LE PLAISIR
Voici la rue avec ses bruits et ses lumières,
Et son peuple arraché des tâches coutumières,
Qui se promène gai, frivole, à son loisir.
Or, sachant que cette heure est sienne, le Plaisir
Fait aux yeux des flâneurs miroiter ses pratiques,
Les mêmes qu'il prônait dans les villes antiques.
Dans ses mains carillonne, obsesseair, le cristal
Où de blondes liqueurs dansent un joyeux bal.
Il ouvre comme un ciel excitant les théâtres,
Et souffle aux coeurs l'espoir d'aventures folâtres.
Et de gauche et de droite, avec de clairs accents,
Sa voi.x jeune toujours chante l'appel aux seùs.
L'EPAVE
Il dût être un mâle puissant Ce misérable aux deux béquilles ; Pieds amputés, bras gauche absent n subsiste, et sous ses guenilles On devine un corps de lutteur Resté fort malgré la douleur.
Sa face est mal en>tretenue.
Faire sa toilette, à quoi bon ?
Qui donc épiera sa venue
Pour lui mettre un baiser au front ?
Quelle épouse fraîche et pimpante
Attend cette épave ambulante ?
Vomi par rhôpitaJ, un jour L'homme se trouva dans la rue Mutilé, déchu sans retour, Dés'emparé, l'âme tordue.
Lors, des blasphèmes obsédants Grincèrent à flots sous ses dents.
L'engageant et pâle suicide, Traînant la peur derrière lui, Hanta les nuits de l'invalide.
L'homme résista mais, depuis, Sa haine sournoise et confuse S"étend sur le monde et l'accuse.
Saii'S atitre appui que des bâtons,
Sans jouissance qui l'appe^lle,
11 descendra, par échelons,
De l'indigence à la ruelle ;
Là s'arc-boutant fiévreux, hagard,
Sous que'lque sinistre hangar.
Il reverra de folles bandes, La jeunesse avec ses plaisirs.
Le luxe des vins et des viandes, Et, dévoré par les désirs, Leurré par ces dehors spléndides, L'homme s'écroulera, stupide.