SCENE XIV
Sarmont, Lambert
Saemont (à part.)
Que peut-elle m'écrire ? (Se dirigeant vers Lambert qui s'était levé.) Enchanté d'aller ce soir en votre compagnie, Monsieur.
Lajcbebt Enchanté moi-même, Monsieur Sarmont.
Saemont Vous permettez que je lise?
(Sarmont prend un coupe-papier sur le bureau de Lucienne.)
Saemont Ce coupe-papier est d'une ciselure merveilleuse.
Lambert
Il est en or massif.
Saemont
Je l'ai souvent remarqué sur ce bureau, mais je ne Vai jamais vu de si près.
Lambeet
Toute une histoire s'y rattache... et même assez tragique.
Saemont (riant.)
A-t-il servi à Lucientie pour défendre sa vie? L'a-telle plongé dans le cœur d'un qioursuivant téméraire ?... Il porte peut-être des traces de sang?... Voyons.
Lambeet
Non... Voilà... Un Américain très riche, très riche — en Europe, il faut qu'ils le soient tous, n'est-ce pas? — s'était énamouré d'elle. Il la demanda en ma-
riage, mais en vain... Elle repoussa toutes ses avances. Un jour, elle reçut ce cadeau, et, le lendemain, l'Américain se brûlait la cervelle...
Saemont Oh/
Lambert
Ce qu'il y a d'admirable, c'est que le manche de l'objet se terminait par une tête de mort en ivoire...
Saemont C'est une idée plutôt mélancolique...
Lambert
Lucienne, qui cependant n'est pas superstitieuse, dévissa la fête et la fit remplacer par un onyx.
Saemont (riant.) Elle est délicieuse, cette histoire-là!
Lambert C'est un onyx superbe.
Saemont Superbe!
Lambert Et dépuis lors, elle coupe flegmatiquement les pages
de ses livres avec cette flèche... je ne dirai pas du Parthe...
Sakmont
Non ! du Yanhee... (Lambert rit aux éclats.) Est-ce que Lucienne a encore reçu d'autres présents de ce genre?
Lambert Oh! oui. Vous voyez ce livre?
Sarmont Relié en parchemin...
Lambert C'est " Robinson Crusoë ".
Sarmont Et après? Jusqu'ici ce 71' est pas fort drôle...
Lambert
Ceci l'est plus. Un autre qi.rétendant déçu partit pour un voyage en Chine et un jour Lucienne reçut ce volume, avec cette mention: " De la part de... — mettons Monsieur Machin — relié en peau humaine. "
Sarmoxt (éclatant de rire.)
Ce n'est pas la sienne?
Lambert
Je Veêpère bien! Il aurait dû écrire sa dédicace un peu à l'avance. Mais le fait est qu'on n^a plus jamais eu de ses vouvelles...
(Vers la fin de cette conversation, la femme de chambre traverse la scène et se rend à pas lents vers la chambre de sa maîtresse. Elle entrebâille doucement la porte et regarde discrètement. Tout à coup elle pousse un grand cri. Elle se précipite dans la chambre et en revient aussitôt tenant en main une fiole.)
La femme de chambee
Madame s'est empoisonnée/ Elle se tord dans la douleur. . .
(Lambert et Sarmont, très émus, se précipitent à leur tour dans la chambre.
Lambert en sort bientôt, suivi de Sarmont.)
Lambert Morte! morte!
Sarmoxt (déchirant l'enveloppe de la lettre qu'il tenait toujours en main, sans l'avoir ouverte.)
" Dites à votre ami Madier que je lui suis reconnaissante infiniment de sa visite. Mes dernières pensées sont pour lui. Je lui lègue toute ma fortune en faveur de son œuvre. Qu'il ne se reproche rien! Si
fêtais morte 7>Zws tôt, je n'aurais pas eu cette consolation suprême de le revoir. Il a fait pour moi ce que je croyais impossible! Qu'il me pardonne ! Quand deux amours auss^i puissants sont en conflit, notre société veut que V un soit tout à fait sacrifié à Vautre, sans miséricorde. "