‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 5 sur 38 · LETTRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIÈME

DÉPART DE QUÉBEC.—-LE LAURIER, REMORQUÉ PAR UN BATEAU A VAPEUR.— FERTILITÉ DU PAYS.——SPECTACLE DES RIVES DU FLEUVE.-——ARRIVÉE EN VUE DE MONTRÉAL.-—-LES COURANTS, OU RAPDIES.

Du brick le Laurier, fleuve Saint-Laurent , en deçà de Montrés1, 17 août 1832,

Le soleil était couché et la soirée fort belle quand nous quittâmes Québec, ce que nous fimes en compagnie d’un beau bateau à vapeur, dont les ponts et les galeries étaient encombrés de passagers de toute espèce. C’était un beau spectacle que de le voir fendant les eaux limpides, qui écumaient et s’entrouvraient sous les roues , tandis que notre vaisseau , ayant déployé ses blanches voiles , semblait un pavillon qui volait à sa poursuite. Les cieux étincelaient des plus riches teintes de rose et de safran, qui se réfléchissaient dans le sein des eaux ; ensuite parurent les étoiles, plus brillantes que je ne les vis jamais en Angleterre, changement que je dois sans doute attribuer à la

Wolf et Montcalm, dans la dédicace de la colonne. — Délicatesse qui ne peut que satisfaire les Français du Canada, tandis qu’elle ne diminue en rien la gloire du guerrier anglais.

Le monument a été dessiné par le major Young, du 97e régiment. Le soubassement a 14 pieds de haut, et supporte un sarcophage haut de 7 pieds 8 pouces, duquel s'élève un obélisque haut de 42 pieds 8 pouces, surmonté d'un couronnement de 2 pieds 1 pouce. Les dimensions de l’obélisque, sans la base, sont de 6 pieds sur 4 pieds 8 pouces. Une médaille a été adjugée à M, J. C, Fisher, pour l'inscription suivante, qu’on lit sur le sarcophage :

Mortem virtus communem Famam historia Monumentum posteritas Dedit.

Sur le soubassement est une inscription due à la plume du docteur Mills, pour attester que le monument a été érigé aux frais de lord Dalhousie , gouverneur du Bas-Canada, afin de rappeler la mort de Wolf et celle de Montcalm , arrivées le 18 et le 14 septembre 1789. Wolf expira sur le champ de bataille, et Montcalm, qui fut blessé par le seul canon que les Anglais eussent en leur possession, est mort le lendemain de la bataille,

Le.

plus grande pureté de l'atmosphère. Mon mari disait que cette soirée ressemblait à celles d'Italie.

Notre voyage a été fort agréable; le temps est assez beau , et l’air tout-à-fait pur. Nous sommes sortis depuis quelques jours d’une atmosphère froide et humide, telle qu'il s’en trouve souvent au printemps en Angleterre ; et nous sommes entrés dans un été délicieux , modéré par les légères brises du fleuve.

Plus nous avançons dans le pays, plus il paraît fertile. La récolte müûrit sous un climat plus doux qu’en decà de Québec. Nous voyons des champs de blé d’Inde qui promettent une riche moisson ; la fleur, semblable à une plume violette, surmonte des touffes soyeuses d’un vert pâle, qui se balancent au gré des vents. Quand tout est entièrement mûr, on dit que c’est une chose magnifique que de voir les grains dorés rompre leur enveloppe argentée ; mais c’est une récolte que la gelée peut détruire, et que ravagent plusieurs ennemis, tels que les insectes, les ratons, les écureuils, les souris, les oiseaux, etc.

Nous vîmes le long du fleuve plusieurs champs de tabac ; les plants paraissent vigoureux et florissants. Je crois que le tabac est assez généralement cultivé dans cette province et dans la Virginie; mais celui du Canada n’est pas aussi estimé que l’autre.

Il y a une ville très jolie et très florissante , située au confluent de la rivière Richelieu et du Saint-Laurent. Cette ville, autrefois nommée Sorel , est aujourd'hui le fort William-Henry. La situation en est parfaite; on y voit plusieurs églises, un fort, des moulins et d’autres bâtiments publics, avec quelques belles maisons en pierre. Le terrain qui avoisine la ville, paraît cependant léger et sablonneux.

Je désirais beaucoup voir une maison rustique ou canadienne , appelée Shan'y, et je fus passablement désappointée par le petit nombre de constructions de cette espèce que je vis le long du fleuve. Ce n'est pas tant la grossièreté de la matière première qui m'a déplu dans ce genre de constructions , que la forme qu’on leur donne, et le peu d’attention qu’on met à les embellir : elles ont l’air de véritables granges. En Angleterre, il n’est point de paysan qui n’ait assez de goût pour planter quelques rosiers et du chèvre-feuille autour de sa porte ou de ses murs, et dont le petit enclos ne soit bien tenu; mais ici on ne prend aucun soin de ce qui fait l’ornement des chaumières. Nous ne vîmes ni riant verger ni petit bosquet pour cacher la nudité des murs en bois; et quant aux petites fermes, elles sont encore plus laides, et semblent jetées au hasard et sans grâce sur le rivage jusqu’au bord même de l’eau.

Plus loin, on aperçoit un genre différent de construction et de culture. Les fermes et l'extérieur des maisons sont vraiment admirables, d’un bon goût, avec des massifs d'arbres çà et là, pour rompre la monotonie des champs. Le terrain présente une plaine presque unie, d’apparence fertile et bien cultivée; mais il est trop plat pour avoir de beaux sites. Le pays qui se trouve entre Québec et Montréal paraît être cultivé depuis longtemps, surtout sur la rive droite du fleuve. Cependant, il reste encore sur pied une grande étendue de forêts qui ne disparaîtront qu'après bien des années de travail.

Nous passâmes devant plusieurs petites îles fleuries, dans lesquelles paissaient des troupeaux nombreux. Je cherchais à deviner comment ils étaient venus là, quand le capitaine me dit que c'était la coutume parmi les fermiers d'amener leurs bestiaux paître dans ces îles, en les transportant sur des bateaux plats, ou en les faisant traverser à la nage, si le passage est guéable ; puis , on les y laisse paître aussi longtemps que l'herbe est bonne. Si les vaches ne sont pas trop loin de la ferme , quelqu'un va tous les

jours, dans un canot pour les traire. Comme il parlait ainsi , un petit canot grossier , portant un garçon et une forte fille , avec des seaux de fer-blanc , quitta le rivage et se dirigea vers l’île , où ils s’occupèrent de rassembler leur troupeau.

A mesure que nous avancions nous vîmes, sur la droite, quelques charmants villages agrestes; mais notre pilote était stupide, et ne put ou ne voulut pas nous en dire les noms. C'était le dimanche matin , et nous entendions parfaitement le tintement joyeux des cloches des églises ; nous distinguions une longue suite de calèches , de légers chariots, avec des cavaliers et des piétons qui s’avançaient le long d’une avenue conduisant au cimetière de l’église ; outre cela, des bateaux et des canots traversaient la rivière pour se rendre au même port de salut.

Dans une partie du Saint-Laurent où la navigation est difficile à cause des bas-fonds et des bancs de sable, on trouve des petits phares , assez semblables à des moulins à eau en miniature. Ils sont construits sur des pieux qui s'élèvent au dessus des rives. Ces singulières petites huttes sont habitées, et nous y remarquâmes une joyeuse s0ciété, en habits de fête , causant avec une autre société qui se trouvait dans un canot. Les premiers paraissaient propres, vifs et assez gais; mais je ne leur enviai point leur situation , qui, ce me semble, est loin d’être saine.

A quelques milles en deçà de Montréal le pays paraît plus riche, plus civilisé, plus peuplé; et la chaîne éloignée des montagnes bleuâtres que l’on aperçoit à l’extrémité de l'horizon , prête un nouveau charme au paysage. La riche couleur de la moisson déjà mûre formait un contraste admirable avec l’azur des cieux et les eaux du Saint-Laurent. L'aspect du fleuve près de Montréal est d’un caractère très différent de celui qu’il présente au dessous de Québec; les environs de cette dernière ville paraissent sauvages et sévères, et les productions sont évidemment celles d’un climat plus froid et moins favorisé. Ce que Montréal perd en grandeur et en effet pittoresque , il le gagne en fertilité et en douceur de température. Dans la partie basse de la province on sent que l’industrie des habitants force une terre stérile à leur donner du pain; tandis que dans la partie supérieure , la terre semble prête à accorder ses produits à un travail modéré. Rappelezvous que ce ne sont là que des remarques faites en passant, et qu’elles ne sont fondées sur aucune expérience personnelle.

Nos âmes éprouvaient un sentiment d’inquiétude et de crainte que nous avions peine à nous avouer mutuellement, à mesure que nous approchions de la ville de la contagion, comme si nous avions eu honte de laisser paraître une faiblesse que nous éprouvions presque tous, quoique nul n’en parlât. En tout autre temps , avec quel délice et quelle admiration sans mélange n’aurions-nous pas contemplé le spectacle qui se déroulait devant nous !

En cet endroit, le fleuve s’élargit en un magnifique et immense bassin , entremélé d'îles , sur la plus grande desquelles s'élève Montréal.

La haute montagne qui a donné son nom à la ville s'élève au dessus d'elle comme une couronne , et forme un des traits particuliers et magnifiques du paysage; elle me rappelait quelques-unes des montagnes détachées des environs d’Inverness.

En face du faubourg de Québec, juste devant les courants , est située l'ile Sainte- Hélène , endroit délicieux. Le centre est occupé par un bois d'arbres élevés, tandis que les bords s'abaissent jusqu’au fleuve et sont recouverts du gazon le plus verdoyant. Cette scène était animée par les troupes qui sont en garnison dans l’île.

Les rivages du fleuve, couverts de fermes richement cultivées , le village de La

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Prairie, avec la petite île de Sainte-Anne dans l'éloignement ; les clochers et les toits éclatants de la ville, avec ses villas et ses jardins, tout paraissait charmant à la douce clarté d’un soleil couchant du Canada.

Les cloches des églises, qui tintaient pour la prière du soir, et le bourdonnement des voix sur la rive, se mélaient assez harmonieusement au bruit des courants.

Ces courants sont causés par des pentes dans le lit du fleuve. En queiques endroits, ces pentes sont graduelles, en d’autres elles sont brusques et soudaines. Lorsque le courant est brisé par des masses de pierre calcaire ou de roche de granit, comme aux Cascades , aux Cèdres et au Long-Saut, il produit des gouffres et des cataractes. Mais les courants au dessous de Montréal n’ont pas ce caractère de magnificence, n'étant sensibles que par la rapidité extraordinaire de l’eau, par l’écume, les ondulations et les rides qui viennent en troubler la surface. En un mot, je fus trompée dans mon espérance de voir quelque chose d’imposant, et j'étais presque irritée contre ces tranquilles torrents de si douce humeur, au pied desquels nous étions amenés en pompe par notre fidèle compagnon, le British America.

Le capitaine ne sachant pas combien de temps il peut être retenu à Montréal, je vais faire partir cette lettre sans plus de délai, et j’écrirai aussitôt que je le pourrai.

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