SCÈNE X
LrriEXNE (seule.)
Nietzsche! Oh! Nietzsche! Le Nietzsche d^ Adrien! (Elle l'embrasse.) Ainsi parlait Zarathoustra. Il contient mes confidences. Il a deviné mon âme. C'est par lui que j'ai commencé vraiment à vivre et c'est avec
LES FORCES EXXEMIES 93
lui que je mourrai. Je remporterai sur ma couche...
(Elle feuillette le livre.)
" Xous avons offert à cet étranger l'hospitalité de notre cœur; maintenant il habite chez nous — qu'il y reste autant qu'il voudra." Et j'ai écrit, là, en marge: " L'étranger que le hasard a mis sur mon chemin est le seul qui ait habité mon cœur et qui l'habitera ja- 7nais. Et Nietzsche a été le trait d'union de nos cœurs.'
Merci, Nietzsche! L'étranger est parti, il est revenu et il ne reviendra plus... Il s'en est allé sur un vaisseau, très loin., dans un pays de volupté, où des oiseaux chantent, où l'on est imprégné d'une chaleur divine — si douce, si douce! — et où une femme très belle le berce de paroles d'amour. L'étranger est resté autant qu'il a voulu. Je ne puis pas lui jeter la 2Ji^''e! Sa volonté n'est /jos la mienne... Son cœur n'est pas le mien. Je ressemble à un jyetdt enfant qui élève les mains ■pour conjurer la tempête, et la tempête continua à gronder... A quoi servent les gestes inutiles? Ma résolution est bien prise.
""' J'ai eu avec lui des paroles d'amertume, et, tout à l'heure, je me suis répandue en invectives, donnant libre cours à des sentiments de haine et de colère. Mon esprit s'égarait. Maintenant, je me sens très calme, si calme, que je pourrais méditer sur quelque grande question abstraite. A me voir, on croirait que je souris à la vie, et je songe à la mort, problème qui angoisse le monde depuis les temps infinis... Je suis heureuse de rentrer dans le néant absolu, pas plus différent des autres êtres qui respirent qu'une bestiole
qu'on écrase. L'im.mortaUté de l'âme, gui est une lumière de fallacieux espoir, est en contradiction avec les données expériihentnles. Je ne crois qu'à l'unité de la loi universelle de la substance! Et c'est dans le royaum^e de la Nature que je retourne, après en être sortie j)Our aimer, pour souffrir, pour mourir ! Ma destinée s'est accorrtplie. J'ai le droit de lui signifier: tu t' arrêteras à cette heure, de par ma volonté, maîtresse de la matière. J'ai goûté à la coupe des jouissances et je pars tranquille, n'ayant plus un devoir à remplir, et ravie de l'avoir revu une dernière fois. * (1)
(Lucienne entre dans la chambre voisine en emportant le livre de Nietzsche sur sa poitrine. — La scène reste vide pendant quelques instants.)
(1) Le passage entre astérisques, a été supprimé à la représentation.