‹ Les forces ennemis, comédie en 3 actesChapitre 9 sur 24 · SCENE V Lucienne, Lambert, de Ricourt, Lefort, Noël · texte numérisé non relu

SCENE V Lucienne, Lambert, de Ricourt, Lefort, Noël

Lucienne

(S'approchant de ses amis qui examinent le perroquet dans la cage.)

Oui, c'est vrai. Il y a longtemps ciue je guignais un perroquet... Il paraît qwe ce sont des bêtes très intéressantes, qu'on prend un vrai plaisir à étudier. On raconte à leur sujet des histoires très gaies. L'un d'eux, dit-on, remplaçait Vaumôrder sur v/n navire et récitait le rosaire devant les matelots... Ils ont des rêves comme nous, et poussent de petits cris pendant leur sommeil... Quand nous rêvons, nous, ne sommesnous pas aussi quelque peu des perroquets?

Noël

Et même quand 7wus ne rêvons pas.

Lucienne (Tout en parlant, Lucienne manie la glaise d'une œuvre de sculpture.)

Vous lie m'ôterez pas de Vesprit qu^à l'état de veille^ les perroquets soient déjjourvus d'intelligence. Pour dire tel mot plutôt que tel autre, il faut savoir discerner. Qui discerne, ^j'cwse. Ce n'est pas toujours au hasard qu'un, perroqust lance une apostrophe. Dans un magasin de porcelaines, il y en avait u/n, qui disait, quand un employé cassait quelque chose: " Le maladroit, il n'en fait jamais d'autres/ " Il établissait une corrélation entre le bris de l'objet et sa manutention. Il pensait donc, d'ailleurs, à l'exemple de bien des animaux qui ne s'expriment pas.

LEroBT

3Iais la part d'instinct domine.

Lucienne

Et chez nous?

Lefobt

Voici qui le prouve. A l'état sauvage et dans le& régions à température sénégalienne où on les capture, ils aiment se baigner à tout moment de la journée. Or, quand on les apporte dans nos pays, même tandis que l'atmosphère est plutôt fraîche, ils conservent cette habitude... C'est de l'instinct, et rien que de l'instinct.

Lucienne

Et chez nous? Et chez vous? Voyons, qii/ind vous retournez toujours shez la même femme, d'un mouvement jjresque auto-matique, les m,êmes jours et les mêmes heures, quand la petite promenade a été réglée, depuis des temps infinis, n'est-ce pas l'instinct qui vous pousse et qui souvent vous tyrannise? Allons, soyez francs! Naguère, vous avez joris un bain d'amour et de volupté, l'esprit et le corps tout imprégnés d'essences rares, vous avez eu la sensation du bien-être, en quelques heures de passagère ivresse, et plus tard, quand vous avez les membi-es engourdis, qu^ c'est un froid de glace qui vous serre le cœur, ne continuezvous pas à prendre le chemin qui vous conduisait à la joie, et maintenant à la souffrance et à la comédie des tendresses? Vous êtes des perroquets.

Lambekt

Ohf pardon! Il y en a qui se révoltent et qui aiment le renouvellement perpétuel de l'amour. J'en suis...

Pas tant que cela... C'est que ce sont des perroquets enragés. L'estpèce en est anormale. Si la statistique jjouvait parler! Les gouvernements dépensent des centaines de mille francs à nous faire connaître combien il y a de femmes et d'hommes, combien il y a de gens mariés et d'autres qui ne le sont pas, combien il y a d'étalons et de lévriers, mais saurons-nous jamais combien il y a d'amants dont la maîtresse est devenue comme une seconde nature, et qu'tls aiment

encore enlaidie, vieillie, acariâtre, repo-ussante et même en partage?

DE RicotmT

Pourquoi la gardent-ils?

Lucienne

Vhahitvde, je vous dis! L'instinct de la conservation. Le bain qui était une nécessité sous un ciel tropical et qui devient inexplicable à cinq degrés audessus de zéro...

Noël

Et vous trouvez ces gens ridicules et odieux?

Lucienne

Qui vous le dit? Je constate des faits et pas autre chose. Nous sommes asservis à notre tempérament. Je suis une déterministe! Nous faisons ceci ou cela, selon que nous sommes des nerveux ou des lymphatiques, ou que nous avons en nos veines du sang de telle race. Je lisais il y a quelques jours dans Spencer qvbe les Samoans sont très hospitaliers, très attachés à leurs enfants, respectant la vieillesse, ne su^jportant pas d^être accusés de désobligeance. Leurs voisins, les Fijiens, que sont-ils? Des cannibales. La perfidie est chez eux une vertu. Ils suppriment les vieillards et les infirmes. Ils en tirent gloire. Les deux tiers des enfants nouveau-nés sont tués. Une des premières choses qu'on leur enseigne est de frapper leur mère. Ils sont orgueilleux et vindicatifs. Commettre un adultère est un titre honorifique. Et ces

peuplades sont voisines. Les Fijiens sont même pleine d'horreur pour les Samoans, et ils leur reprocheni de ne pas avoir de religion. On ne peut pas dire que les mœurs des Samoans ont été corrompîtes par des philosophes de pernicieuse doctrine. L'idée ne saurait nous en venir. Alors quoi? Qu'est-ce qui est moral et qu'est-ce qui ne l'est pas?

DE RlCOTTKT

C'est de V anarchie. Et il est heureux que vous n'occupiez pas comme moi un poste diplomatique. On vous mettrait bien vite à pied... Ces belles théories -n'ont pas cours dans les relations internationales. Aux yeu<c des gouvernants, il existe une morale inflexible. Mais nous n'en mettions pas moins nos gants lea plus glacés pour dire à Sa Majesté le Sultan de Turquie que c'est au mépris de la morale qu'il égorgeait les Armémen-s. Ne parlez pas trop haut ! Car si vous vouliez passer la frontière, on vous arrêterait... C'est de l'anarchie, de l'anarchie/

LUCIENKE

Ce n'est pas de l'anarchie, c'est de l'observation. J' épingle des faits positifs. Et quand chez moi, seule à mes réflexions, au milieu de mes livres, dont vous vous moquez quelquefois, parce que, peut-être, vous me croyez une pédante, quand je songe à toutes ces choses, à la relativité de nos systèmes et à notre prétention à l'absolu, j'éclate d'un rire immense.

DE RicorRT

Vous êtes adorable. Nous vous aimons pour votre esprit plus encore que pour votre beauté.

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