Les Fondements de la connaissance et de la croyance
Le mal moderne, c'est le mal des esprits, disait naguère une voix éloquente ; il a sa source dans la pensée, dans la pensée la plus élevée ; nous voulons dire la pensée philosophique.
Plusieurs se représentent la spéculation comme un passe-temps assez inoffensif. qui ne regarde que la partie contemplative de l'âme et ne saurait avoir de suite pour la vie pratique. Erreur funeste, cruellement dénaentie par les faits ! Non. la théorie n'est pas chose indifférente ; non, l'esprit humain ne se joue pas impunément avec les principes. D'ordinaire, il est vrai qu'on n'en découvre pas dès le commencement toutes les conséquences : mais c'est alTaire au temps, cet inflexible logicien, à les dérouler une à une.
Le germe du siibjectivisme, qu'on pourrait appeler sans exagération le ver rongeur de la philosophie contemporaine, se trouve déjà dans la doctrine de Descartes. C'est lui qui commence à faire du moi le point de départ et comme le pivot delà philosophie. En même temps qu'il jette une sorte de discrédit sur
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la connaissance sensible, en ne voulant reconnaître en elle qu'une forme de linstinct, il fraie de toutes parts les voies à lidéalisme et à l'individualisme, isole lame du corps, la pensée de la sensation, les idées de la réalité extérieure, le présent du passé et de la tradition.
Mais il était réservé à Kant de systématiser les idées nouvelles, et aux positivistes d'en faire l'application à tous les ordres de la pensée. Kant professa que dans l'ordre de la spéculation l'homme ne peut saisir que des phénomènes et qu'il ignore absolument ce que les choses sont en elles-mêmes. Par une heureuse inconséquence, il reconnut à la raison pratique le droit d'affirmer l'existence objective du suprasensible, mais il lui refusa tout moyen de rien savoir sur sa mystérieuse nature. Les disciples ont tiré les dernières conséquences des principes du Maître, si bien qu'à l'heure présente, « phénoménisme et agnosticisme », « relativisme et évolutionnisme » passent pour le dernier mot de la critique, dans tous les ordres de la connaissance.
Renan, qui a tout fait chez nous pour vulgariser le criticisme de Kantet l'évolulionnisme de Spencer, a résumé en ces termes les résultats de la science moderne : « Le grand progrès de la critique a été de substituer la catégorie du devenir à la catégorie de l'être, la conception du relatif à la conception de l'absolu, le mouvement à limmobilité. Autrefois tout était considéré comme étant; on parlait de philoso-
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phie, de droit, de politique, d'art, de poésie d'une manière absolue ; maintenant tout est considéré comme en voie de se faire » *.
On se tromperait à ne vouloir trouver dans ces paroles que l'expression dune théorie personnelle et bizarre. Elles révèlent un état, une manière de penser, si commune et si répandue, qu'un observateur très attentif des choses de ce temps, écrivait il y a quelques années : « La marque la plus générale par où je reconnais l'esprit nouveau, c'est cette opinion partout répandue, que la vérité a un caractère essentiellement relatif » -.
Aux yeux des néo-criticistes, on peut tenir les propositions suivantes pour le résumé fidèle de toute philosophie : Nous ne connaissons qu'à l'aide de nos facultés, et celles-ci sont naturellement subjectives et relatives. Tant qu'il se borne à exprimer ce qu'il sent et ce qu'il pense, l'homme ne se trompe pas ; mais, s'il veut sortir de lui-même et discourir sur le monde extérieur, il abandonne la science pour objectiver les rêves de son imagination. L'ancienne philosophie croyait pouvoir lire dans l'intérieur des choses ; sous les phénomènes elle mettait la substance, sous les propriétés la nature ou l'essence, et derrière les effets la cause. Mais il n'y a ni substance, ni elTets, ni causes. Pour l'homme positif et vraiment critique, il n'y a que des faits et des lois, c'est-à-dir&