DES AUXILIAIRES DE LA MORALE
Le sentiment moral.
Des principes ne peuvent être fondés que sur des concepts (1), et il n’y a point de véritable principe suprême de la moralité qui ne soit indépendant de toute expérience et qui ne repose uniquement sur la raison pure (2). Cela posé, il est évident que, dans la pensée de Kant, ni l'intérêt, ni un sentiment quelconque ne peuvent être Île principe suprême de la moralité, Pareille assertion me paraît peu contestable, en tant qu'il s'agit de morale fondée sur le devoir. Toutefois 1l s'agirait maintenant de savoir si certains faits empiriques ne pourraient point intervenir en éthique, et y jouer le rôle de précieux auxiliaires. Auquel cas la raison et l'expérience entreraient en collaboration véritable.
Il faut, pour l’austère philosophe de Kænigs-
(1) Critique de la raison pratique, trad. Barni, p. 383. (2) Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. Barni,
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berg, que la loi morale ait un caractère purement rationel, parce que, entr’autres motifs, elle doit être la même pour tous les êtres raisonnables, qu'ils fassent ou non partie de l'humanité, tandis que des dispositions particulières à celle-ci, les penchants qui existent en elle, pourraient nous incliner, nous solliciter à agir, sans nous obliger. En effet elles seraient sans valeur, pour d’autres êtres raisonnables, qui existeraient en dehors de l'espèce humaine. Aussi : « Tout élément empirique ajouté au principe de la moralité, loin de le fortifier, trouble entièrement la pureté des mœurs » (1). La bienfaisance est sans doute un devoir quand on peut l'exercer; la satisfaction intérieure qu'elle procure, la jouissance du bonheur d'autrui peuvent être purs de tout motif d'intérêt ou de vanité. « Je soutiens, dit Kant, que, dans ce cas, l’action si conforme au devoir, si aimable qu'elle soit, n'a pourtant aucune vraie valeur morale » (2). D'où il suit que cette action est conforme au devoir, et qu'elle est sans valeur morale, à cause de la jouissance qu'elle nous procure, étant donnée certaine disposition naturelle qui nous porte à la bienveillance envers nos semblables. En conformité complète avec la doctrine que je viens d'exposer, je puis citer les passages suivants : « Le caractère essentiel de la valeur morale
(1) Métaphysique des mœurs, p. 66.
(2) Fichte pensait de même,
des actions, c'est que la loi morale détermine immédiatement la volonté » (1). « Le mobile de la volonté humaine (le mobile est le principe subjectif de détermination) ne peut être autre que la loi morale » (2). « La loi morale est un principe objectif propre à déterminer les objets de l’action qu'on appelle le bien, le mal; elle est encore un principe subjectif de détermination, c'est-à-dire un mobile » (3).
Mais la doctrine va recevoir un correctif. « La loi morale produit un sentiment de respect nécessaire à l'influence de la loi sur la volonté » (4). « Le respect est un effet produit sur le sentiment, c'est-à-dire sur la sensibilité d'un être raisonnable » (5). « Sans doute le sentiment sensible qui est la condition de toutes nos inclinations est la condition de ce sentiment que nous appelons respect; mais la cause qui le détermine réside dans la raison pure pratique, et par conséquent il ne faut pas dire que c'est un effet pathologique (passionnel, affectif) mais un effet pratique » (6). « Ce sentiment (de respect) qu'on appelle le sentiment moral est donc produit uniquement par la raison. Il ne sert pas à juger les actions ou à fonder la
(1) Critique de la raison pratique, p. 245.
(2) Zbid.
(3) Zbid., p. 251.
(4) Ibid.
(5) Ibid., p. 252,
(6) Zbid., p. 251.
loi morale objective, mais seulement à en faire notre maxime, cest-à-dire qu'il sert de mobile » (2).
Dans une morale fondée essentiellement sur l’a priori, la présence du sentiment, mobile ou principe subjectif de détermination nécessaire à l'influence de la loi sur la volonté, pouvait paraître en contradiction avec la source pure d’où doit procéder cette morale. D'où la nécessité de transfigurer le respect, de l’arracher à l’empirisme et de le faire passer dans l’ordre transcendental.
« La loi morale est l’objet du plus grand respect et la source d’un sentiment positif, qui n’est point d'origine empirique et peut être connu a prioré. Le respect pour la loi morale est done un sentiment produit par une cause intellectuelle et ce sentiment est le seul que nous connaissions parfaitement a priori » (2). « Le respect pour la loi morale est incontestablement un mobile moral et le seul qui mérite ce nom... L'effet restrictif produit par la loi morale sur la sensibilité est un sentiment de peine que cette loi peut connaître a priori, un sentiment d'humiliation que nous pouvons à la vérité connaître a priori » (3).
Donc, et la loi morale est un à priori de la raison, et les sentiments de respect, de peine, d’hu-
(1) Zhbid., p. 252.
(2) Zbid., p. 248.
(3) Zbid., p. 256,
miliation qu'elle développe dans notre sensibilité sont aussi des à priort.
Je complète par d’autres citations l’exposition du système. « L'homme doit avoir les dispositions esthétiques suivantes pour être affecté par des concepts de devoir; elles sont les conditions subjectives de la susceptibilité du concept de devoir :
À. Le sentiment moral.
Le sentiment moral est la capacité du plaisir ou de la peine par la seule conscience de l’accord ou du désaccord de nos actions avec la loi du devoir » (1). |
B. De la conscience.
« La conscience est la raison pratique représentant le devoir dans chaque cas d’une loi, pour absoudre ou condamner. Toute imputation d’un fait passe donc par la conscience, n'est possible que parelle» (2). Oùest ici la condition esthétique ?