers modes, pas un point du corps de l’a e mal ne présente une anesthésie complète après la u ïftruction d’une région quelconque de 1 écorce cérebraie. Il s’agirait donc d’une parésie plutôt que d’une paralysie de la sensibilité générale. Quelquefois meme, Goltz a observé une hyperesthésie cutanee du côté correspondant à la lésion, hyperesthésie qui rappelle celle qu’a si bien étudiée Brown-Séquard dans la section d'une moitié latérale de la moelle épinière 2 .
La relation d’une expérience, suivie d’une observation prolongée sur un chien, fera bien comprendre quelle est la nature des troubles de la sensibilité générale que Goltz s’efforce de définir.
Le chien que le professeur de Strasbourg appelle Frech, et qui mourut le 20 juillet 1879, avait survécu deux ans et trois mois à quatre opérations exécutées
• l* T et II* Mëm.
• Brown-Séquard. Comptes rendus de la Société de biologie , 1849,
en février, avril, septembre et novembre 1877, opérations au cours desquelles les zones motrices droite et gauche avaient été détruites, ainsi que les lobes occipitaux des deux hémisphères, partant, les lobes pariétaux et occipitaux f . Le cerveau de ce chien, après ces mutilations, ne pesait plus que 27 grammes, alors que le cerveau d'un chien normal de inèrne taille pèse 90 grammes. Le poids du cerveau d'un autre chien opéré par (ioltz était même descendu à L‘» grammes. Après ces lésions de l’écorce, le processus atrophique atteint d'ailleurs toutes les parties du cerveau, de la hase aussi bien que du manteau, demeurées indemnes. Enfin, il résulte de ce que dit (ioltz, qui est revenu plus tard sur l'autopsie du chien Frech, qu’il existait encore sur le lobe pariétal un certain nombre de circonvolutions intactes 8 . A la vérité, comme ce chien avait été opéré suivant la première méthode de (ioltz, les circonvolutions conservées ne nous renseignent guère sur l’étendue delà destruction véritable, qui s’étendait peut-être loin en profondeur. Or, ni ce chien, ni aucun de ceux qui ont subi des mutilations analogues des deux hémisphères n’étaient absolument anesthésiques dans une partie quelconque du corps ; aucun n’était aveugle ni sourd ; tous odoraient ou goûtaient encore. Seulement, il était évident que toute* les fonctions de la sensibilité générale et spéciale étaient devenues tellement obtuses que l’animal ne pouvait ni ne savait plus les utiliser pour l’entretien ou la défense de son existence !
« IIP Mém.
* 1881. XXVT vol. des Archives de Pflüger , p. H.
Voilà la nuance, vraiment trop subtile, et qu’on sera tenté de trouver au moins arbitraire. Elle ne l’est pas pour iioltz, sans doute, dont les observations semblent bien témoigner en effet de la persistance d’une certaine sensibilité chez ces chiens. Mais, s’il en est ainsi, on pourra toujours lui objecter, et avec toute justice, selon nous, que la raison en est surtout dans son manuel opératoire, lequel ne permet point de s’assurer de la nature précise des lésions. Bref, Goltz avait fait de son chien Frech, et de bien d’autres, un dément, mais il ne concède point qu’il l’ait rendu anesthésique! Dans son troisième Mémoire, revenant sur ce qu’il avait dit dans h* second, Goltz a pourtant reconnu qu'une destruction étendue du cerveau peut altérer, d’une façon permanente, avec la sensibilité générale, la vue, l'ouïe, l’odorat, le goût : voilà des lésions de déficit qui donnent fort à réfléchir.
Goltz a aussi très bien vu qu’après la destruction des deux lobes pariétaux, la sensibilité générale est bien plus émoussée, et d’une façon permanente, qu’après une lésion semblable des lobes occipitaux ».
Qu’est-ce à dire, sinon que dans les lésions de la zone motrice, la sensibilité et le mouvement se trouvent altérés simultanément du coté opposé à la lésion, si celle-ci est unilatérale, des deux côtés, si elle est bilatérale? C’est même du trouble primitif de la sensibilité générale que Goltz, avec Schiff, fait dériver les troubles de la motilité. En tout cas, nous constatons ici l’accord des résultats expérimentaux de Goltz et de ses adversaires. Aussi Goltz est-il amené à écrire
* Hi* Mém,> Conclusion iv.
i[ue « les parties antérieures de /’écorce cérébrale sont dans un rapport fonctionnel plus étroit avec les mouvements du corps, d’une part, et, d’autre part, avec la sensibilité ru fanée, que les parties postérieures 1 ».
^incline à croire, ajoute Goltz, que la lésion étendue des faisceaux nerveux de la substance blanche sousjacente pourrait expliquer les phénomènes consécutifs à la lésion des régions antérieures de l’écorce cérébrale. »
Quoi qu'il en soit, voici un premier résultat acquis : après une destruction étendue et profonde de la zone excitable, c’est-à-dire de la zone dite motrice, en meme temps que le chien est paralysé du coté opposé à la lésion, la sensibilité générale est très émoussée sur toute la moitié du corps paralysé. C'est ce que démontre Goltz avec de nombreuses preuves à l’appui dans le très beau chapitre de son cinquième Mémoire qu’il a intitulé : Des suites d’une destruction profonde du cerceau antérieur (Yorderhirn) 1 .
Au cours de la discussion des résultats comparés de Frîtsch et Hitzig, de SchilT, de Ferrier et de Munk sur le meme sujet, Goltz accorde aux deux premiers qu’en effet, après une destruction de la zone motrice, le sens ou la conscience musculaire est altéré d’une façon durable, mais il n’admet point avec eux que la sensibilité tactile soit indemne. Schifï enseigne, on le sait, qu après la destruction de cette zone, la sensibilité tactile est pleinement abolie dans les territoires cutanés correspondants. « Les prétendus centres mo-
* IV* Mém |>. 30.
a Cf. V* Mém., p. 401.
teurs, a écrit Schiff, dans un de ses articles sur VExcitabilité de la moelle épinière \ sont en réalité des voies de passage, servant à la conduction des sensations tactiles du coté opposé du corps. Ce sont par excellence des prolongements physiologiques des cordons postérieurs de la moelle épinière. » Goltz a reconnu la lésion du sens musculaire (Hitzig) chez le chien opéré de la zone motrice; il admet également la lésion de la sensibilité tactile ;/ Sehifï); à l’appui, il note que le chien barbote dans leau froide avec la patte paralysée et anesthésiée sans s'en apercevoir. Goltz ne concède pourtant pas à Schiff que l’animal ne sent plus les contacts : il lui est souvent arrivé, en effet, de déchaîner la fureur de ces chi^ ,, lorsque, s’avançant par derrière au moment du repas de ces animaux opérés du cerveau antérieur, il déterminait le plus léger contact avec leurs poils; il existait meme quelquefois, nous l’avons dit, de l’hyperesthésie cutanée.
Munk, qui soutient qu’après l'ablation des centres moteurs, les animaux perdent non seulement le sens du toucher, mais encore toutes les- autres modalités de la sensibilité générale, n’a fait que remanier, à cet égard, écrit Goltz, les idées de Schiff. Le professeur de Berlin appelle « sphère sensitive » (. Fühlsphære ) la zone motrice ; il la divise en régions dont la destruction doit être suivie d’anesthésie dans les parties opposées du corps qui ont, dans ces régions, leur centre cortical d’innervation*. Il s’ensuit que, dans les lésions de la zone motrice, la sensibilité tactile comme
* Archiv dePflüger, XXVIII, 5iô.
* H. Munk. Ueber die Functionen der Grosshirnrindc ( Berlin, 1881), p. 42 et suivantes.
la sensibilité musculaire sont lésées dans une certaine
mesure.
Ces faits qu’il ne peut nier, Goltz cherche à les expliquer autrement que les localisateurs. Il avoue d'abord qu'il ne saurait décider si les troubles du mouvement qui résultent de ces lésions doivent être attribués à la destruction des voies nerveuses centrifuges, c’est-à-dire des faisceaux moteurs, plutôt qu'à celle des voies centripètes, c’est-à-dire des faisceaux sensitifs h II a présenté plus tard un autre essai d'explication : les lésions du lobe pariétal étant toujours suivies de troubles du mouvement et de la sensibilité générale, Goltz a songé que, peut-être, vu la situation qu’occupe ce lobe, immédiatement au-dessus de la base du cerveau, d’oii rayonnent dans l’écorce des hémisphères les faisceaux conducteurs du mouvement et de la sensibilité, toute lésion destructive de cette région n’intéresse pas seulement les faisceaux destinés à lecorcc du lobe pariétal, mais le reste aussi du système des fibres nerveuses qui convergent en ce point de l'encéphale 2 .
On ne peut encore dire, dans l’état actuel de la science, quelle interprétation des phénomènes de parésie et de paralysie des mouvements, doit un jour remporter. Quelques cliniciens, et non des moins illustres, s’appuient sur leurs observations pour ruiner la doctrine des physiologistes qui, comme Munk ou Luciani, soutiennent que les troubles de la sensibilité générale accompagnent constamment les troubles de la motilité
• V' Me’m,, p. 483,
* Deulwhe Hundm hau. T article.
dans les lésions de la zone motrice du cerveau, si bien (jne, dans cette maniéré de voir, les paralysies motrices d’origine cort icale ne seraient en réalité que des troubles de la sensibilité tactile et musculaire. « Il est possible, disait naguère M. Charcot, à propos de quelques cas de monoplégies du membre inférieur par lésion du lobule paracentral, il est possible qu’il existe des troubles de la sensibilité dans les lésions de la zone motrice, mais ils ne sont pas constants, et il reste à déterminer dans quelles conditions ils se produisent. » Lt plus récemment encore, le même savant écrivait : * Si nous voulions étudier dans le présent mémoire tous les points qui se rattachent à l'histoire de la physiologie pathologique des régions motrices de l’écorce, nous devrions parler actuellement des troubles de la sensibilité qui peuvent accompagner les paralysies motrices d'origine corticale. Quelques auteurs attachent à ces troubles sensitifs une importance considérable. MM. Munk, Wernicke, etc., estiment que les lésions destructives de la zone motrice sont toujours accompagnées de troubles correspondants de la sensibilité. A notre avis, c’est là une exagération. Il n’y a pas de rapport constant et nécessaire entre la perte de la sensibilité cutanée et les lésions corticales de la zone motrice 1 . »
M. Charcot prend texte d’ordinaire de ces observations pour s’élever contre la prétention de ceux qui voudraient subordonner la pathologie humaine aux lois de la physiologie expérimentale. Hermann Noth-
' Elude critique et clinique de ta doctrine des localisations motrices dam lecorccdes henusphercs cérébraux de Vhomme, par Mil J -M Charcot et A. Pitres (Paris, 1880, p. 55.
nagcl se tient également sur la négative, quoiqu’une lueur d'espoir se dégage de son texte et semble vaguement éclairer l’avenir : « Nous avons, dit-il, la ferme conviction qu’en prolongeant nos efforts d'attention et d’observation, nous trouverons également la localisation corticale des troubles de la sensibilité... Peutêtre pourrait-on tendre à dégager des faits cliniques tels qu’ils se présentent à cette heure, qu’il est, toutes choses égales d’ailleurs, plus que probable que les circonvolutionsptrriWaîos , abstraction faite, comme toujours, de la pariétale ascendante, doivent entrer les premières en ligne de compte à propos des troubles de la sensibilité »
Mais Schiff, Munk, et tous ceux qui expliquent les troubles de la motilité par ceux de la sensibilité, ont trouvé des adversaires plus déterminés parmi les physiologistes eux-mêmes. Sans parler de Ferrier et de Duret, dans un travail où il présente sous un jour favorable un point de doctrine de (ioltz, W. Bechterew examine à son tour comment on doit interpréter les phénomènes qui suivent la destruction de la zone corticale motrice chez les animaux 2 . La thèse de ce physiologiste russe, aujourd'hui l’un des écrivains les plus féconds en ce domaine des connaissances, c’est qu’il existe dans l'écorce de « vrais centres moteurs ».
Schiff, au contraire, rapporte les phénomènes de paralysie motrice observés après l’extirpation des
♦ H. Nothnagel. Traits clinique du diagnostic des maladies de l'encéphale hase sur t'élude des localisations , trad. et annoté par I*. Keraval et précédé d’une préface deM. le professeur Charcot (Caris, 1885;, p. 441.
* W. Bechlerew, Wi sind die Erscheinungen zu verstchen , die nach Zersloerung des molornchen liindenfeldes an Thiercn auftretcn ? Archiv fur die ges. l’hvs., vol. XXXV, p. 137-145, 1885.
centres psycho-moteurs, à une lésion du sens du toucher; il soutient que les contractions musculaires et les mouvements des membres provoques par 1 excitation électrique de ces régions sont de nature purement réflexe. S’il ne localise plus les centres de la sensibilité générale dans l’écorce cérébrale, Schiff soutient du moins que les faisceaux sensitifs passent à proximité de la zone excitable. L’ablation de cette zone n empêche pas l’animal, réveillé du sommeil anesthésique, de courir comme avant, encore que les membres du côté opposé à la lésion présentent bien, suivant la nature du sol, quelques symptômes d’ataxie, une certaine incertitude de mouvements, phénomènes que Schiff compare à ceux que produit la destruction des cordons postérieurs de la moelle épinière. Mais ce qui importe surtout pour Schiff, c est que la sensibilité tactile a disparu du côté opposé, la sensibilité tactile, non la sensibilité à la douleur 1 , ni l’énergie motrice, ni la faculté d’accomplir des mouvements.
Sur ce dernier point, Bechterew objecte qu’il n’a jamais pu constater le moindre trouble de la sensibilité quand la lésion ne dépassait pas les limites de la zone motrice corticale du cerveau, c’est-à-dire les limites du gyrus sigmoïde. Or Schiff, cela résulte de ses propres paroles, ne s’est pas toujours borné, dans ses expériences, à extirper cette région : il a empiété « sur la substance cérébrale située derrière le gyrus
1 Goltz, dans son dernier Mémoire (VI®, p. 426), dit quç les observations de Sehiiî étaient justes, mais incomplètes : les chiens qu’il a trouvés privés delà sensibilité tactile, l’étaient aussi de la sensibilité thermique et de la sensibilité à la douteur, déterminée par une forte pression. 11 a commis, sur le domaine de la sensibilité, la même erreur, dit Goltz, que Hitzig sur celui de la motilité.
il)
sigmoïde. » Cette région, qui, sur le cerveau humain, correspond aux circonvolutions pariétales, est précisément celle oîi Bechterew a essayé de localiser les centres de la sensibilité tactile, de la sensibilité musculaire et de la sensibilité à la douleur.
Les premiers de ces centres seraient, selon Bechterew, situés immédiatement derrière la zone motrice corticale et en dehors de ce territoire; les féconds et les troisièmes, étroitement voisins, mais ni i identiques, au-dessus de la scissure de Sylvius Cette localisation des centres de la sensibilité générale dans les lobes pariétaux vaut bien celle de David Ferrier qui, on le sait, la placée dans la région de l’hippocampe. Mais le temps ne paraît point encore venu, s’il doit venir, de la discuter à fond, l'opinion générale des physiologistes et des pathologistes inclinant visiblement vers une autre direction.
Ce qui est plus important pour nous, ce sont les objections d’un autre ordre que Bechterew adresse à Schilf, en en appelant au témoignage de Fr. Goltz. — Si Schiff estime, dit-il, que le chien auquel on a enlevé le centre moteur de la patte droite, ne présente plus cette patte quand on l’en prie, parce qu’il a perdu les images ou représentations tactiles correspondantes, et non parce qu’il est paralysé (puisque, d’après "Schiff, il n’existe pas de paralysie du mouvement), pourquoi ne se laisse-t-il pas conduire par le sens musculaire et par la vue ? — Cette remarque si juste est d’un vrai psychologue, mais celle qui suit est
* W. Bechterew, Ueher die Localisation der HauhemibiUtaet < Tast nnd S ch ni erz e nip findungen) und dess Atushelsinnes an der Oherp arche der Grosshirnhemùpàæren, Ncurologisches Cenlralblatt, 1883, n" 18.
d’avance réfutée par les faits. — Existe-t-il donc des faits connus, qui établissent que la perte du toucher et des images de ce sens, d’origine cérébrale, entraîne rimpossibilité plus ou moins complète d’exécuter certains mouvements?
Les mouvements qui persistent après l’extirpation des centrés psycho-moteurs sont des mouvements associés, tels que ceux de la marche, de la course, de la natation | bref, des réflexes profondément organisés, et qui, nouslavons vu, pourraient dépendre chez les animaux inférieurs à l’homme des actions automatiques du petit circuit de Ferrier : mais ce qui est plus ou moins perdu après cette opération, ce sont les mouvements intentionnels ou volontaires. C’est ce que Goltz a fort bien exprimé, au sentiment de Reehterew, qui rend hommage à la finesse et à la sûreté d’observation psychologique du professeur de Strasbourg : « Si, en le flattant et en lui touchant la patte droite, je demande au chien (opéré de l’hémisphère gauche) de me tendre cette patte, je puis très nettement constater, par répression de son visage, qu’il comprend mon ordre, et si, à la lin, comme en désespoir de cause, il me présente la patte gauche, je vois bien que l’animal a la meilleure volonté de me satisfaire : mais il lui est impossible de faire ce qui lui est ordonné. Entre rorgane de la volonté et les nerfs qui exécutent la volonté, une résistance insurmontable s’est quelque part élevée 1 . »
Quant aux physiologistes qui expliquent les troubles de la motilité par ceux de la sensibilité, soit tactile,
* Goltz. U ber die Yerrichlungen des Oehirm, p . 35.
soit musculaire, j'entends Schiff, Hitzig, Munk, Luciani, Goltz, etc., ils ont jusqu’ici trouvé, en dépit d’éclatantes exceptions, leurs meilleurs alliés chez les cliniciens. C’est Raymond Tripier, qui, par ses belles Recherches cliniques et expérimentale^ sur l'anesthésie produite par les lésions des circonvolutions cérébrales , a le mieux mérité, suivant nous, de cette province de la science Dès 1877, en exposant au congrès de Genève les phénomène^observés chez les chiens après l’ablation d’une portion du gyrus sigmoïde, R. Tripier démontrait qu’il existe, simultanément, des troubles de la motilité et de la sensibilité générale; 11 niait seulement qu’il existât une relation de cause à effet entre ces deux formes d’altératioi. Les troubles de la sensibilité étaient presque aussi nets que ceux du mouvement après l'ablation de la zone motrice du cerveau, mais les premiers, loin d’être la condition des seconds, n’avaient sur eux aucune action. L’expérience idéale aurait été de déterminer, par une lésion du gyrus sigmoïde, l’anesthésie sans paralysie du mouvement. Tripier coupa les racines nerveuses sensitives : le résultat ne fit que le confirmer dans sa doctrine. Des aliénés et des hystériques qui présentent une anesthésie profonde, absolue, n’offrent aucune incoordination dans les mouvements. Donc, et c’était là la conclusion des recherches expérimentales de Tripier, f anesthésie de cause cérébrale ne donne lieu à aucun désordre appréciable des mouvements : les troubles delà motilité qu’on observe chez les animaux opérés des centres psycho-moteurs, sont bien dus à une parésie, ou à une paralysie de la
' Revue mensuelle de médecine , 1880.
motilité. Du mémo coup. Tripier semblait concilier dans une sorte de synthèse les résultats divergents des expériences ue Ferrier eide Schifl ou de Ilitzig, vers lesquels Goltz incline si franchement.
Dans ses recherches cliniques, qui parurent en 1880, H. Tripier pouvait presque encore écrire à bon droit, qu’à cette date « aucun auteur’ ne s’était préoccupé de rechercher si ces troubles de la sensibilité pouvaient être rattachés aux lésions mêmes des couches corticales motrices ». Lépine, dans sa très bonne thèse sur la Localisation dans les maladies cérébrales (1870), subissant l’influence des idées de Meynert, ne pensait pas que les faits cliniques fussent opposés à l’hypothèse qui situait le siège de la sensibilité générale dans le lobe occipital; à cet égard, disait-il, tout reste à découvrir. Fri 1870, C. de Boyer, dans ses Etudes cliniques sur les lésions corticales des hémisphères cërébrau-r , indiquait, pour le siège probable des centres sensitifs et des centres sensoriels, la zone qui reste latente pour la motilité; « mais, ajoutait-il,on ne possède pas assez de faits pour pouvoir établir leur existence^ et à plus forte raison, leur siège précis ». Enfin, la même année encore, ainsi que le rappelle Tripier, Duret, invoquant le témoignage de Charcot, niait qu’on eût encore constaté des troubles de la sensibilité à la suite des lésions limitées à la zone corticale motrice.
Ce fut alors que Tripier ne craignit pas d’écrire : « Nous espérons prouver par nos observations que,
1 11 au mil fallu dire aucun clinicien, et ajouter : en France, car la * sphère sensitive » ( Gefiïlh,*ph(rre) de Munk était constituée dès la 4* communication à la Société physiologique de Merlin (15 mars 1878).
chez l'homme aussi, les lésions de ces mêmes parties (c'est-à-dire des couches corticales de la zone motrice donnent lieu non seulement à des troubles de la motilité, mais aussi à une diminution de la sensibilité. » Bien plus, il ne tarda pas à déclarer que, loin que rhémianeslhésie qui accompagne l’hémiplégie soit l'exception, comme on l'admet généralement, c'est l'inverse qui est vrai : la paralysie motrice sans trouble de la sensibilité, voilà l'exception.
Hans les observations d'hémiplégie et d’hémianesthésie simultanées par lésion des circonvolutions rolandiques. Tripier notait avec soin que ni la capsule interne, ni le corps strié, ni la couche optique, ni la capsule, externe, ni les circonvolutions de l’insula, du coté de l'hémisphère lésé, ne pouvaient être ineri minés. Les lésions des lobes occipitaux (Meynert), non plus que celles delà circonvolution unciforme (Ferrier), ne déterminaient pas de troubles manifestes de la sensibilité générale. À cette époque, les idées dominantes étaient encore celles qui se trouvent si bien exposées dans la thèse de Rendu, sur les Anesthésies spontanées (1875;; on rapportait, non aune lésion corticale, mais à une lésion du segment postérieur de la capsule interne, toutes les formes de l’anesthésie.
On supposait, dans les cas de lésions de l'écorce, que celles-ci s’étendaient assez en profondeur pour atteindre le faisceau sensitif de Meynert qui gagne directement le lobe occipital, et cela même quand les lésions étaient limitées aux circonvolutions ascendantes î On imaginait une compression à distance des fibres de la capsule interne ou des troubles secondaires de la circulation dans cette région (Rosenthal). Tripier, qui,
dans scs observations, n'avait jamais rencontré ces lésions secondaires de la capsule interne, rappelait que si les fibres sensitives qui passent dans la partie postérieure de ces faisceaux se rendent à l’écorce du cerveau, on a tout lieu de croire que ces fibres rayonnent dans les régions psychomotrices. En fait, Tripier avait trouvé que les parties les plus paralysées étaient aussi les plus profondément anesthésiées, quoique la motilité paraisse, à l'ordinaire, plus atteinte que la sensibilité. Il en concluait donc que les circonvolutions frontale et pariétale ascendantes renferment à la fois, quoique séparés et distincts, les centres du mouvement et de la sensibilité ; bref, que la zone dite motrice doit être appelée « sensitivo-motrice 1 ».
L'année suivante, en 1881, Gilbert Ballet, en tête de ses Recherches anatomiques et cliniques sur le faisceau sensitif et les troubles de la sensibilité dam les lésions du cerveau , écrivait ces paroles qui, plus vraies que jamais aujourd'hui, ne trouvaient alors que bien peu d'échos dans l'École : « La doctrine des localisations motrices est des mieux établies. » Dans l'étude du trajet intracéphalique des fibres de la sensibilité générale, de la capsule interne à l'écorce, il estimait que les circonvolutions frontale et pariétale ascendantes, tout au moins dans leurs parties supérieures (lobule paracentral), recevaient des fibres du faisceau sensitif. Les limites de la zone sensitive, qui comprenait
1 Grasset, dans la 3* édition de son livre sur les Localisation» dam ks maladies cérébrale* (1830', consacrait un chapitre spécial au* troubles de la sensibilité générale dans les lésions corticales ; la même année. Grasset publiait, dans la Kevue mensuelle de médecine, deux cas remarquables de troubles simultanés de la sensibilité et de la motilité par lésions corticales pures.
alors dans une sorte de chaos indistinct les sensibilités spéciales, s'étendaient en arrière à la partie postérieur* 1 du manteau, en avant]usqu'aux pieds des circonvolutions frontales, mais la frontale ascendante et la pariétale ascendante, la zone motrice, en un mot, y était incluse, et, comme R. Tripier, Ballet pensait que cette zone pouvait être légitimement appelée « sensitivo-motrice ». S’il est exact, écrivait-il, que les circonvolutions ascendantes reçoivent des fibres émanées du faisceau sensitif, pourquoi — bien que Ton rencontre dans la substance grise de la zone motrice des cellules (les cellules de Betz) qu'on ne rencontre guère dans les régions exclusivement sensitives de l'écorce,— pourquoi continuerait-on dopposer les circonvolutions motrices aux circonvolutions sensitives ?
Ballet rencontrait ici deux sortes d'adversaires. Les uns, non seulement admettaient que la sensibilité est altérée dans les lésions de la zone motrice : ils allaient jusqu'à subordonner les troubles du mouvement à ceux de la sensibilité. Les autres reconnaissaient l'indépendance réciproque des deux ordres de symptômes, mais ils affirmaient qu'aux lésions de la motilité étaient liés des troubles de la sensibilité. G. Ballet, au contraire, s'efforça de rassembler des faits cliniques capables d'établir, contre Schiff, Hitzig, Nothnagelet Munk, d’une part, que l'anesthésie tactile et la perte du sens musculaire peuvent être complètes (chez les hystériques) sans que la motilité soit manifestement troublée ; d'autre part, qu'il existe des paralysies motrices absolues sans troubles de la sensibilité.
Mais la même année (1881), Th. Petrina (de Prague) publiait un recueil d'observations cliniques sur les
«Wï
Ï,B8 FONCTIONS OU CBRVRAU.
Troubles de la semibUiW dam les lésions de rérorce eérêhrale des contres psycho-moteurs, ut ce travail, qui a fait époque dans la science, ralliait les esprits hésitants, les ramenait vers la doctrine de H, Tripier,au moins en partie, les poussait dans le grand courant qui emporte, qu elle le veuille ou non, la pathologie humaine vers ta physiologie expérimentale \
Les six observations de lésions corticales pures qu’il rapporte sont i*e petits chefs-d'iouvre de critique et d eIcgante précision. Os lésions, étroitement circonscrites, intéressaient la zone psycho-motrice qui entoure le sillon de Holando. t »r. dans cette région, qui jusqu ici, dit Petrina. ne passait que pour être motrice, il a observé, a cédé de troubles très nets de paraivsie motrice», des altérations non moins nettes de la sensibilité generale. Ne disons rien ici des premiers ; les autres consistaient dans un affaiblissement plus ou moins graml des divers modes de la sensibilité générale, c est-à-dire du sens du toucher, du sens musculaire. du sens de la pression, de la température et de la douleur, tandis qui* les sens spéciaux, l’odorat et le goût, l’ouïe et la vue, demeuraient tout â fait intacts. Petrina signale même ici le critérium qui per* met de distinguer les anesthésies corticales des anesthésies capsulaires, c'est-à-dire de celles qui dérivent d une lésion du tiers postérieur de la capsule interne où. à coté d’une paralysie plurou moins accusée de la sensibilité générale, on peut observer des troubles de lodorat, du goût, de l’ouïe et de la vue. Dans l’une des deux observations qu’il a réunies à celles dont nous
Tti YVirtrta. in Votft* Sfn$ihiiUitPttstocnitttÿf , H Aei (Zeilfcbrifl f. flr-ilk U, 5 tiecembrr tSNl v.
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LSS FONCTION** DU CKRVEAC. 57
venons «le rappeler les résultats, Petrina démontre, eontre 1 opinion de Meynerl, «pie des <l«*struetions menu* «'tendues «lu lob«* occipital, «'entraînent d'ordinaire aucun trouble de la s«»nsîbilité g«*néral<\ Goltza surtout dirisreîes traits de sa critique contre ce«ju on nomme, <1 apres Munk. ** la sphère du tronc •» Ibn^nfrctfinh . c'est-à-dire contre la splmre sensitive, et partant motrice, des régions de la nuijiie et du tronc, Iocalis«*e par Munk «îans 1 ecorce des lobes frontaux’. Le professeur de Strasbourg exhorte, en raillant, les cliniciens à recueillir «les faits à l'appui «l<* c«*tte nouvelle localisation. la plus aventureuse de toutes, à son a\îs, car il n a jamais, ni lui ni ses «•l« i ves , î apr«*> l'aida lion de ce t«*rrît«i!r<» cortical, riVn diservé d<* senitdable a ce «pie «lecrit Munk sur s«*s « biens (courbure latérale «le la colnnin* vertébrale, attitude en «los de chat, etc. <. Pour Goltz. les troubles consécutifs à cette lésion experimentale ressemblent à c«*ux «jui s«* montrent apres une lésion étendue «b* la zone motrice. Ainsi, un chien auquel il avait enlevé le lobe frontal gauch«\ perdit pour un temps la facultté de présenter la patte droit**; il marchait «Ians le vide avec l«»s membres du coté droit et donnait d'autres preuves encore que sa motilih* et sa sensibilité générale étai«*nt atteintes
* V* y0m., I». 1*0: fUutfehr ttumhehmi, p. il*2.
* krm*trt»t«»n. /‘Mer tiï« h>met t men de$ Stinlappens de* tirosshtm»
tHtra»l».. llUt.li. CH auteur, tr.» acre^f ronlcr Munk. ainsi qu'il <ontient* ferait-il. il un disriplr de <ï«io. n\i nu « onnaitre le ira* ail île Munk. leber die Sltrnlap/ien des (irvtthuns, publie dans le» Sitsumg*l.er,chtr d-t t.. I>ret,»i,u-h*n ,\>,tdemte d*r Whnetmhaften ut Herlin. Séante du jutllel UW1 hruomtow nest guère moins agressif, d'ail* leur», tonlrt Wernieke, * H la Humfr^jion de Munk. et contre
Charroi, pour '|«i I en ,-j non pas un organe homogène* mai»
une teileration d'organes J l eçon* *wr Ut loeahtahons dam Ut
maladie» du mtnt«. Caris, , ,,t>. p, 3.)
LBS PONCTIONS DU CIR VBA U.
de ce côté. Nous reviendrons sur les troubles de la vision qu’entraîne quelquefois, suivant Goltz, la même lésion, ainsi que sur les considérations importantes qu’à plusieurs reprises il a présentées sur les rapports des lobes frontaux avec l'intelligence. Pour le moment, nous devons remarquer simplement que la pathologie humaine, imprudemment provoquée, a déjà fourni des armes pour la cause de Munk contre son ardent critique. Déjà en i8S2, l'auteur célèbre du livre sur la Symptomatologie et le diagnostic de* tumeurs cérébrales, Bernhardt, qui, lui aussi, avait souvent observé la simultanéité des troubles du mouvement et de la sensibilité dans les lésions de la zone motrice corticale de F hémisphère opposé, communiquait une observation personnelle (cas V), ou la moitié droite du cou, de la nuque et du tronc était, avec le membre supérieur, frappée à la fois de paralysie et d'anesthésie, observation « confirmative des expériences de Munk sur les * biens et les singes dans les lésions expérimentales de l'écorce du lobe frontal 1 ».
Je n'insisterai pas sur les travaux et les discussions relatifs à la « sphère sensitive » (Fuehlsphaere) de Munk qu'on trou vedans Wernicke, Westphal, KahleretPick, Binswanger *, etc. Mais je signalerai au moins les résultats de l'espèce de statistique touchant les cas de troubles de la sensibilité générale, par lésions de la
'Martin Bernhardt. Ihitrag zur Lehrevonden Slœrungm der Senti* bilitaet und des Sthmrmoegene bti Laerionen des llimmanlelt. (Archiv f. Paye h latrie, XII, 1882, p. 780 ei suiv.)
1 Charité*Annatem, VI, VII. VIII Jihrg. Le travail de Binswanger. directeur de la clinique de psychiatrie d’iéna, contient deux observations bien remarquables de troubles de la moUlité et de la sensibilité générale, par lésion de la xone motrice corticale : CatuUtiseher Beitrag sur Pathologie der Fuehlephxre (Berlin, 1883).
zone motrice corticale, qui se dégagent d’un travail d'Hermann Lisso, publié à Berlin en 1882,entrepris et exécuté sous la direction de Munk lui-mème et intitulé : Doctrine de la localisation de la sensibilité générale dans F écorce du cerceau La doctrine de la « sphère sensitive », de Munk, peut être considérée comme une synthèse des idées de Schiff, de Hitzig et de Nothnagel à ce sujet : elle les embrasse toutes et les concilie, mais en les transformant en une doctrine vraiment psychologique. Comme les autres centres ou sphères de la sensibilité spéciale, la sphère sensitive est composée de centres corticaux où les impressions de la sensibilité générale, avec leurs divers modes, sont perçues, associées et conservées sous forme d’images ou d’idées sensitives et motrices. La t sphère sensitive » est le siège de la mémoire des images de la sensibilité générale et du mouvement, comme la sphère de la vision mentale est le siège des images visuelles, comme la sphère de l’audition mentale est le siège des images auditives, etc. Après avoir déterminé expérimentalement les rapports des diverses régions du corps, — tels que les bras et les jambes, la tête, les yeux, les oreilles, la nuque et le tronc, — avec les différents points de l’écorce, Munk constitua cette JF ueklspkaere qui comprend les circonvolutions frontales, rolandiques et pariétales, région du manteau qui coïncide précisément en grande partie avec l’ancienne zone motrice, mais avec une extension considérable.
Quant à la nature des troubles de la sensibilité générale observés dans ses expériences, Munk, dis-
* üTur Lehre von der Localisation des Gefuehls in der Grosshirnrinde (Berlin, 18S2).
sociant en psychologue exercé les différents modes de cette sensibilité, distingue : t° la perte des idées ou images de contact et de pression, qui ont pour origine las sensations cutanées; 2° la perte des idées de localisation et de situation dans Vespace ( Lagevorstellungen ), qui dérivent à la fois des sensations cutanées et des sensations musculaires ; 3° et i° la perte des idées du toucher et du mouvement ( Tast-und Bewegungsvorstellungen ). nees de l’association du sentiment de l'innervation avec les sensations musculaires et cutanées ; c’est par ces idées que nous avons conscience des formes et des surfaces, ainsi que des mouvements actifs des parties de notre corps, en d’autres termes, des mouvements appelés volontaires.
Les observations des troubles delà sensibilité générale correspondant à cette division, ont été rassemblées et groupées par Lisso sous trois chefs principaux, selon que ces troubles dérivent: 1° de lésions corticales pures, c’est-à-dire limitées à l’écorce grise ; 2° de lésions où la substance blanche sous-jacente était intéressée, avec ou sans autres complications (tumeurs, etc.), et 3° de cas cliniques. Lisso a fait plus encore : poursuivant l’étiologie des troubles des différentes modalités de la sensibilité générale, il admet, mais seulement à titre d'hypothèse, qu’on veuille bien le remarquer: 1° que la sensibilité cutanée , avec les idées de pression et de contact qui en proviennent, avec ses divers degrés d’intensité, qu’onappelle hyperesthésie .anesthésie, et paresthésie , est surtout atteinte par les lésions les plus superficielles de l’écorce ; 2° que les images ou idées du sens musculaire sont affectées par les lésions des couches plus profondes, intermédiaires, de l’écorce;
3° que les images ou idées du toucher et du mouvement sont modifiées dans leur vie psychique, effacées ou abolies, par les lésions des couches plus profondes encore de l’écorce des circonvolutions frontales, roîandiques et pariétales, c’est-à-dire de la zone sensitivomotrice. Il en résulte avec toute évidence que la perte de ce dernier groupe d’images équivaut à une paralysie motrice. Celle-ci varie naturellement avec l’intensité et l’étendue du processus pathologique, surtout'avec la localisation anatomique de ce processus, suivant que ce sont les centres corticaux sensitivo-rnoteurs de la face ou des extrémités, de la nuque ou dn tronc, qui ont été atteints par des foyers d'hémorrhagie ou de ramollissement, ou par des tumeurs cérébrales.
Les quatre-vingt-huit cas de troubles de la sensibilité générale observés dans les lésions corticales de la zone motrice, et empruntés par Lisso à Westphal, à Kahler et à Pick, à Petrina, à Cornil, à Grasset, à Landouzy, à Ballet, à Wernicke, etc., portent un coup décisif aux doctrines de Goltz et découvrent bien ce qu ’il y a trop souvent de superficiel dans son scepticisme et dans son ironie.
Rappelons seulement les conclusions d’Exner 1 , pour qui « les différents centres ou territoires de la sensibilité tactile des différentes parties du corps se confondent en général avec les centres ou territoires moteurs de l’écorce cérébrale », — et surtout celles de Luciani, de Tamburini et de Seppilli qui, au point de vue de la physiologie expérimentale, ont toujours constaté, après l’extirpation totale ou partielle de la zone motrice, des
1 Untersuchungm ueber die Localisation der Functionen in dcr Crosshimrinde des Menschen (Wien, 1881), p. 63 et suivantes.
LR8 PCWtCTIQNS DU CERVEAU,
paralysies, non seulement du mouvement, mais de la sensibilité cutanée et musculaire, et, au point de vue clinique, des troubles également de la sensibilité cutanée et musculaire correspondant à des lésions des circonvolutions frontale etpariétaleascendantes, du lobule paracentral, et aussi des frontales et des pariétales 1 .
Goltz loue d’ailleurs Luciani, ainsi que Sigismond Exner, d avoir étendu et confondu, dans une certaine mesuf-e, les différents centres psychiques de l’écorce cérébrale, au lieu de les circonscrire ou de les juxtaposer exactement, comme il accuse ses adversaires de le faire. Il lui plaît de voir « s’engrener » et s’effacer vaguement les limites des sphères de la vision, de l’audition, de 1 olfaction, du mouvement et de la sensibilité générale. Il applaudit surtout à cette sorte de sertsorium et de motorium f .mmune où viendraient confluer et se perdre en o’,elque sorte toutes ces sphères, dernier vestige, survivance affaiblie des conceptions de Flourens. Mais il est une erreur de Luciani que Goltz ne peut supporter. Le physiologiste de Florence soutient, en eflet, que la sphère corticale qui préside à la sensibilité générale et au mouvement ne serait exclusivement en rapport qu’avec la moitié opposée du corps. Voici l'objection de Goltz : — Si l’on pratique sur un chien une destruction étendue et profonde de la zone excitable gauche, l’animal perd la faculté de présenter la patte droite ; mais, peu à peu, l’animal recouvre cette aptitude. Selon Luciani, ce sont les corps striés de l’hémisphère lésé qui suppléent la fonc-
localiszasiuni fun:ianah del cervell•> (N-">oli .^J.r., 1 ^ el J -’ 8 - Cf - I» traduction allemande de cet ouvrai» >ar i raenkel (Leipzig, I88B\ pp. «là el32I ™** ■
tion perdue du centre cortical enlevé \ Mais si, plusieurs mois après, on enlève à l’animal, qui a appris dans l’intervalle à présenter les deux pattes, la zone excitable droite, pourquoi le chien perd-il pour toujours la faculté de présenter les deux pattes ? Si Luciani avait raison, la dernière opération n’aurait dû nuire qu’aux mouvements de la patte gauche. En outre, si la suppléance de l’écorce par les ganglions de la base est chose si facile, pourquoi le chien a-t-il pour toujours désappris à présenter les deux pattes? — Pour moi, répète Goltz, il est indubitable que chaque moitié du cerveau est en rapport, par des voies nerveuses particulières, avec tous les muscles et avec toutes les régions sensibles du corps. Il faut convenir seulement que l’union entre chaque hémisphère cérébral et la partie opposée du corps, est plus intime que celle qui existe entre le cerveau et ia moitié homonyme du corps. Ainsi l’hémisphère gauche du cerveau est en rapport plus étroit avec le bras droit qu’avec le bras gauche.
En somme, quoiqu’il nie qu’il n’existe aucun territoire de l’écorce cérébrale qu’on puisse considérer comme le centre de la sensibilité générale et du mouvement, Goltz a surtout observé des troubles de cette nature dans les lésions destructives du cerveau antérieur des animaux % c’est-à-dire des lobes frontaux et pariétaux : or c’est précisément dans ces régions que la physiologie expérimentale et l’observation clinique ont localisé ces troubles. Goltz soutient que, par l’a-
* «Cette hypothèse es! insuffisante; car chez notre chien dont l'hémisphère gauche a été enlevé, les corps stries et la plu» grande partie de la couche optique l'ont été avec la substance du manteau. • VI* Mém P. 434.
* VI* Mrm. p. 433.
b4 LES PONCTIONS DU CERVEAU.
blation de la sphère sensitive de Munk, fan, mal n’est point frappé d’anesthésie ; mais, presque toujours en même temps, il remarque expressément : 1° que la sensibilité cutanée est plus émoussée sur toute la surface du corps du côté opposé à la lésion ; 2° que l’animal est devenu inhabile a se servir de la sensibilité tactile pour explorer les corps et les surfaces, par exemple qu il n’ose pas sauter hors d’une cage peu élevée au-dessus du sol ; qu’il marche quelquefois dans le vide; qu’il barbote dans l’eau froide sans s’en apercevoir, etc. Enfin, il est si vrai que Goltz a observé des troubles de la sensibilité générale chez les animaux dans les lésions des lobes frontaux et pariétaux, qu il a rapporté, avec Schifï, les troubles paralytiques, ou, comme il s’exprime, « la lourdeur et la maladresse des mouvements » de ces animaux, à une « obtusion » de la sensibilité tactile.
Ces contradictions ne portent pas, sans doute, sur le fond des choses : la sensibilité peut être émoussée, la motilité peut être affaiblie, sans qu’il existe de paralysie ou d’anesthésie proprement dites : c’est la thèse de Goltz. Mais ces troubles caractéristiques, consécutifs aux lésions qui d’ordinaire les provoquent, indiquent assez que, si 1 on peut discuter sur leur intensité, on doit tomber d’accord sur leur nature. Or celle-ci en montre suffisamment l’origine. Certes, des expériences pt\ tiquées dans les conditions où Goltz a longtemps persisté et persiste encore à se tenir, ne sauraient être d’aucun usage pour les doctrines qu’il défend ou contre celles qu’il attaque : Hitzig, Munk et Luciani le lui ont souvent répété. Mais nous avons fait voir qu en dépit des procédés défectueux de l’expéri-
mentateur, et des négations accumulées du doctrinaire, il y a, chez Goltz, un observateur pénétrant et sagace, un juge sincère, qui voit bien ce qu’il voit, et le dit toujours avec franchise, alors même que les résultats de ses expériences sont favorables aux adversaires. A dire vrai, j’estime que Goltz n’a guère le sentiment des coups qu’il se porte à lui-même. C’est avec une sorte d’inconscience profonde qu’il a travaillé, depuis seize ans, au succès de la doctrine ennemie.