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LETTRE DEUXIÈME

ON ARRIVE A LA HAUTEUR DE TERRE-NEUVE. —LE CHARDONNERET DU CAPITAINE CHANTE AVANT LA DÉCOUVERTE DE LA TERRE. — GOLFE DE SAINT-LAURENT. — ASPECT DU FLEUVE SAINT-LAURENT. — NAVIGATION DIFFICILE DE CE FLEUVE. — UN PÊCHEUR FRANÇAIS ENGAGÉ EN QUALITÉ DE PILOTE. — L'ILE DE BIC. — GREEN-ISLAND. — ENGAGEMENT D'UN VÉRITABLE PILOTE. —— ASPECT DE GREEN-ISLAND. — L'ILE GROS. RÉGLEMENTS SUR LA QUARANTAINE. — ÉMIGRANTS DE L’ILE GROS. — ARRIVÉE EN VUE DE QUÉBEC. — ASPECT DE LA VILLE ET DE SES ENVIRONS.

Du brick le Laurier, fleuve Saint-Laurent, 6 août 1832.

J'ai cessé d'écrire, ma bonne mère, par le seul motif que je n’avais rien à dire. Un jour n’était en quelque sorte que la répétition de celui qui l’avait précéd : : :insi, une page copiée sur le journal du lieutenant eût été aussi amusante et pour le :: 5ins aussi instructive que mon journal pendant cette dernière quinzaine.

Tout ce temps a été si stérile en événements, que la vue d’une troupe de baleines au nez en forme de bouteille , de deux ou trois veaux marins et d’un marsouin, tous se rendant peut-être à une invitation pour dîner ou pour prèndre le thé au pôle septentrional , fut considérée comme une circonstance très importante. Toutes les lunettes furent mises en réquisition dès qu'ils parurent, et les monstres marins en furent presque intimidés.

Nous nous trouvâmes en vue des rivages de Terre-Neuve, le 5 d'août, juste un mois depuis le jour où nous perdîmes de vue les îles britanniques. Et, quoique la côte fût brune , inégale et désolée, j'en saluai l'apparition avec ravissement. Jamais rien ne me sembla plus rafratchissant et plus délicieux que le léger vent de terre qui venait jusqu'à nous et nous apportait, dans ma pensée , la santé et la joie sur ses ailes.

J'avais remarqué avec quelque curiosité l’activité inquiète de l'oiseau du capitaine, quelques heures avant que le matelot placé en vigie eût crié terre! Il chantait conti-

nuellement, et ses notes étaient plus prolongées , plus claires et plus brillantes qu’elles ue l'avaient été jusqu'alors. La petite bête, ainsi que me l’assura le capitaine , s’apercevait de la différence de l’air à mesure que nous approchions de la terre. « Je me fie presque autant à mon oiseau qu’à ma lunette, dit-il, et il ne m’a pas encpre trompé. »

Dès que nous fümes entrés dans le golfe Saint-Laurent, notre course se ralentit d’une façon très ennuyeuse. L'entrée de ce fleuve majestueux a neuf milles de large ; it semble à lui seul un océan. Nous passons la moitié de notre temps à regarder la grande carte qui est dans le cabinet ; mon mari ne fait que la rouler et la dérouler pour satisfaire mon désir d'apprendre les noms des rivages et des îles éloignées devant lesquels nous passons,

Nous sommes jusqu’à présent sans pilote, et le capitaine , qui est un marin prudent, ne veut pas risquer le vaisseau dans cette navigation dangereuse ; en sorte que nous n’avançons que lentement dans notre voyage.

7 Août. — Nous avons été visités ce matin par un charmant petit oiseau qui n’est pas beaucoup plus gros que notre roitelet huppé. J ele saluai comme un oiseau de bon augure, comme un petit messager qui venait nous souhaiter la bienvenue dans le Nouveau- Monde, et j'éprouvai une joie presque enfantine à Ja yue de notre petit visiteur. Il est de ces heureux moments dans notre vie où nous tirons le plus vif plaisir de la circonstance la plus frivole , de même que les enfants sont satisfaits du plus simple jouet.

Du moment où nous entrâmes dans le golfe, un changement sensible s’opéra dans tous ceux qui étaient à bord. Le capitaine, homme graye, de manières posées, devint tout-à-fait bavard ; mon mari s’anima plus que de coutume, et même le jeune Ecossais, si rêveur, devint ce qui s'appelle un boute-en-train. L’équipage entier déployait le zèle le plus empressé dans l’accomplissement de ses devoirs, et le chardonneret chanta joyeusement depuis l’aube du jour jusqu’au coucher du soleil. Quant à moi, l’espérance remplissait mon cœur et en bannissait tout sentiment de doute ou de regret qui aurait pu attrister le présent ou obscurcir l’avenir.

Je puis maintenant distinguer clairement l’ensemble de la côte méridionale du fleuve. Parfois, les montagnes se trouvent soudain enveloppées d’un épais brouillard qui se roule en nuages tantôt sombres, tantôt rosés, tantôt blancs, et d'apparence laineuse ou brillants comme de l'argent, selon qu'ils sont frappés par les rayons du soleil. Les changements qui surviennent dans cette masse de brouillard sont si rapides que , si je relève les yeux , je vois la scène changée comme par magie. Le rideau brumeux semble lentement tiré par des mains inyisibles, et les montagnes boisées et sauvages apparaissent avec leurs bords de hardis rochers et les flots qui les baignent. D’autres fois, cette masse vaporeuse se divise, s'étend comme de hautes colonnes de fumée le long des vallées et des ravins profonds, ou reste suspendue en draperies blanches comme la neige au dessus des sombres pins,

Je ne me lasse jamais de regarder ces nuages fantastiques ; ils me rappellent l’heureux temps que j'ai passé dans les Highlands, parmi ces montagnes du nord dont le sommet se perd dans les nues. | |

Jusqu'ici l'air est froid, et nous éprouvons de fréquentes hourrasques de yent et de gréle , accompagnées parfois de tonnerre ; puis, tout redevient serein et cjair, et l’air est rempli de parfums, d'insectes, d'abeilles et d'oiseaux qui viennent du rivage voltiger autour de nous. Ab

8 4oûf. — Quoique je ne puisse contempler sans un sentiment d’étonnement et

d’admiration la grandeur et la puissance de ce fleuve majestueux, je commence à me lasser de son immensité , et je désire impatien 1ent de voir le rivage de plus près; mais en ce moment nous n’apercevons qu’une longue chaîne de collines couvertes de pins, puis, çà et là quelques points blancs. Ces points blancs sont, à ce qu’on me dit, des établissements et des villages vers le sud, tandis que des montagnes gigantesques et dépourvues de toute verdure bornent notre horizon sur la droite du fleuve. Mon admiration pour les montagnes me fait regarder avec plus d’intérêt ce côté du fleuve, et c’est avec un véritable plaisir que je découvre les progrès de la culture parmi ces régions sauvages et inhospitalières.

Pendant ces deux Cerniers jours nous avons cherché avec inquiétude à découvrir un pilote pour nous conduire à Québec. Divers signaux ont été faits, mais jusqu'ici sans le moindre résultat : aucun pilote n’a daigné venir nous visiter. Ainsi, nous sommes en quelque sorte comme une diligence sans conducteur, et dont une main inexpérimentée tient seule les rênes. Je vois déja quelques manifestations d’impatience parmi nous, mais nul ne blâme le capitaine qui, du reste ,.est fort inquiet à ce sujet, parce que le fleuve est rempli de rocs et d’écueils ét présente beaucoup de difficultés à quiconque n’en connaît pas à fond la navigation ; il est, en outre, responsable du vaisseau envers les armateurs co-associés s’il néglige de prendre un pilote à bord.

Tandis que j'écrivais ceci , je fus distraite par un grand bruit qui s’éleva sur le pont; j'y courus pour en connaître la cause, et j’appris qu’un bateau monté par le pilote tant souhaité, venait de quitter le rivage ; mais, après tout ce fracas, il se trouva que ce n'était qu’un pécheur français, accompagné d’un pauvre garçon tout déguenillé. Le capitaine parvint à obtenir de monsieur Paul Breton qu’il nous servit de pilôte jusqu’à Green-Island, dont nous étions éloignés de quelques centaines de milles, et où nous devions trouver, nous assurait-on, un véritable pilote s’il ne s’en: présentait pas un auparavant. '

J'ai quelque peine à comprendre monsieur Paul, qui se sert d’un dialecte particulier ; mais il paraît d’un bon naturel et assez obligeant. Il nous dit que le blé est encore vert, et à peine en épis, et que les fruits d’été ne sont pas encore mûrs; mais il ajoute qu’à Québec nous trouverons des pommes et autres fruits en abondance.

A mesure que nous remontons le fleuve, le pays présente des deux côtés un aspect plus agréable. On voit dispersés sur le rivage et sur le penchant des montagnes, des prés verts et des chaumières blanches, tandis que çà et là une église de village élève son simple clocher, que l’on distingue au loin à sa girouette brillante et à son toit d'étain qui reluit au soleil. Les rivages du Sud sont plus peuplés, mais moins pittoresques que ceux du Nord ; néanmoins , les deux rives charment les yeux.

Ce matin nous avons jeté l'ancre au dessus de l’île de Bic, jolie île basse , couverte d’arbres et d’un aspect fort agréable. I1 me tardait de mettre le pied sur la terre du Canada , et j'avoue que je fus un peu désappointée, quand le capitaine me conseilla de rester à bord, et de ne pas me joindre à la troupe qui se préparait à se rendre à terre; mon mari fut de l’avis du capitaine, en sorte que je me contentai de m’appuyer sur le bord du vaisseau en repaissant mes yeux des riches masses de feuillage qui ondulaient au moindre souffle. J’eus bientôt raison de me féliciter de n'avoir pas écouté mon ca price; car l’après-midi fut brumeux , et, au retour du bateau, j’appris que le terrain où nos gens avaient débarqué était marécageux, et qu'ils avaient eu de l’eau jusqu'à la cheville. Ils nous dirent que l’île était couverte d’une épaisse luzerne rouge, qui s'élève

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jusqu’à la hauteur des genoux, et qu’ils y avaient vu en outre de grands arbres, de petits arbrisseaux et des fleurs sauvages en profusion.

Pour me consoler de ne l’avoir pas accompagné, mon mari m’apporta un délicieux bouquet , qu'il avait choisi pour moi. Parmi les fleurs dont il était composé, il y avait des roses rouges, odoriférantes , semblables à celle que nous appelons rose pimprenelle d'Écosse. Elles avaient peu d’épines, quelques-unes même n’en avaient point ; et les feuilles de la tige étaient unies et luisantes. Il y avait en outre, dans le même bouquet, une pulmonaire ou consoude , fleur bleue que j’ai souvent cueillie dans les montagnes ; un pois de senteur , avec des fleurs rouges et des festons de feuillage d’un joli vert tendre; un orchis blanc dont l’odeur était tout-à-fait délicieuse, et plusieurs autres petites fleurs blanches et jaunes, qui m’étaient entièrement inconnues. L’économe me procura un vase de porcelaine et de l’eau fraîche, en sorte que j’aurai le plaisir de conserver mon bouquet pendant le reste du voyage. De leur côté, les matelots avaient eu soin d’apporter une ou deux branches vertes pour en orner le vaisseau; et la cage du chardonneret fut bientôt un bosquet en miniature.

Quoique le temps soit très beau, nous n’avancons que lentement; le vent sembie déterminé à souffler de tous les points, excepté du bon côté. Nous voguons avec la marée montante; et quand elle descend, nous jetons l’ancre , et nous attendons de la meilleure grâce possible qu’il soit temps de lever l’ancre de nouveau. A l’aide de la lunette du capitaine, je m'amuse à examiner les villages et les établissements, ou à guetter l’apparition des marsouins blancs qui se roulent dans les vagues. Ces animaux sont blancs comme du lait, et n’ont rien de l’aspect dégoûtant des marsouins noirs. Quelquefois un veau marin avance sa tête originale tout près de notre vaisseau, comme le petit vieillard marin de Sinbad.

Il est heureux pour moi que mon amour pour l’histoire naturelle me fasse trouver de l’amusement dans certains objets que beaucoup de personnes regardent comme indignes d’attention, tandis qu'ils m’offrent un fonds inépuisable d'intérêt. La plus simple herbe qui croît sur mon passage, la mouche qui bourdonne autour de moi, sont des sujets de réflexion , d’admiration et de jouissance.

Nous sommes maintenant en vue de Green-Island. C’est la plus grande île, et, je crois , l’une des plus peuplées que nous ayons vues. Chaque minute semble augmenter Ja beauté de notre route; car, aussi loin que la vue peut s'étendre, on aperçoit sur la rive une longue file de villages et de fermes. Vers le Sud, tout est gai; les édifices les

plus imposants se distinguent par l’éclat de leurs toits d’étain; les autres toitures sont en lattes et blanchies à la chaux. Je préfère les simples toits en bois; la blancheur de la chaux éblouit les yeux; et l’on cherche en vain ce repos que procurent à l’œil le chaume ou les ardoises. Les lattes dans leur état naturel acquièrent si bien l'apparence d’ardoises qu’on peut à peine remarquer en quoi elles en diffèrent. Que diriez-vous d’une maison peinte en rose, avec un toit de même couleur, et une façade garnie de volets, de portes et d’un 7’erandah ou portique vert-pré. Sans doute, l’intérieur est meublé dans un goût analogue. On trouve ordinairement dans un village canadien un ou même plusieurs de ces brillants édifices, qui s'élèvent avec ostentation au dessus de leurs frères plus modestes.

11 Août. — Juste en deçà de Green-Island nous avons pris à bord un pilote, que, soit dit en passant, je n’aime pas de moitié autant que monsieur Paul. Il est un peu brouillon, et paraît orgueilleux de sa connaissance approfondie du fleuve. Le brave

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pêcheur a cédé son poste de très bonne grâce , et il semble déjà s'entendre à merveille avec son plus habile rival. Pour moi, je fus très fâchée quand le nouveau pilote vint à bord; la première chose qu’il fit fut de nous remettre une brochure, contenant les réglements du conseil sanitaire de Québec sur le choléra, qui sévit cruellement, nous dit-il, dans cette ville et à Montréal.

Ces réglements défendent expressément à tout capitaine et à tout pilote, sous peine de très forte amende, de laisser quitter le vaisseau à qui que ce soit avant d’avoir subi la visite à la station de la quarantaine. Ceci était d’autant plus contrariant que, ce matin-là même, le capitaine avait proposé de nous mener à terre, dans un lieu charmant appelé Crane-Island, pour y passer l’après-midi, en attendant le retour de la marée, chez un Ecossais , propriétaire du plus joli établissement que j'aie encore vu, et dont les bâtiments et les terres sont disposés avec beaucoup de goût.

Cette île est admirablement située; entourée par les eaux du Saint-Laurent, qui porte dans son cours majestueux le commerce de plusieurs nations. elle a devant elle les établissements populeux de la rive méridionale, tandis que derrière elle s’élève l’imposante chaîne des montagnes du nord , couvertes maintenant de villages agrestes, de fermes riantes et de champs cultivés. L'île elle-même nous présentait des plaines unies et des prairies d’un vert d’émeraude, avec des vergers et des champs de blé qui descendaient jusqu’au bord de l’eau. Après un emprisonnement de près de cinq semaines à bord , vous pouvez aisément supposer avec quelle joie nous envisagions la perspective de passer quelques heures dans ce lieu de délices.

Nous espérons arriver ce soir à l'établissement de la quarantaine (l’île Gros) , où le pilote nous dit que nous resterons trois jours. Comme nous sommes partis d’un port infecté par la maladie, nous serons retenus dans la station de la quarantaine, quoique nous soyons tous en bonne santé; mais on ne nous permettra pas d’aller à terre.

12 Août. — Nous sommes arrivés hier au soir à l’île Gros. C’est une île magnifique, entourée de rochers et couverte de hêtres, de bouleaux, de frênes et de sapins. Plusieurs vaisseaux sont à l’ancre tout près du rivage; l’un d’eux a arboré le sinistre symbole de la maladie, le drapeau jaune : c’est un vaisseau de passagers, et la petitevérole et la rougeole sont parmi l’équipage. Dès qu’une maladie contagieuse paraît à bord d’un navire , le drapeau jaune y est arboré, et les malades sont transportés à l’hôpital du choléra, ou bâtiment de bois, qu’on a construit sur une éminence au dessus du rivage. Il est entouré de palissades gardées par des soldats.

Il y a aussi à quelque distance de l'hôpital un fort, contenant une garnison chargée de faire observer les lois sur la quarantaine. Ces lois sont regardées comme défectueuses, et, à quelques égards, comme tout-à-fait absurdes ; elles causent souvent de grands maux aux pauvres émigrants (1).

(1) Il faut espérer que le gouvernement prendra des mesures pour remédier à ces lois odieuses, qui ont fréquemment communiqué aux malheureux émigrants ces mêmes maux dont le conseil sanitaire désire préserver la colonie.

On a indignement sacrifié plusieurs vies précieuses, en plaçant ceux qui étaient sains dans le voisinage immédiat de la contagion. On les soumet en outre à bien d’autres souffrances, à des défenses et à des inconvénients qu’on pourrait certainement épargner à de pauvres exilés.

S'il faut qu’il y ait des lois de quarantaine, — et je suppose que c’est un mal nécessaire, — on doit assurément prendre soin de les rendre aussi peu préjudiciables que possible aux émigrants,

Quand les passagers et l’équipage d'un vaisseau n’excèdent pas un certain nombre, on leur défend de venir à terre, sous peine d’une amende, que doivent payer le capitaine et le coupable ; mais si, au contraire , ils dépassent le nombre fixé, malades ou bien portants , passagers et équipags, tous doivent descendre à terre, emportant avec eux leurs lits et leurs vêtements, qu’on étend sur le rivage pour les laver, les aérer et les passer à des fumigations. Et par là on expose à la contagion ceux qui se portent bien; car les hangars et les bâtiments préparés pour ceux qui doivent subir la quarantaine sont dans la même enceinte que l’hôpital.

Rien ne peut égaler l’impatience que j’éprouve d'aller à terre pour visiter cette île pittoresque ; le temps est si beau , et les bosquets de verdure que le zéphir balance sont si frais , les petites baies et les anses rocailleuses de l’île paraissent si séduisantes! Mais à toutes mes prières le médecin qui est venu visiter le vaisseau a opposé un refus formel.

Cependant, quelques heures après sa visite, une corbeille indienne, remplie de fraises et de framboises , m’a été envoyée à bord, avec un gros bouquet de fleurs des champs et les compliments du médecin.

Je m'amuse à faire de petites esquisses du fort et des environs, ou à examiner les groupes d’émigrants épars sur le rivage. Nous avons déjà vu le débarquement de trois vaisseaux remplis d’émigrants. On dirait d’une foire ou d’un marché très fréquenté : les jhabits sont étendus au vent ou sur la terre; les coffres, les paquets, les paniers gisent çà et là ; les hommes, les femmes et les enfants dorment ou se chauffent au soleil ; quelques-uns arrangent leurs effets ; les femmes lavent ou font la cuisine en plein air , auprès des feux de bois allumés sur la rive, pendant que des troupes d’en- N: fants courent les uns après les autres, et se réjouissent bruyamment de cette liberté + nouvellement acquise. Au milieu de tout cela, on voit la stature imposante et les harnais brillants des sentinelles, tandis \,ue la fumée bleuâtre et légère des feux de bois, s’élevant au dessus des arbres , relève ‘e tableau et y ajoute un effet de plus. Mon mari ayant montré cette scène pittoresque à l’un des officiers du fort qui était venu à bord, il sourit tristement et répondit : « Croy:-moi , dans cette circonstance comme en bien d’autres, c’est l'éloignement qui fait 1: charme de la scène. Si vous pouviez examiner de plus près ces mêmes groupes que vous :dmirez d'ici, je crois que vous vous en détourneriez avec dégoût : vous y verriez toute espèce de maladies : le vice, la pauvreté, la saleté et la famine; —la misère humaine sous la forme la plus dégoûtante et la plus triste.—Tableaux tels que le crayon d’Hogarth aurait seul pu retracer , ou que la plume de Crabbe eût seule pu décrire. » vi

14 Août. — Nous avons de nouveau levé l’ancre, et nous remontons le fleuve avec la marée. L'Île Gros est juste à vingt-cinq milles en deçà de Québec; un vent favorable nous y porterait en quelques heures ; tel qu’il est, nous ne pouvons faire que peu de chemin en louvoyant quand nous perdons la marée. Je goûte assez cette façon d’avancer, parce que je vois de plus près les deux côtés du fleuve, qui se resserre considérablement à mesure qu’on approche de Québec. Demain , s'il n'arrive aucun accident, nous jeterons l'ancre en face d’un lieu devenu célèbre par ses souvenirs historiques et par la beauté naturelle du site. Adieu donc, jusqu’à demain.

Je comptais bien voir les cascades de Montmorenci , qu’on peut apercevoir du fleuve; 4 mais le soleil s'était couché et les étoiles brillaient avant que nous approchassions du lieu où se fait entendre le bruit de la cataracte ; et quoique j’étendisse mes regards jus-

Gras.

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