‹ Les forces ennemis, comédie en 3 actesChapitre 16 sur 24 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LrciEXNE (seule.)

Ils croient que je vais être gaie ce soir!... Quelle erreur!... Qui sait ce qu'ils pensent et ce qu'ils espèrent encore?... Cette n-uit!... Se proposent-ils de déchiffrer l'énigme, comme ils m'appellent?... Cepen-

dant, ma vie est bien simple.... Je suis tout à fait res- 2)onsahle des impertinences de Lambert... Je leur laisse à tous la bride sur le cou... Je donne moi-même Vexeniple d^un abandon, complet... Ils viennent ici comme les chevaux sauvages des stepjjes. Alors, jjourquoi faut-il que je m'en offense?... Je me trouve en conflit avec mon propre idéal, moi qui voudrais voir le monde sans lois, sans usages, sans frontières, sans gendarmes... Et quand j'applique mes théories, je me formalise... Je suis absurde.

Assister au déchaînement terrible des passions, toutes, les bonnes et les basses!... Voir l'humanité s'agiter comme dans une cuve immense!... Quel spectacle! Oh! La bataille des cupidités, des turpitudes, des haines, des luxures!

Contempler tout cela à la fois! On aime, on convoite, on se tuei, on vole, on s'entr'aide, on se venge, on se sacrifie, on se trahit en détail... en ordre dispersé... Ce qu'il faudrait voir, d'un seul coup d'œil, c'est ce qui dans le cours d'une minute se passe de mauvais et de noble sur la terre! Voilà la vraie tragédie!

Que fait en ce moment Adrien? C'est la pensée qui m'obsède du matin au soir... Il n'a jamais su combien je l'ai aimé. Il ne le saura jamais... Il m'eût quittée tout de même. Alors, à quoi bon? Son image me poursuit toujours... La jalousie est un sentiment bourgeois, et cependant j'ai mal, là, quand je me l'imagijie rentrant chez lui, à peu près à cette heure, et embrassant sa femme... comme il m'embrassait, moi...

Que de fois j'ai songé à la délivrance suprême!... Là, dans mon secrétaire, en ce tiroir... Ce qui m'a soutenue, ce sont mes livres... mes bons philosophes....

C'est le Nietzsche d'Adrien, où chaque jour je laisse tomber une réflexion nouvelle.

(Lucienne va chercher le livre dans sa bibliothèque et revient lentement vers sa table de travail, en le feuilletant.)

Ainsi parlait Zarathoustra... C'est mon Evangile et en même temps mon bréviaire...

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