JE VEUX BIEN RESPIRER
Je veux bien respirer encor l'air frais et gai En souvenir du temps où j'aimais la nature, Mon esprit sans espoir et mon cœur fatigué Opposent au plaisir leur sombre fermeture. Ah ! comme longuement nous fûmes subjugués Par le suave azur qui ravit et torture !
— Mon destin fut cruel, mais fut un beau destin, Je tremblais de détresse et je tremblais de joie ; Mes regards enivrés s'emparaient des matins Comme un étau d'argent qui scintille et qui broie.
— Quel cœur ressemblera à ce cœur qui contint L'orgueil d'être à la fois le vautour et la proie? — Tout l'univers me fut un plaisir suffocant,
Tous les maux que j'ai craints ont fondu sur ma vie, Mais bien que chaque instant me soit un dur carcan, Peut-être il resterait à mon cœur quelque envie Si je n'avais pas eu tous les maux de la vie !...
La couleur onctueuse et suave du soir, Où le soleil couchant répand une eau dorée, Enveloppe le cœur d'une joie mesurée Où s'insinue un vague et désirant espoir.
Espoir de quoi, pauvre être? Oui, un orchestre tendre Semble jouer au fond de l'horizon vibrant, Comme ces violons secrets et murmurants Qui dans des loggias masquées se font entendre.
Et je rêve, et j'espère, et ne sais point pourquoi. L'espace sans défaut est une perle immense ; Chaque fois que le soir est rêveur, clair et coi, M semble qu'un bonheur quelque part recommence.
— Le temps ne peut-il donc enseigner le plaisir (Le dur plaisir, hélas ! stoïque et monotone), De contempler l'espoir sans penser le saisir; D'aimer que le malheur n'ait plus rien qui étonne ; De renoncer à vous, ouragan des désirs ! Et de savoir quitter ce qui nous abandonne...