FIN
Malgré la promesse que je vous ai faite de vous raconter mes aventures, mes émotions, ou, si vous le voulez, mes impressions de voyage, comme dit M. Dumas, ou mes souvenirs de voyage comme dit M. Nisard; malgré cette promesse, dis-je, j'ai longtemps hésité à vous écrire.
On a publié tant de descriptions de tous pays, on a porté des jugements si divers sur chaque contrée, qu'il est bien difficile de trouver un petit coin dont on n'ait point parlé, ou d'imaginer un nouveau paradoxe sur un vieux sujet.
Et puis, quand on n'a jamais voyagé et qu'on a eu la malheur de lire beaucoup de voyages, on se trouve dans, une étrange perplexité. On ne voudrait, pour rien au monde,
ressembler à ces voyageurs enthousiastes qui sont possédés d'une admiration furieuse pour tout ce qui est juste en dehors de la frontière de leur pays, et Ton craint aussi de faire comme ces touristes de mauvaise humeur, qui ont un parti prié de trouver détestable tout ce qui sort de leurs habitudes.
Cependant, après avoir beaucoup hésité, je me suis demandé par quelle fatuité ou par quelle lâcheté littéraire je renoncerais au droit acquis à tout homme qui tient une plume de parler de ses pérégrinations (car c'est fatuité de prétendre être original dans une chose si vulgaire, et c'est lâcheté que de craindre de rester au-dessous île tout le monde), et je me suis décidé à commencer.
Or donc, moi, citadin paisible, homme de lettres sédentaire, qui aime Voltaire presqu'autant pour les fauteuils qui portent son nom que pour son roman de Candide; moi qui n'avais jamais quitté le sol sacré de la patrie, je me suis embarqué rue Jean-Jacques-Rousseau dans une malleposte.
À ce propos, vous qui vous occupez sérieusement de choses utiles, ne pensez-vous pas que la rue Jean-Jacques- Rousseau est la rue la plus mal choisie de Paris pour y établir un hôtel des postes, que tous les abords en sont insuffisants, étroits, et deviennent dangereux? Il me semble qu'il y a vingt endroits préférables et qui sont à la disposition de l'administration.
Ne pourrait-on pas, par exemple, cacher rue Platrière cette horrible maison du timbre qui, au milieu de la riche et joyeuse rue de la Paix, a l'air d'un usurier qui a muré
ses portes de peur des voleurs, et ne pourrait-on pas établir à sa place l'administration active et remuante de M. Conte? Les omnibus des facteurs, les estafettes, les courriers y arriveraient et en sortiraient, fouets déployés et chevaux au galop par de vastes issues, où il n'y aurait jamais ni encombrement, ni retard, ni danger.
Ceci me parait une idée assez heureuse, et j'y tiens d'autant plus que je puis dire que c'est ma première impression de voyage.
Mais le temps où ce rêve de mon imagination s'accomplira est encore bien loin, et ce fut donc dans cette horrible rue Jean-Jacques Rousseau, où deux écaillères d'huîtres font obstacle à la circulation, que je montai dans une de ces belles voitures inventées par l'administrateur le plus progressif fa notre époque.
En vérité, c'est une très-bonne chose qu'une malle-poste : on y est très-bien assis et très à l'aise, et l'on va très-vite. Ceci est charmant pendant les premières heures et supportable pendant la première nuit, attendu qu'on a pris son parti, et qu'on s'est muni et prémuni contre toute espèce de tentation.
Mais quand le matin est arrivé, et qu'on se sent pris d'un désir très-vif de se dégourdir les membres, on attend une petite montée pour suivre la voiture à pied ; mais il n'y a pas de montée pour les chevaux de poste, l'ordonnance veut qu'ils trottent sans cesse, et ils trottent sans cesse; on compte alors sur le temps d'arrêt du relai, mais la malleposte ne connaît point de temps d'arrêt; je ne sais comment on fait pour dételer et atteler, mais on n'est pas en-
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core arrivé qu'on est parti. Alors cette prison rçmlante qui vous emporte commence à vous paraître moins agréable.
En proie à mille désirs inexprimables qu'il faut renfermer en soi, on se dépite, on voudrait être à pied, que dis-je? on voudrait être en diligence; on envie le sort du charretier qui passe, celui du postillon qui vous mène, on espère verser' on appelle, on crie; vains efforts! la malle-poste court toujours sans pitié ni merci; elle va, elle va, elle va sans cesse, comme le cavalier de la ballade de Lenore, elle passe à travers les villes et les villages, devant les cimetières et les forêts, sans ralentir sa course effrénée. Quelquefois elle va plus vite, mais jamais elle ne va plus lentement.
11 faut le reconnaître, M. Conte a singulièrement amélioré le transport des lettres; seulement, il aurait dû avertir les voyageurs de se faire mettre sous enveloppe et de se faire expédier à destination comme une dépêche.
Vous savez l'histoire de ce prétendu dîner accordé aux voyageurs, et qui consiste à s'asseoir devant une table et à se lever au moment où on commence son premier morceau.
Dans la route que j'ai parcourue, cette plaisanterie se joue à Nancy, seulement elle y est assaisonnée d'une facétie particulière.
La malle-poste s'arrête à environ un quart de lieue de l'endroit où vous devez dîner. Il faut quinze minutes pour y aller, quinze minutes pour en revenir, et la malle-poste vous accorde juste une demi-heure pour tout cela, le dîner compris.
Quant à moi, monsieur, j'ai ajouté proprio motu un trait de plus à ce délicieux dîner. En descendant de la fatale voiture, je me trouve sur une fort belle place où une musique, en uniforme de la garde nationale, jouait des valses de Strauss en l'honneur des héros de Juillet.
D'abord j'écoute la musique, puis je regarde la place. Quelle délicieuse place, monsieur, une place Pompadour depuis les pavés jusqu'aux mansardes. Aux angles, des fontaines avec les amours les mieux bistournés, des femmes qui malgré la nudité de bronze ont dû porter des paniers, de la poudre et des mules à hauts talons; des ornements d'un rococo achevé.
Cette vue me transporte; car ces fontaines sont les plus charmants modèles de chandelier qu'on puisse imaginer, et je m'apprêtais à en faire un croquis pour les faire exécuter à mon retour à Paris: mais à l'instant je m'entends appeler, et l'on me crie :
— En voiture !
J'accours, et je trouve un de mes compagnons tenant d'une main une tranche de saucisson et un morceau de pain de l'autre.
— Comment ! lui dis-je, vous avez diné ?
— Non, je dîne.
— On ne vous a servi que cela?
— C'est-à-dire que je n'ai pas pu attraper autre chose. Quant au dîner en lui-même, autant que j'en ai pu juger par un coup d'oeil assez rapide, il m'a semblé devoir être très-bon.
— C'est ce que je vais savoir à l'instant.
— Allons ! allons! en voiture, messieurs ! crie le courrier juché sur son siège.
Je veux me révolter : mais je me laisse gagner par la philosophie de mon compagnon qui ne semblait nullement contrarié d'avoir payé 3 fr. 50 c. son morceau de pain et sa tranche de saucisson, et qui me dit tranquillement :
— Monsieur, c'est toujours comme ça, quand on voyage par la malle-poste.
— Est-ce toujours comme ça? Je ne puis me résoudre à le croire, car, s'il en était ainsi, il faudrait trop mal penser du progrés.
Quoi qu'il en soit, je suis arrivé sans autre malheur jusqu'à Strasbourg. Que vous dirai-je de Strasbourg que vous ne sachiez déjà ?
Vous parlerai-je de la fameuse cathédrale ? Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup à en dire, quoi qu'on ait déjà pu en raconter.
C'est un si prodigieux et si vaste ensemble d'une myriade de détails ciselés avec une rare finesse, qu'il se passera encore bien des siècles avant qu'on ait découvert tout ce qu'il y a de charmantes figurines, d'ornements exquis seipés à foison entre ces milliers de colonneltes, dans les recoins les plus obscurs des porches, et à toutes les hauteurs de cette tour qui échappe à l'œil. La seule chose qui dépare t;e magnifique ensemble, c'est le chœur, qui est d un style byzantin très-lourd, et l'ornement du chœur, qui date du siècle de Louis XIV.
Vous ne pouvez croire combien cette architecture bâtarde du grand siècle est plate et mesquine dans cette im-
mense enceinte gothique ; combien cet embellissement de marbre et d'or commandé par le grand roi est pauvre à côté de cette pierre riche de pensées et qui s'élève solennellement jusqu'à la nue; combien cette sculpture polie et maniérée de Versailles est ridicule à côté de ces blocs de grès hardiment taillés en statues.
Je laisse à de plus habiles que moi à apprécier la magnificence de ces vitraux étincelants, et qui, malgré tous les rapports du jury de l'Exposition, sont de mille lieues supérieurs à tout ce qu'on essaie de réinventer.
En effet, dans quelques endroits où des parties de vitraux ont été brisées, ou a remplacé ce qui manquait; on a eu beau faire, c'est une tache sur ces admirables tableaux. L'œil le moins exercé voit tout de suite qu'il y a là quelque chose qui manque de cette couleur si jeune qui a déjà des siècles. On demande au sacristain qui vous accompagne pourquoi ce disparate, et il vous répond en souriant tristement : ce sont des vitraux qu'on a mis là Tannée dernière.
Ils sont déjà vieux et noirs malgré leur date. J'en ai vu cependant à Cologne qui ont été exécutés à Nuremberg, et qui, sans égaler les vitraux gothiques, sont néanmoins bien supérieurs à tout ce qu'on fait en France.
Pendant que je visitai l'église, il éclata un terrible orage;
j'en ai profité pour monter sur les tours.
Plus d'une fois je me suis arrêté pour écouter le vent qui glissait entre ces colonnes déliées qui gémissaient comme les cordes d'une harpe, et, à quelque endroit que je me sois arrêté et que j'aie regardé par ces frêles ogives placées
à une hauteur prodigieuse, j'ai vu partout un travail exquis, délicat, achevé.
Quels étaient donc ces artistes qui jetaient ainsi en l'air de si précieux travaux hors de la portée de l'œil? Ne croyaient-ils pas à la gloire, et n'attendaient-ils leur rémunération que de Dieu?
En vérité, lorsque je pense à l'importance de nos artistes pour quelques pierres posées les unes sur les autres et quelques marbres assez mal taillés, je rougis pour notre siècle civilisé du désintéressement de ces siècles barbares, et je me demande de quel droit nous les qualifions de cette épithète injurieuse; car, à part la question d'art, il y a aussi une question de science.
Erwin n'était assurément membre d'aucun institut, et ce n'était pas assez que d'avoir tracé ce merveilleux monument, il fallait encore l'exécuter, élever à une hauteur démesurée des pierres qui fatigueraient les efforts de nos meilleures machines, calculer les forces de la base, le poids du sommet, établir l'aplomb de ces lignes gigantesques. Et, à voir notre Panthéon, qui penche sur ses massifs de pierre; le Palais-Législatif, qui tasse sur ses gros murs plats; à voir l'enthousiasme qu'a excité l'érection de l'obélisque, on estime que l'architecte qui a soutenu cette pyramide dentelée sur la frôle découpure de ses légers piliers devait avoir une science qui mériterait bien un rapport de M. Arago.
Du reste, ce n'est ni la flèche que j'ai gravie, ni la vue immense qui l'enveloppe qui m'ont le plus surpris, ce qui m'a émerveillé c'est une petite chapelle souterraine qui
renferme une demi-douzaine de blocs de pierre taillés en statue, en groupes et en bas-reliefs. \
Il y a là, un Christ à genoux, un Saint Jean qui dort et un Saint-Pierre qui sont d'une admirable beauté.
Ce sont des visages d'une expression et d'une vie divine, des pieds et des mains étudiés avec un bonheur rare; puis
ramassés en un seul morceau de pierre, des groupes de juifs et de soldats romains, d'un caractère excellent, avec les types des vices conservés et exprimés d'une façon pleine de franchise ; de môme que la beauté est traitée dans les statues avec une intelligence supérieure, de môme dans ces groupes la laideur est accusée avec une finesse et un esprit charmant.
Et quand vous demandez de quel temps sont toutes ces sculptures, on vous répond qu'elles sont du Jg* siècle. J'ai cru qu'on se moquait de moi.
Cependant j'ai cru à ce que m'affirmait mon guide ; car. dans cette, église merveilleuse on est porté à croire à toutes les merveilles.
De là je suis allé à l'église Saint-Thomas qui est devant le temple des protestants, depuis que Louis XIV leur a enlevé la cathédrale qui leur appartenait. C'est une assez pauvre église qui n'a de remarquable que le tombeau du maréchal de Saxe; c'est un monument en action.
La Mort ouvre le cercueil et le maréchal de Saxe, debout devant une pyramide, y descend d'un air tranquille, tandis que la France l'arrête en implorant la Mort. Il y a d'un côté ua Hercule qui pleure et au fond un Amour qui éteint son flambeau. Le Mvret ne manque pas de dire que
c'est uq Génie : c'est enlever à cette composition, qui n'est qu'ingénieuse, son trait le plus spirituel.
Je ne sais si l'émotion que j'avais éprouvée une heure avant m'avait mal disposé, mais j'ai trouvé ce monument médiocrement intéressant. Cette espèce de petit drame allégorique taillé en marbre, moitié sculpture, moitié architecture, me semble mal imaginé à propos d'un tombeau et comme son sujet principal : ce marbre qui agit, cette vie qui remue sur cette mort et dans une action factice, cet amour désolé qui vous rappelle les mauvaises histoires de mademoiselle Lecouvreur et de madame Favart, tout cela manque à mon [sens du calme, du recueillement, de la solennité nécessaires à un pareil monument.
On vous montre aussi dans celte église deux momies qu'on dit étw celles d'un duc de Nassau et de sa fille. Ceci est fort laid comme toutes les momies possibles; encore y en a-t-il une qui n'est qu'un squelette habillé, et l'autre a besoin d'être cirée et vernie de temps en temps pour ne pas trop se dégrader.
J'ai vu la statue de Kléber, qui est tout ce que peut être une statue, avec des bottes, un pantalon, un habit et une queue à la prussienne, et j'ai couru sur la place du Marché pour admirer la statue de Guttenberg.
En vertu de l'enthousiasme universel qu'elle a excité dans beaucoup de journaux, j'ai tourné pendant un quart d'heure autour de la statue pour découvrir le chef-d'œuvre. Vous pouvez m'en croire, cela n'a ni grandeur, ni beauté, j'irai même jusqu'à dire que cela n'est pas fait. Il y a dans l'ensemble une confusion fâcheuse, et dans les détails
un dédain par trop superbe du travail qui polit et achève.
C'est surtout quand un artiste donne qu'il devrait donner des œuvres supérieures -, car si les peuples ne sont pas toujours assez riches en écus comptants pour bien payer le génie qui spécule, ils ont du moins assez d'acclamations de reconnaissance et d'éloges pour reconnaître un bienfait : et puisque daos cette occasion le sculpteur ne voulait que cela, il est certain que c'est lui qui a gagné au marché.
En définitive, ce qui m'a le plus frappé à Strasbourg, c'est la cathédrale d'une part, et de l'autre un aspic aux filets d'écrevisses, délicieuse fantaisie culinaire dont je ne crois pas qu'on ait la moindre idée à Paris (j'en possède la recette).
En lisant sur la porte de la citadelle de cette ville, qui est l'une des portes de la France, l'inscription suivante :
Servat et observât.
Je me suis senti moins honteux de tous les mauvais calembours que j'ai pu faire dans ma vie. C'est un jeu de mots puérils qui ne dit certainement pas ce qu'on veut lui faire dire.
Enfin, j'ai quitté Strasbourg dans une magnifique voiture à quatre chevaux attelés à l'anglaise, et qui n'était autre chose que l'omnibus qui devait me conduire au pont de Kehl.
Du reste, plus j'ai avancé dans mon voyage, plus j'ai méprisé le fiacre de Paris comme une chose honteuse, sale,
dure, désagréable. Le moindre berlingot allemand qui vous promène dans une petite ville, vaut mieux que nos voitures de remise.
Il n'y a rien à dire du Rhin, depuis Kehl jusqu'à Iffeitsheim, où on débarque pour aller à Bade.
L'entrée de cette ville est une chose charmante ; c'est une allée de parc bordée par une petite rivière qui, grâce à de nombreuses retenues faites de distance en distance, bruit de ce murmure éternel que Bossuet attribuait aux cascades de Chantilly.
De tous côtés, et parmi les arbres et les gazons, de charmantes maisons, de vastes hôtels, et enfin le palais de la Conversation, immense Capharnaùm, où l'on boit, où l'on mange, où l'on danse, où on rit, où on joue, où on fume. Tout autour, les premières collines et les premiers arbres de la forêt Noire ; partout une vie élégante, active, opulente, parisienne, parmi des ombrages verts et un air par, sans gaz, ni poussière.
Tous ces gazons, tous ces massifs, toutes ces plates-bandes garnies de fleurs, ne sont protégés ni par des palissades, ni par des gardiens l'épée au côté; d'ailleurs ce n'est pas un jardin clos, c'est la voie publique. Et tout cela est respecté, tout cela reste frais, propre, entier.
Il n'en est pas de même chez notre peuple parisien, à qui on ne fait pas un beau monument, à qui on n'ouvre pas une enceinte, qu'il ne s'empresse de la dégrader par toutes les saletés possibles. Bade est un quartier qui manque à Paris, mais qui ne pourrait y exister quinze jours.
Lorsque j'arrivai à Bade, l'affluence était si grande qu'il
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me fallut courir d'hôtel en hôtel pour y trouver uq logement; malgré le nombre et l'énormité de ces établissements, ils sont presque toujours pleins.
Gela se conçoit, quand on a passé quelques jours dans ce pays. C'est une vie de château appliquée à une Tille peuplée d'un monde que les plus opulents souverains ne pourraient réunir chez eux. Le matin on se promène aux environs, à cheval, en voiture ; le soir on a bai ou concert.
Permettez-moi, avant de vous entretenir des excursions que j'ai faites durant mon séjour dans cette ville, de vous raconter une affaire qui n'a pas été sans quelque importance, et permettez-moi de vous la raconter comme je l'ai vue, pour qu'on ne puisse suspecter ma fidélité.
Grâce à l'hospitalité partiale de M. Bénazet poux les Français, et un peu aussi pour les artistes, j'avais visité dans tous ses détails cet établissement unique qu'il a créé à Bade. J'avais vu les salons publics décorés par Gicéri, les salles particulières toutes ornées de lustres, de bronzes, toutes tendues de riches étoffes que l'aristocratie se réserve, lorsqu'il me fît pénétrer dans la «aile du bal, où je vis une nombreuse réunion de jolies femmes de toutes les contrées et de fashionnables de tous les pays.
Je m'étais assis près de l'orchestre pour voir à mon aise danser la Russie, l'Angleterre et la France; car ces trois nations avaient là d'illustres représentants, lorsque j'aperçois Thalberg et Herz, que vous connaissez, et Théodore Haumann, un violoniste qui a bien du talent et dont j'aurai occasion de vous parler encore ; nous nous étions à peine dit bonjour, que l'un de ces messieurs me demanda
si j'ai lu les journaux de Paris; et sur ma réponse négative, ils m'apprennent l'existence du fameux traité relatif à la question d'Orient, et qui vient de bouleverser toute la politique de M. Thiers.
À l'instant même nous voilà, nous genâ fort peu politiques par notre état, discourant sur cette nouvelle qui arrivait à l'instant même.
Nous en étions à calculer les chances de guerre que cette trahison de lord Palmerston jetait dans l'Europe, lorsque nous remarquâmes dans le bal une agitation très-prononcée*, il se forme des groupes d'hommes et de femmes; on se divise, on chuchote , et tout à coup, au milieu d'un galop très-actif, une partie de l'assemblée se lève et se retire d'un air courroucé. C'étaient, en tête, la famille de Rohan, la princesse de Béthune et les Français en masse. Un moment après, la comtesse Strogonoff, la princesse Wialenski s' éloignent avec la môme rapidité. Les danseurs sont interrompus, le bal cesse : il y a scission, division, guerre. Le traité d'Orient venait sans doute de porter ses fruits.
Cependant, j'aperçois M. Bénazet livré aux vives interpellations de plusieurs personnes. C'étaient le marquis de Saint-Marsan, le comte Blucher et le comte de Malzan ; la France, la Prusse et la Hollande qui avaient l'air de menacer M. Bénazet d'un terrible et prompt abandon.
Je m'approche pour savoir le danger que court ma patrie de la part des puissances coalisées, et j'apprends là le terrible secret de cette insurrection princière.
Or, monsieur, parmi les raretés que vous rencontrerez à Bade, il y a quelques personnes qui prennent un bain. A
ces personnes très-exceptionnelles le docteur Gugret a ordonné de se coucher constamment à dix heure* C'est la faction du cotillon hàtif ; le cotillon est une danse qui clôt le bal ; et si cette faction l'emporte, la danse qui commence à peu près à neuf heures et demie, se trouve à peu près supprimée.
Comme je vous l'ai dit, cette faction a pour chefs les princesses de Béthune, de Rohan et de Poix, qui ont trouvé moyen de diviser le parti russe en gagnant à leur cause la comtesse Strogonoff, qui porte avec une charmante bonhomie et un esprit des plus fins un des grands noms diplomatiques du Nord, et la princesse Wialenski, qui cause mieux que la Française la plus instruite, de toutes les choses de notre pays. Ce sont toutes ces dames qui, ayant entendu commencer un galop à l'heure fatale, avaient violemment déserté le bal.
Heureusement qne le parti du cotillon tardif avait aussi de grandes autorités; d'abord tout le parti anglais, représenté par lady Wellesley et lady O'Donnel, plus une autre fraction du parti russe représenté par la princesse Anna Krayesfski et la princesse Labanoff, qui est bien la plus jolie enfant mariée que j'aie vue. Cette faction, qui se porte bien, veut danser indéfiniment et s'est révoltée contre le cotillon de dix heures; et il paraît que sans prévenir personne, elle l'avait fait retarder d'une demi-heure.
De là la sortie de la France, scandale, rupture, menaces de part et d'autre de ne plus aller au bal. L'affaire a duré trois jours; mais heureusement MM. de Saint-Marsan et Blucker se sont posés comme médiateurs.
IL y a eu pourparlers, conférence, négociations, ambassades, représentations faites au cabinet Bénazet, qui était accusé de partialité pour le cotillon tardif; et en lin, à un bal solennel qui a eu lieu le surlendemain, la paix générale a été signée au nom de l'orchestre jouant des valses de Strauss et les galops de Labeski. Les jours ordinaires, on dansera jusqu'à dix heures; les grands jours, le cotillon ne pourra être demandé qu'à minuit.
Voilà la cause de tout ce trouble qui m'avait si fort alarmé, de cette rupture qui me semblait tenir au renversement de l'équilibre européen, de cet événement auquel ont pris part des diplomates d'un ordre très-élevé, et qu'il est inutile de vous nommer.
Du reste, la solution amicale de cette importante affaire me fait espérer que la question d'Orient va s'arranger. Il faudrait que la diplomatie fût bien mal habile de pas concilier des intérêts de peuples et de souverains, lorsiju'on a concilié à Bade des amours-propres de femmes.
Bade, le 85 août.
Les affaires qui préoccupent tout le monde sont sigraves, que vous n'aurez sans doute point pris garde à l'intervalle qui sépare ma première lettre de celle-ci.
En tous cas, veuillez recevoir mes excuses de ne vous avoir pas écrit plus tôt, quoiqu'il fût peut-être plus convenable de m'excuser de vous écrire encore, lorsque tant et de si hauts intérêts s'agitent de toutes paris. Quoi qu'il en soit, je continue puisque j'ai commencé, en vous laissant juge de l'opportunité de mes petites conûdences.
Je vous ai déjà dit que Bade était une ville charmante ; mais ce qui vaut cent fois mieux que la ville elle-même, ce sont les environs ; et ce qui ajoute au charme de ce pays délicieux, c'est qu'on le parcourt par les routes les plus faciles et les mieux entretenues. Que ce soit un résultat de la bonne administration et de la richesse du pays, on aurait tort de le penser.
Bade est un lieu de plaisance pour l'Europe où la spécu-
lation seule entretient ce confortable, qui cesse dès qu'on a dépassé un certain rayon. C'est notre ancien jardin de Tivoli exploité sur une très-grande échelle. Aussi trouvezvous des auberges, cuisine allumée, aux coins de toutes les routes.
De toutes parts vous êtes averti, par un tarif qui entre dans les détails les plus minutieux, qu'une admirable prévoyance a combiné les meilleures manières d'extraire l'argent étranger de la poche du voyageur. D'abord toutes les monnaies ont cours dans ce pays, et le moindre habitant en connaît parfaitement la valeur, et la réduit très-facilement en florins et en kreutzers, qui sont la monnaie légale du grand-duché.
Ensuite, par une supercherie assez habile, on a taxé le prix de toutes les courses de voitures, toujours en partant de Bade. Ainsi, lorsque vous allez voir quelque curiosité située à une demi-lieue de la ville, il vous en coûte une somme déterminée d'avance. Mais s'il vous convient d'aller une demi-lieue plus loin, ce n'est pas le prix de cette demi-lieue de plus que vous payez ; c'est le prix entier d'une nouvelle course, comme si vous partiez de Bade pour y aller directement.
Sur ce chapitre, les cochers sont d'une inflexible obéissance au règlement; et si vous discutez avec eux, ils cessent immédiatement de comprendre le français, qu'un moment avant ils entendaient à merveille, et vous opposent la taxe imprimée qui est leur suprême raison.
Ce tarif ne vous sauve pas cependant du trinking (soit pour-boire) que tous les cochers réclament avec une insis-
tance qui laisse bien loin la rapacité de tous ceux que j'ai rencontrés. Je ne connais pas de poches plus altérées que * celles de ces bons Badois.
La rétribution que Ton doit aux portes de chaque château et au concierge de chaque point de vue est également tarifée.
Du reste, je ne vous dis tout cela, que pour vous montrer jusqu'où s'étend cette organisation de l'impôt indirect, car, somme toute, on s'en tire encore à très-bon marché, et il faut reconnaître qu'on vous en donne pour votre argent. Une fois seulement j'ai été singulièrement désappointé au bout d'une de mes courses.
Sur la foi des éloges pompeux que m'en avait faits la liste des belles choses à visiter, je suis allé à ce qu'on appelle le rendez-vous de chasse ; je trouvai au milieu de la forêt une vaste percée qui laisse la vue s'étendre sur le Rhin, et un cabaret où, comme partout, on peut boire et manger. Je demandai au gardien de ce cabaret et de cette lande où était la chose curieuse à visiter, et il me répondit :
« Le grand-duc se propose de bâtir un château à cet endroit : n'est-ce pas, monsieur, qu'il sera bien situé?»
J'atteste que lorsque le château sera fait il sera très-curieux à voir, attendu que le grand-duc est un homme de goût, qui fait fort bien tout ce qu'il fait, et je le recommande à mes petits-neveux. Ceci excepté, tout le reste ne ment point au programme qui le recommande.
Peut-être me suis-je laissé aller trop facilement à l'envie extrême que j'avais d'être ému, et peut-être trouvera-t-on
que je fais de l'admiration à bien peu de frais. Mais il faut bien que je vous dise pourquoi cela m'a charmé.
Dans une de mes premières excursions, je suis allé toit le château d'Eberstein. C'est, en sflmme, un assez pauvre château, sans caractère extérieur, et dans lequel on a incrusté par-ci par-là de vieux écussons aux armes des anciens margraves, surmontés d'énormes cornes, ce qui, comme vous devez le penser , a produit un large contingent de plaisanteries à notre esprit français. L'escalier qui monte aux appartements est une vraie rampe de pierre, et le premier salon où Ton entre est assez misérablement parqueté en sapin. 11 y a aux fenêtres des rideaux de calicot, et les meubles n'auraient guères cours à Paris que dans la Tue Chapon.
Mais on a suspendu aux murs une collection d'armures d'une très-belle conservation, et qui donnent une idée assez exacte des progrès qu'a faits l'humanité dans l'art de se tuer. On y voit qu'à mesure qu'on a inventé des moyens destructifs plus violents, on a diminué les moyens défensifs.
Lorsque nos pères n'avaient que de longues épées, des haches et des lances pour s'entr'égorger, on voit que les hommes s'enfermaient dans des boîtes de fer qu'il fallait battre comme des enclumes pour leur faire les plus petites contusions. Quand on a inventé la poudre et les premiers «ngins de guerre, l'inutilité de ces grosses cuirasses contre les projectiles les a rendues plus légères . Probablement que nos pères ont pensé que c'était trop de porter cent livres de fer sur le corps pour être aussi proprement
tué que s'ils avaient été en chemise. Les cuissarts, les jambarts disparaissent; on ne protège plus que la poitrine et la tête, jusqu'au moment où on se décide à se faire tuer tout à fait à son aise, et où l'on va, comme aujourd'hui à rencontre du canon Paixhans avec un habit de drap et en pantalon de toile.
Une chose que j ? ai remarquée dans quelques-unes de ces vieilles armures, c'est qu'elles n'ont que la partie antcrieure de la cuirasse. Gela m'a paru très-ingénieux. En effet, le moyen de ne pas être brave, lorsqu'on ne pouvait tourner le dos à l'ennemi qu'en lui montrant la seule par* tie vulnérable de son corps.
Indépendamment de ces armures, il y a derrière les rideaux de calicot des vitraux en miniature extrêmement jolis, et derrière ces vitraux, les plus magnifiques paysages qu'on puisse voir.
Voilà ce que tous les millions de Louis XIV n'ont pu donner à Versailles.
C'est une vallée profonde autour de laquelle ondoient des collines toutes chargées de sapins et montant de vague en vague jusqu'aux sommets bleus delà Forêt-Noire. Je m'étais imaginé qu'une forêt de sapins devait avoir une teinte uniforme de vert. Point du tout, il y a dans cette couleur des mitions de nuances qui tiennent à l'exposition, à la lumière, à la qualité et à l'âge des arbres. Il y a des verts sombres et rudes sur lesquels le feuillage des bouleaux se détache comme des panaches d'argent; il y a des verts blonds et jaunes parmi lesquels s'élèvent de grandes roches grises et renfrognées; il y a des verts qui, de la hauteur où on
les contemple, là où la hauteur des sapins se réduit aux proportions d'une herbe touffue, ressemblent à on gazon soigneusement fauché et coupé de charmantes allées.
Au fond de toute cette harmonieuse verdure qui s'en va se fondant en toutes sortes de nuances jusqu'aux limites du ciel, c'est la vallée toute coupée de ruisseaux limpides, semée de charmants villages, de scieries de bois chacune avec son enclos, sa cascade blanche, sa grande roue tournante et le bruit de ses eaux et de ses roues, et de ses scies, qui monte jusqu'à tous comme un doux murmure. Puis tout à coup vous entendez une musique de cors qui s'en va dans les profondeurs des gorges, et que les échos vous renvoient après l'avoir fondue en une vague harmonie.
Que voulez-vous que je vous dise, mais quand j'ai vu ce beau spectacle, entendu ce grand et doux concert, j'ai été pris d'une joie inconnue, calme; il me semblait que mon coeur se dilatait jusqu'où mon œil pouvait voir, il me semblait que je respirais un air qui devait purifier l'âme et la pensée.
Nos campagnes n'ont pas cet air-là; elles sentent toujours ou le fumier, ou la poussière, ou l'eau croupie; celui-ci ne sent rien, pas môme le papier imprimé, ce parfum souverain d'un feuilletonniste. Suis-je donc bien enfant encore, ou bien niais? Mais à l'aspect de cette nature, où rien ne parait décrépit, pas même le champ moissonné, je me suis presque demandé ce que j'avais fait de ma belle jeunesse, et si mieux ne valait pas avoir vécu sous ces beaux ombrages, parmi ces sources limpides et avoir cheminé,
un amour dans le cœur, par ces sentiers tout bordés de fleurs et parfumés de fraises, que d'avoir enchaîné sa vie, son âme, sa pensée à une plume de fer qui est comme le Méphistophélès de Faust, et qui devient votre maître implacable, lorsque vous croyez en avoir fait votre esclave.
Je ne sais combien de temps cette extase et ce regret eussent duré, mais la voix impérieuse de la jeune fille qui vous ouvre les portes, m'avertit que j'avais assez rêvé, et que d'autres curieux attendaient leur tour pour méditer.
Je sortis, et je rencontrai à la porte l'élite des lions parisiens, qui profitaient de la clôture de l'Opéra pour voir autre chose que la nature sur toile et la beauté sous maillot. Je les en félicitai moi-même; mais, voyez comme je suis bête : si j'avais seulement regardé à ma montre, j'aurais compris tout de suite que l'heure n'était pas encore venue où les salons de jeux étaient ouverts.
C'est en quittant ce château d'Ëberstein que je suis allé à la Favorite. Quel contraste! Après cette grande et riche nature, si amplement ouverte à l'œil et à la pensée , un château enfoncé dans un parc qui ne vaut pas une des bellesallées des Roches.
11 faut reconnaître aussi que ce château est merveilleux; il a été construit en 1726. On ne peut donc pas dire qu'il soit du* style Louis XV, et jamais dans le dix -septième siècle on ne s'avisa de construire quelque chose ..de plus fantasquement grotesque. Les murs extérieurs sont en rocaille.
On raconte que la margrave Sibylle, qui a fait bâtir ce
château, a ramassé dans les ruisseaux qui l'environnent toutes les pierres dont ces murs sont tapissés. Elle s'était imposé ce travail en expiation d'une jeunesse qui avait plus que justifié l'ornement dont se couronnait le casque de son mari, le fameux Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs, dont je vous ai dit le blason.
Un mauvais plaisant qui était avec nous, c'était un Français, proposa de faire de cette pénitence volontaire une loi obligatoire pour toutes les Sibylles contemporaines, et d'en appliquer le résultat à la construction des chemins de fer.
Un ex-ministre des travaux publics, je ne dis pas de quel pays pour qu'on ne lui jette pas les pierres de toutes nos grandes routes, cet ex- ministre, dis-je, qui se trouvait là, supputa en une minute qu'en moins de six mois toutes
les grandes lignes votées et non votées pourraient être achevées.
Après cette plaisanterie qui montre que nous sommes le peuple le plus galant de la terre, nous entrâmes dans ce château.
11 faut vous dire que- ce château vous est montré par un ancien sous-officier au service de France, qui a rapporté de ses campagnes la croix de la Légion-d'Honiteur et les quelques mots de notre langue qui lui servent à dire bonjour et bonsoir. Indépendamment de ces formules, il a un petit vocabulaire à l'usage exclusif du château.
Voici cçmment il s'en sert : il vous introduit d'abord dans une chambre meublée en laque de Chine, et il vous dit:
— Jambre d'attente; gine, tout gine.
Gela veut (tire Chine, tout Chine.
Ceci est très-bien, et Ton regarde curieusement de fort beaux meubles extrêmement curieux.
On passe ainsi deux ou trois pièces. L'une, « c'est borfire, tout borfire; » l'autre, « zaxe, tout zaxe, » et Ton arrive à une chambre magnifique où notre homme s'écrie :
— Jambre du margrave, chapon, vrai chapon (Japon) !
A cette exclamation , les cornes du cimier souverain, les pierres de la dame Sibylle nous sont revenues à l'esprit, et nous sommes partis d'un de ces éclats de rire français qui font sourire les Allemands d'une pitié bienveillante pour notre extravagance.
11 parait que notre vieux sous-officier avait gardé un bon souvenir de notre nation, car il nous dit d'un accent de bonhomie charmante :
— Bien gais les Français, toujours, toujours !
Nous aurions été bien fâchés d'offenser ce brave homme, et nous pensâmes à nous amuser de ce que nous voyions, et non plus de son jargon.
Si l'extérieur de cet édifice est grotesque, l'intérieur est mirobolant. Je me sers à dessein de cette expression, attendu que les appartements ont l'air d'être vêtus en charlatans.
Il y a de vieilles soies passées, brodées de verre, des stucs sur lesquels on a plaqué des broderies de laine et de paillettes.
Une petite salle est toute tapissée de petits miroirs de Venise, et au centre de chacun de ces miroirs on a collé une petite miniature représentant un homme illustre.
J'ai trouvé sur la même ligne Socrate , Glovis et Bayie.
Le pavé est en mosaïque, et rappelle les pierres asaroliques dont les Romains paraient leurs salles à manger. Ce sont des objets de toutes sortes semés à terre.
Les Romains y mettaient des coupes renversées, des miettes de pain, des taches de vin, des vases brisés. Ici ce sont des jeux de cartes dispersés, des dés, des verres, des dominos, des bijoux, tout ce qu'avait adoré la bçlle Sibylle, et tout ce qu'elle foulait aux pieds quand elle construisit ce singulier château.
Quant à l'ornement architectural de cette demeure, tout ce que nous possédons en France de plus rococo est d'une pureté de ligne admirable à côté de ces contournements prodigieux. C'est un enchevêtrement de lignes biscornues, de fleurs, de fruits, de figures, d'animaux, de masques, de satyres, de queues de lézard, tout cela d'un marbre barbouillé de rouge, de blanc, de rose, comme un morceau de galantine; les balustres des galeries sont renflées dans le haut et évidées par en bas ; les lustres sont comme des fagots de branches de cuivre.
11 y a une salle à manger. qui occupe le centre du château depuis le rez-de-chaussée jusqu'à la toiture. Le plafond en est divisé en compartiments qui ne sont ni ronds, ni ovales, ni d'une forme quelconque. Ce sont de grosses lignes d'ornement qui se rencontrent où elles peuvent en formant des cadres bizarres au fond desquels on a peint des Turcs de mardi-gras, des bergères de Scudéri, des chevaliers à figure et à vêtements de buffle; les statues s'arrondissent aux angles arrondis de cette salle dans des niches inégaie-
ment rondes. Les formes de ces statues tiennent singulière • ment du cerceau, les hanches sont en cerceau, les jambes, les cuisses, tout est en cerceau; les petits anges qui les adorent sont si gros qu'on aurait peur qu'ils crèvent dans leur marbre, s'ils n'étaient ficelés par des plis profonds comme des boudins trop mous.
Si madame de Pompadour avait vu la Favorite, ou elle en serait morte de dépit, ou l'architecture romaine n'eût pas eu besoin de la Révolution pour redevenir à la mode. En sortant de ce château on paierait une ligne droite vingt francs le pouce, rien que pour la regarder.
C'est dans le parc de ce château qu'on voit l'ermitage où Sibylle venait se repentir. C'est une espèce de chapelle en bois, où le jour ne pénètre qu'à travers des vitres jaunes, qui , en plein soleil , lui donnent l'aspect d'une fournaise.
On nous y montre les cilices avec lesquels la margrave macérait cette beauté qui avait été si faible. Les pointes en sont si horriblement aiguës, que j'ai pensé que c'était trop de remplacer par une pareille ceinture, cette ceinture de Vénus que Sibylle avait si longtemps portée et si souvent dénouée.
Cela me faisait mal à voir, mais un cicérone, qui accompagnait d'autres visiteurs, m'a rassuré en me disant que la margrave était vieille et laide quand elle avait pris ce parti désespéré. 11 s'est servi, à ce propos, d'une expression dont la brutalité m'a fait regarder cet homme en face.
Une dame lui a dit :
. — Comment I elle se mettait cela sur la peau?
— Oui, madame, mais c'est quand elle ne savait plus qu'en faire.
J'ai mieux regardé cet homme, et j'ai reconnu un de ces hideux marchands de contremarques qui infestent les boulevards de Paris et les abords des théâtres. Jamais un honnête Allemand n'eût dit cela même d'une Messaline.
Cet homme m'a gâté tout mon plaisir de la journée, et je suis rentré à Bade où j'ai appris qu'on venait d'arrêter un Français qui avait volé dans un hôtel. Je suis devenu triste et presque honteux; et vous ne serez pas surpris de ce sentiment, lorsque vous saurez que le soir, dans les salons, où l'on s'entretenait de ce petit événement, chacun demandait avec curiosité quel était cet homme; et Russes, Anglais, Allemands se disaient d'un air satisfait :
— C'est un Français.
Je suis bien pauvre, mais j'aurais donné à cet homme les dix louis qu'il avait volés pour ne pas voir autour de moi ces physionomies qui semblaient dire :
— Ce ne pouvait être qu'un Français.
Pour la première fois, et bien en petit, j'ai senti combien la susceptibilité nationale grandissait à l'étranger.
Alors je me suis mis dans un coin pour regarder jouer. Ah ! quelle belle tirade philosophique j'ai faite en moi-même contre cette funeste passion, surtout par quel calcul facile et rapide je me suis prouvé qu'il était stupide de jouer contre une chance certaine de perte ; car, grâce au calcul des probabilités, nous n'avons même plus le Hasard, ce dieu qui devait être le frère de l'Espérance, et en qui on aimait tant à croire quand on était pauvre.
Je me suis demandé par quelle insigne bêtise on s'acharne à lutter contre un ennemi évidemment plus fort que soi, et je n'avais pas fini ma tirade et mes calculs que j'avais déjà tiré quelques écus de ma poche, et que je les avais jetés sur le tapis vert. Us ont fui sans retour cette poche hospitalière qui ne demandait pas mieux que de leg voir revenir comme des enfants prodigues repentants; mais ils n'ont pas voulu entendre les bonnes raisons des frères que j'ai envoyés à leur poursuite, et qui se sont aussi laissé gagner par le mauvais exemple, j'allais écrire par le trente-et-quarante , et j'ai compris alors pourquoi on jouait.
On ne joue pas pour gagner de l'argent, c'est «une vile calomnie contre les joueurs que de le prétendre : on joue comme on aime la femme qui nous trompe, et comme on la poursuit à toute heure; c'est une lutte où l'on veut maîtriser un être qui vous échappe sans cess; et je suis assuré que le joueur qui fait réussir une fois une martingale longtemps combinée, et qui lui a coûté dix mille francs, est parfaitement heureux si elle lui fait gagner cent écus.
Du reste, je vous prie de croire que ce n'est pas à mon propos que j'ai fait cette théorie. Le peu de curiosité que j'y mettais ne serait* pas éteint au bout de quelques instants, que la vanité m'aurait arrêté.
Si vous saviez quelle piteuse figure faisaient mes maigres florins d'argent à côté de ces piles d'or , qu'un certain grand-duc de flesse, un Anglais et quelques Russes éparpillaient sur la table! Quels gaillards! et comme ils en perdaient ! Si ce n'est qu'ils mettaient sans compter, ils auraient
eu l'air de faire un paiement continu au croupier qui les ratissait, les ratissait, les ratissait.
Ah ! qu'on doit être heureux d'avoir tant d'argent à perdre, quand on a l'esprit de le garder ! Je m'en trouvai assez pour ne pas risquer le mien. Je vous jure qu'à Bade c'est une distinction.
Ce soir-là, du reste, il y avait concert, Ole-Bull jouait du violon. Je suis allé l'entendre et j'ai pris rendez-vous avec quelques personnes pour de nouvelles excursions.
Je ne veux pas vous fatiguer de mon enthousiasme pour
la beauté toujours nouvelle de ce pays, je ne vous parlerai
point de tous les charmants villages que j'ai visités; mais
le vieux château mérite qu'on le voie.
Cette ruine a cela de particulier qu'elle n'est pas assise au sommet de la montagne, mais qu'elle est attachée à son plan le plus élevé. Les murs montent le long de la roche et s'en servent comme d'un appui. Il en résulte qu'à toutes les hauteurs de ce château vous avez d'un côté les murs bâtis et de l'autre le roc dans lequel on taillait les chambres et les escaliers, et par-ci par-là des cours élevées à plus de soixante pieds de la porte par où l'on entre, et où l'on trouve des arbres d'une énorme dimension.
On monte encore, et après avoir traversé plusieurs étages, vous vous trouvez encore sur quelque plate-forme où la forêt a repris ses droits : ainsi jusqu'à la dernière tour qui seule domine le rocher.
Il en résulte que cette construction est d'une élévation prodigieuse, et qu'elle commence au pied du roc par un passage assez étroit, et va toujours s'éiargissant jusqu'au
sommet, le rocher faisant une diagonale sur laquelle tombe la ligne perpendiculaire de ces murs épais. A la dernière hauteur où nous avons pu parvenir, nos voitures restées au pied du château disparaissaient presque à nos yeux.
L'aspect extérieur de ces ruines n'a rien de bien considérable, cachées qu'elles sont par des arbres qui croissent dans les crevasses et jusque sur la crête des murs; mais quand on est à l'intérieur et qu'on en mesure la grandeur, les mille détours, les divisions innombrables, on comprend ce que devait signifier cette féodalité qui peuplait tout cela d'hommes armés et qui faisait servir des roches énormes de gradins à ses énormes châteaux.
A peu de dislance de cette belle ruine est le nouveau château, sotte bâtisse, quoiqu'elle date de deux siècles. Ce n'est qu'en descendant dans les souterrains qui lui ont servi de fondements qu'on y trouve quelque chose de curieux.
Les savants prétendent que ce sont les restes d'un temple romain dédié aux dieux tutéîaires des sources; et en effet on y voit encore un bain en gradins circulaires comme les Romains avaient coutume de les bâtir. D'autres disent que c'était sous ces affreuses voûtes que se tenaient les séances des tribunaux secrets.
Ceux-ci nous montrent le puits par où Ton descendait les prisonniers, et qui, regardé d'en bas, ne laisse voir qu'une ouverture à peine visible, tant il est profond ; ils vous montrent ausai les oubliettes sur lesquelles on passe sur des planches assez mal jointes.
Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de vraiment curieux dans ce souterrain, ce sont les portes qui ferment ces ténébreux
cachots. Elles sont d'une seule pierre, et, lorsqu'on les fait tourner sur leurs gonds, elles vibrent d'un son d'une pureté et d'une puissance admirables; ce son, qui va retentissant sous les longues galeries de ces cachots, finit par devenir effrayant comme un cri de douleur infatigable.
Il lit taire toutes nos plaisanteries, tant il était à la fois plaiutif et fort ; et on sent qu'une pareille porte ne pouvait jamais s'ouvrir ou se fermer que pour un supplice. Ce seul son et ces portes prouvent que ces souterrains ont dû être d'horribles prisons. C'est là, du reste, qu'avait lieu la cérémonie qu'on appelait le baiser de la demoiselle.
Voici la version que m'a racontée un monsieur que je soupçonnai d'abord être un poëte gascon ;
* De chaque côté des oubliettes, il y a deux prisons 'fermées par une de ces affreuses portes. Un chevalier (remarquez le chevalier ) était enfermé dans l'une, et son amante (je crois que mon narrateur était un coiffeur), son amante, dans l'autre. Ils étaient accusés du crime de s'aimer sans la permission du père de la demoiselle. Le tribunal leur fait annoncer qu'ils sont acquittés, et- à preuve de sa bienveillance, on ouvre simultanément leur prison en les priant de se précipiter dans les bras l'un de l'autre ; mais à l'instant où chacun a franchi son seuil respectif, la trappe des oubliettes s'ouvre, et tous deux embrassés, ils tombent dans le gouffre où les reçoit une roue de fer dentelée de lames de rasoirs. » ( Décidément mon narrateur ne pouvait être qu'un barbier. )
Cependant l'histoire circulait et les dames y prenaient goût, trouvant ce raffinement de barbarie d'un moyen âge
DE VOYAGE. 307 w
achevé ; déjà môme on calculait assez impertinemment que je pourrais bien faire uu volume in-octavo avec cette bête d'histoire, lorsque la petite tille qui nous conduisait nous rit au nez et nous expliqua que la demoiselle n'était autre chose qu'une machine en fer qui empoignait le prisonnier au moment où il sortait de son cachot, lui cassait au préalable les bras et les jambes, et qui après ce baiser affectueux le lâchait dans les oubliettes , où il mourait le plus vite quil pouvait.
Cette histoire ne vaut guère mieux que l'autre ; mais elle n'est pas si niaise , et la petite fille nous la racontait avec une si crédule assurance, qu'elle fut acceptée comme incontestable. Voilà tout ce que j'ai pu recueillir sur ces fameux souterrains.
Quant aux sièges des juges et aux instruments du supplice qui ornaient l'enceinte, au dire général, il n'y en avait pas la moindre trace. Sur mon observation, l'enfant me répondit :
— Ce sont les Anglais qui ont tout volé.
Sous ce rapport le peuple britannique a une réputation colossale.
Partout où vous trouverez un doigt qui manque à une statue, un nez à un visage, une pierre à une mosaïque, un morceau de bois à un banc, on vous répond ;
— Ce sont des Anglais qui ont cassé cela pour l'emporter. On appelle cela en Angleterre faire des collections de
curiosités.
Toutefois il y a une chose qu'on ne montre point aux étrangers, qui m'a fort étonné et que j'ai découverte au