CERTITUDE
Je sais qu'ils ont atteint le but essentiel,
Qu'ils ont vaincu la tombe et n'en sont pas victimes,
Ces garçons soulevés hors de l'étau charnel ;
Je sais qu'ils ont semé des astres dans l'abime,
Qu'ils ont marqué leur sol d'un sceau spirituel,
Qu'ils ont donné le sacre à la forme du crime.
Et que leurs doigts sanglants leur ont ouvert le ciel...
Août 1915.
Quoi ! je me plains de toi, Éternité sacrée,
Nature au cœur puissant !
Je m'afflige soudain de ta sainte durée,
Moi qui suis ton passant !
Je disparais, tu es ; mais j'ai le bénéfice
De ta ténacité.
Quand l'avenir me guide au bord du précipice
Je goûte ton été.
M'avais-tu donc promis, au jour de ma naissance, Quand nous nous emmêlions.
Quand le destin joignait à ma tendresse immense La force des lions.
Que nous ferions ensemble, et jusqu'au bout des âges,
Le studieux trajet Pour quoi le sort m'avait accordé le courage
Et tout l'amour que j'ai !
D'oii vient cette pensive et triste acrimonie
Qui s'irrite en mon sang, Quand je songe qu'un jour, de ta course infinie,
Mes yeux seront absents ?
— Ce matin j'ai revu l'irruption joyeuse
De ton brusque printemps :
Chaque bourgeon dardait sa sève curieuse
Comme un regard pointant.
La neige avait encore, étincelante et nette,
Sur le gazon laissé En touffes de cristal ses froides pâquerettes
Et ses astres glacés.
Mais déjà les bourgeons montraient sur chaque branche
Ce gonflement frisé Qui témoigne qu'en jets de fleurs roses ou blanches
Leur nœud va se briser.
guoi: .ip: me plains de toi..
La forêt, froide encor, paraissait épaissie
Par ce fin verdoiement.
J'entendais chuchoter l'active poésie
Dans tout crépitement.
Et je songeais, mêlée au miracle ineffable
De l'éternel retour : Ainsi, le paysage est bon comme une fable.
Rêveur comme l'amour,
Par mon souffle j'absorbe et je guide en mon être
L'azur, l'espace, l'eau; Je sens qu'en respirant, dans ma gorge pénètre
Jusqu'au chant des oiseaux I
Aussi bien que mon sang, dans mes veines palpite
La nature sans bord ; L'éther, archange bleu, subtilement visite
Les fibres de mon corps ;
Le sol vivant, les flots, les acides verdures
Qui semblent s'allaiter Au pétillant espace, où ruisselle et murmure
La calme quantité
58 quoi; je me plains de toi...
Du temps, de tous les temps que jamais rien n'épuise,
0 monde ! tout consent A me verser sa paix, sa tiédeur et sa brise,
A moi, faible passant!
Et je vais m'insurger? Et je fais un reproche
A cet azur bénin De ne pas conférer l'éternité des roches
A mon humble destin ?
— Non, non, mon cœur n"a pas, ô siècle des batailles,
Tout regorgeant de morts, L'audace de mêler à vos grandes entailles
L'abîme de mon sort.
L'indigne volupté de souhaiter de vivre.
Alors que sont éteints Les juvéniles corps dont l'Histoire s'enivre.
Jamais plus ne m'étreint.
Mais si j'ose songer à mon léger passage
Parmi de neufs rosiers.
Si parfois je soupire, « 0 nature, est-il sage
Que vous m'éconduisiez ? j»
Si je m'appuie encor, bien qu'ayant, je le jure,
Tout fui, tout rejeté, A ces grands ciels des nuits où l'on prend la mesure
De ce qu'on a été,
C'est que mon triste esprit est tout chargé, mes frères,
De vos mortels exploits, Et que j'ai fait de lui votre urne funéraire, '
Qui se brise avec moi !...
Mars 1916.
Et le printemps revient ! L'éternelle saison S'est frayé humblement, fortement, un passage A travers le livide et souterrain carnage; Tant de morts engloutis, — obstruante cloison, — N'ont pas gêné les pas secrets du paysage, Qui monte, grêle et vert, sur le pâle horizon ; L'espace est simple et sage.
Accablés, nous voyons ces cieux des soirs plus longs, Ces jeunes cieux promis aux tendresses humaines ! Quoi! Si proche des bois, des sources, des vallons Où des adolescents stoïques se surmènent, L'éther, qui pénétrait leur cœur, a déserté Ces compagnons hardis pour accueillir l'été, Que le fleuve des jours indolemment amène !
Le ciel pensif est doux, il est comme autrefois, Il est comme plus tard. L'éternité sans âge N'incline pas son stable et négligent visage Sur d'épiques regards, sur de sublimes voix. Et comme un vent joyeux repousse les nuages, La saison du désir, le groupe heureux des mois, Des funèbres fossés ont fait un gai rivage.
Il revient simplement, à l'instant attendu,
Ce serviteur exact, ce printemps assidu;
Les prés sont réjouis, la pervenche est sans tache.
Des rais d'insectes d'or sont dans l'azur tendus,
Tous les vents palpitants ont, rompant leur attache,
Je ne sais quoi de fol, d'inspiré, d'éperdu...
— Ainsi toujours l'année a sa divine enfance, Et la guerre, effroyable et hideux échanson, Verse partout le sang, ruisselante démence ;
Et seul, sous le ciel bas d'un printemps qui commence, Innocent, assuré, certain d'avoir raison, Opposant son cri neuf aux désastres immenses, Un oiseaU; dans un arbre, élance sa chanson...
— Qui dira la tristesse écrasante, infinie. De ce chant ingénu, invincible, qui nie Le formidable don nécessaire des corps, Qui renoncèrent tout, afin que soit bénie,
— Alors qu'eux à jamais seront exclus du sort, — La Patrie, ineffable et mystique harmonie : Royauté des vivants, éternité des morts !
Patrie indéniable, exigeante Patrie !
Vaste précision, éparse et sans contour : Un mot, un long passé d'Histoire, une prairie Oii, enfant, l'on pensait : « C'est ici tout l'amour ! C'est ici l'univers ! » Patrie, un mot qui prie. Qui enjoint, qui commande, et veut bien expliquer Lentement, fortement, d'une voix mâle et sûre. Malgré le grand péril de son sol attaqué, Qu'elle a dû recevoir, non faire, la blessure. Qu'à l'humaine bonté elle n'eût point manqué. Elle qu'un cri plaintif de tout humain arrête Et qui penche vers lui sa gourde emplie d'azur...
Patrie, âme évidente et pour chacun secrète, Qui n'est pas seulement le terrain libre et pur, Mais qui, dimension plus haute et plus sensible, Étend jusques aux cieux ses sommets invisibles !
— Qui de nous, quand son œil sur la nuit se posait, N'a cru voir luire un ciel et des astres français ? Qui de nous, sur le bord des mers orientales. Quand la beauté des jours pense nous asservir.
N'a langui de désir vers la terre natale
Où même le tombeau semble un long avenir ?
Patrie, un mot, mais qui jusqu'aux moelles résonne, Un mot, et cependant sainte et grande Personne, Debout, la face au vent, les cheveux répandus. Haute comme un brasier que l'ouragan tisonne. Redoutable d'orgueil, montrant, le doigt tendu. L'honneur gisant, ainsi qu'un Paradis perdu...
— Vous ne prévaudrez point contre cette Furie, Contre cette Justice aux yeux exorbités, Printemps, chant des oiseaux, calme de la prairie, Suaves matériaux qui formerez l'été !
Nature ! en vain vos cris stridents et volontaires, Votre panique joie explosent jusqu'aux cieux, Vous ne troublerez pas ces veilleurs de la terre : 11 n'est pas de plaisir sans un cœur orgueilleux.
Plaisir, fierté, courage, éléments de la vie! Principe de l'unique et du fécond attrait ! Lueur d'une âme, par l'autre âme poursuivie. Baiser des animaux dans les sombres forêts ! Accourez, combattez, forces de la Nature, Avec ces fiers soldats plantés dans vos labours.
— Victoire audacieuse, enlacez leur armure,
Et qu'ils aient plus d'honneur pour avoir plus d'amour!
Avril 1916.
Tu meurs, ces mots sont brefs. Quelques mots pour nous din
Ce qu'on ne peut pas concevoir!
Ta voix se tait, ton cou jamais plus ne respire.
Tu ne peux entendre ni voir.
Tu fus et tu n'es plus. Rien n'est si court au monde
Que ce pas vers l'immensité.
Le plus étroit fragment des légères secondes
T'a saisi et t'a rejeté.
En quel lieu s'accomplit ce suffocant mystère
Dont s'emparent l'air et le sol?
Le souffle, quand le corps se mélange à la terre,
Monte-t-il vers les rossignols?
Mais l'humble effacement de ton être qui cesse Vient rendre mon cœur défiant !
J'ai peur de la pesante et rigide paresse
Pour qui rien n'est clair ni bruyant !
Où vis-tu désormais? Étranger et timide
Combles-tu l'air où nous passons?
Flottes-tu dans les nuits, lorsque la brise humide A la froide odeur des cressons?
Quelle fut ta pensée en ce moment terrible Où tout se défait brusquement?
\.s-tu rejoint soudain, comme une heureuse cible, L'allégresse des éléments?
L'azur est-il enfin la suave patrie
Où l'être attentif se répand?
:iêves-tu comme moi, au bi-uit mol et coupant
Du rouleau qui tond la prairie?
- 0 mort que j'ai connu, qui parlais avec moi, Toi qui ne semblais pas étrange,
D'où vient ma sombre horreur lorsque je t'aperçois Moitié cadavre et moitié ange?
Les respirants lilas, dans ce matin de mai,
Sont de bleus îlots de délices ; Jeune instinct dispersé, n'entendras-tu jamais
Le bruit d'un jardin qu'on ratisse?
Ton âme a-t-elle atteint ces hauteurs de l'éther Où vibre la chanson des mondes?
Frôles-tu, dans la paix soleilleuse desimers, Les poissons amoureux de l'onde?
Comme tout nous surprend dès qu'un homme est pass( Dans l'ombre où ne vient pas l'aurore !
Se peut-il que l'on soit, l'un du côté glacé, L'autre du côté tiède encore?
Un mort est tout grandi par son puissant dédain,
Par sa réserve et son silence ; Ah! que j'aimais ton calme et mon insouciance
Quand tu vivais l'autre matin!
Tu ne comptais pas plus que d'autres jeunes êtres, Comme toi hardis, fiers et doux :
0 corps soudain élu, te faut-il disparaître Pour briller ainsi tout à coup?
— Le vent impatient, qui toujours appareille
Vers quelque bord réjouissant, Qui se dépêche ainsi que la source et le sang,
Que la gazelle et que l'abeille,
Le vent, vif compagnon du souffle, gai transport
Qui s'allie avec la poitrine, Qui fait danser la vie, ainsi que dans les ports
Les bricks sur la vague marine.
Le clair vent printanier qui ressemble à l'espoir, Vient-il s'attacher comme une aile
A ton corps embué que je ne sais plus voir, Perdu dans la vie éternelle ?
0 Mort, secret tout neuf, et l'unique leçon Que jamais l'esprit n'assimile,
Mendiante aux doigts secs, dont la noire sébile Fait tinter un lugubre son ;
0 Mort, unique but, abîme où chacun verse Sans que jamais nul ne l'aidât;
Cadavre humain qui fis, dans un jardin de Perse, Trébucher le jeune Bouddha;
0 Mort, dont la cruelle et sordide indécence,
Provocante et s'étalant là, Rendit sombre à jamais, au sortir de la danse.
L'adolescent de Loyola ;
Figure universelle, et que toujours l'on voile, Montre-moi bien tes yeux rongés.
Afin que, sous la paix divine des étoiles, Dans ce parfum des orangers.
Ce soir, le front levé vers la nue qui m'enivre
Par son éclat voluptueux, J'oppose à la fureur unanime de vivre
Un cœur à jamais dédaigneux !
Avril 1918.
(Août 1914)
« Quand la Liberté vous appelle Sachez vaincre ou sachez mourir. »
On les voyait partir, se plaçant dans l'Histoire, Régiments déliés, Alphabet des Victoires, Stances au pas rythmé d'un poème éternel... Leur calme résolu, grave et noble, était tel Qu'on n'eût pu deviner à leur marche affermie S'ils partaient pour un jour ou pour l'heure infinie.
Ainsi vont les soldats pleins d'un même génie...
Mais dès qu'ils ont touché le sol d'Alsace, — quand Ils ont vu s'élancer tous lès ruisseaux fringants Qui venaient accueillir et porter les nouvelles, Quand l'été flamboyant gisant sur les airelles, Quand le galop léger du vent dans les forêts, Quand e«fin l'inquiet et l'unanime apprêt
D'un pays enchaîné hélant sa délivrance
Eut troublé ces soldats qui prolongeaient la France,
Oubliant qu'ils étaient d'abord obéissants,
Ils bondirent, jetant comme un cadeau leur sang !
— Quel appel, quel aimant mystérieux, quel ordre Vainquit leur discipline, inspira leur désordre, D'où battait ce lointain, vague et puissant tambour?
— C'est que Rapp à Colmar et Kléber à Strasbourg, Kellermann à Valmy, Fabert à Metz, et blême
De n'avoir pu sauver tout son pays lui-même, Ney, qui voulait sur soi engloutir les combats, Desaix, Marceau, Lassalle, — et vous aussi, Lebas, Et Saint-Just, vous aussi ! — ô fiers énergumènes Dont les plumets flambants sont pris chez le fripier, Qui déchaussiez la nuit l'étranger qu'on amène. Pour que la jeune armée eût des souliers aux pieds, - C'est que tous les aïeux s'éveillant dans les plaines Entonnèrent un chant, longuement épié !
C'est que, debout, dressés dans leur forte espérance, Ces héros offensés qui rêvaient à la France Sur le socle de bronze où le temps met les dieux, Leur firent signe avec la fixité des yeux !
Soldats de dix-neuf cent quatorze, à quelle porte Se ruait votre alerte et fousrueuse cohorte ?
— C'est que vous vouliez faire, ô hurlants rossignols, Rentrer dans la maison d'où s'élança son vol, La Marseillaise en feu, qu'un soir Rouget de Lisle Fit du bord d'un clavier s'épancher sur la ville ; C'est que cette indomptée, aux bras tendus en arc, Est, les cheveux au vent, la sœur de Jeanne d'Arc ; C'est que le Rhin, sur qui les siècles se suspendent, 0 soldats de l'An deux, souhaitait qu'on entende, Déchaîné par les cris, par les bras écartés, L'ouragan de la Paix et de la Liberté !
Il faut parler aux morts, ils n'ont pas eu le temps, Ces radieux garçons abattus à vingt ans, De boire à la suave, à la cruelle vie. Il faut parler auprès de leurs profonds berceaux : Peut-être les tombeaux ne sont pas sans envie. Dans l'éternel loisir des forêts et des eaux Leur jeunesse sans fin attend, inassouvie. Ces héros enfantins en qui l'homme naissait Soupirent dans l'espace un dolent « Je ne sais... »
« Je ne sais, — disent-ils, — quels sont ces bruits qui tonnent La terre est-elle encore en proie au mal guerrier? Ici tout est paisible, et dans les bois bourgeonne Le tiède hiver de Février !
11 n'est pas de douleur pour nous, notre àme nue Flotte liquidement à l'entour du soleil. Nous sommes morts ; pourtant le monde continue. L'univers reste-t-il pareil ?
Nous entendons des voix terrestres qui nous nomment; On nous appelle saints, bienheureux, purs et forts. Pourtant nos sens se sont évanouis. Les hommes Ont donc le souvenir des morts ?
Il semble que des fronts, des prières, des larmes S'élèvent dans les cieux vers nos molles cités. Nous étions des enfants endormis sous les armes; D'où nous vient notre éternité?
Peut-être que la mort hardie et militaire Est un don véhément qu'on ne fait pas en vain. Sommes-nous à jamais le dôme de la terre Et les ressuscites divins?
Est-ce à cause de nous que l'espace s'imprègne D'un éther plus fougueux, plus lucide et plus fier? Nous sommes immortels, se peut-il qu'on nous plaigne, Nous n'étions que vivants hier !
Le glacial printemps, pétillant et bleuâtre, S'élance du cristal léger de notre sang. Tout ce qui fut demeure ; ô vie opiniâtre Combien les morts sont agissants !
Et pourtant une aride et tendre convoitise Vient troubler l'allégresse alerte de nos jours, Nous n'avons pas, avant que le Destin nous brise. Connu la douleur de l'amour.
Nous n'avons pas connu ce qu'enseignent les livres Ces détresses, ces pleurs, ces suffocations. N'est-ce pas pour souffrir qu'il est joyeux de vivre ? Ah ! parlez-nous des passions !
Quel est donc ce danger qu'un jeune mort élude ? Suave inconnaissance, et qui nous fait languir ! Les morts ont, de l'amour, l'immense plénitude, Mais les vivants ont le désir... »
Ainsi parlent les voix des sources et des sèves, Le feuillage chantant de la forêt, les fruits Bourdonnants de soleil, la colline oîi s'élève Le village qui fut détruit.
Ainsi parlent entre eux les astres lents qui songent : Moines autour du puits de la lune rêvant, Et le parfum des nuits qui se berce et s'allonge Dans les hamacs légers des vents !
— 0 morts, nous répondrons à vos voix qui tressaillent; Avancez vers nos cœurs vos invisibles mains, Voici, pour célébrer vos grandes fiançailles. Toutes les filles des humains !
Les yeux toujours levés, l'âme habitant l'espace, Le peuple féminin, comme un peuple d'oiseaux, Fendra la noble nue où jamais ne s'effacent Les exploits jaillis de vos os !
Quel homme arrêterait ces hautes hirondelles Et les saurait tenir sous un joug assez sûr ; Elles s'échapperont, adroites infidèles,
Et vous rejoindront dans l'azur !
Vous serez leur époux épars et tutélaire, Et seul votre ample amour ne sera point trahi, Car tout vivant délaisse un autre sur la terre En se tournant vers l'infini !...
Février 1917.