Langloh Parker, Euahlayi, p
9. « L'esprit d'un homme, dit Mrs Parker {Ibid.), est dans son Yuanbeai (totem individuel) et son Yunbeai est en lui. »
DuBKHEiM. — Vie religieuse. 15
coup^ Si l'animal meurt, la vie de l'homme est menacée. Aussi est-ce une règle très générale que l'on ne doit pas tuer l'animal ni surtout en manger la chair. L'interdiction qui, quand il s'agit du totem de clan, comporte toute sorte d'atténuations et de tempéraments, est ici beaucoup plus formelle et absolue -.
De son côté, l'animal protège l'homme et lui sert, en quelque sorte, de patron. Il l'avertit des dangers possibles et des moyens d'y échapper ^ ; on dit qu'il est son ami *. Même, comme il passe souvent pour posséder des pouvoirs merveilleux, il les communique à son associé humain. Celui-ci se croit à l'épreuve des balles, des flèches, des coups de toute sorte ^ La confiance qu'a l'individu dans l'efficacité de son protecteur est même telle qu'il brave les plus grands dangers et accomplit des prouesses déconcertantes avec une sereine intrépidité : la foi lui donne le courage et la force nécessaires ^ Toutefois, les relations de l'homme avec son patron ne sont pas de pure et simple dépendance. L'individu, de son côté, peut agir sur l'animal. Il lui donne des
1. Langloh Parker, Op. cit., p. ^0. Il en est de même chez certains Salish (Hill Tout, Ethn. Rep. on the Stseelis and Skaulits Tribes,J. A.I., XXXIV, p. 324). Le fait est général chez les Indiens de l'Amérique centrale (Brinton, Nagualism, a Study in Native American Folklore and History, in Proceedings of the American Philosophical Society, XXXIII, p. 32).
2. Parker, Ibid.; Howitt, Nat. Tr., p. 147; Dorsey, Siouan Cuits, X/''' Rep., p. 443. Frazer a fait, d'ailleurs, le relevé des cas américains et a établi la généralité de l'interdiction (Totemism a. Exogamy, III, p. 450). Nous avons vu, il est vrai, que, en Amérique, l'individu devait commencer par tuer l'animal dont la peau servait à faire ce que les ethnographes appellent un sac-médecine. Mais cet usage n'a été observé que dans cinq tribus ; c'est probablement une forme altérée et tardive de l'institution.
3. Howitt, Nat. Tr., p. 135, 147, 387; Austral. Medicine Men, J. A. /., XVI, p. 34; Teit, The Shuswap, p. 607.
4. Meyer, Manners and Customs of the Aborigines of the Encounter Bay Tribe, in Woods, p. 197.
5. Boas, F/''' Rep. on the North-West Tribes of Canada, p. 93 ; Teit, The Thompson Indians, p. 336 ; Boas, Kwakiutl, p. 394.
6. On trouvera des faits dans Hill Tout, Rep. of the Ethnol. of the Statlumh, J. A. /., XXXV, p. 144, 145. Cf. Langloh Parker, Op. cit., p. 29.
ordres ; il a prise sur lui. Un Kurnai qui a le requin pour ami et allié, croit pouvoir, au moyen d'une incantcttion, disperser les requins qui menacent un bateau ^ Dans d'autres cas, le lien ainsi contracté passe pour conférer à l'homme une aptitude particulière à chasser l'animal avec succès ^
La nature même de ces relations paraît bien impliquer que l'être auquel chaque individu se trouve ainsi associé ne peut être lui-même qu'un individu, et non une classe. On n'a pas une espèce pour alter ego. En fait, il est des cas où c'est bien certainement tel arbre, tel rocher, telle pierre déterminée qui joue ce rôle ^ Il en est forcément ainsi toutes les fois où c'est un animal et où l'existence de cet animal et celle de l'homme sont considérées comme solidaires. On ne saurait être uni par une solidarité de ce genre à une espèce tout entière, car il n'y a pas de jour ni, pour ainsi dire, d'instant où cette espèce ne perde quelqu'un de ses membres. Toutefois, il y a chez le primitif une certaine incapacité à penser l'individu séparément de l'espèce ; le lien qui l'unit à l'un s'étend tout naturellement à l'autre ; il les confond dans le même sentiment. C'est ainsi que l'espèce tout entière lui est sacrée*.
Cet être protecteur est naturellement appelé de noms différents suivant les sociétés : nagual, chez les Indiens du
1. D'après un renseignement donné par Howitt dans une lettre personnelle à Frazer [Totemism and Exogamy, I, p. 495 et n. 2).
2. Hill Tout, Ethnol. Rep. on the Stseelis and Skaulits Tribes, J.A. 1., XXXIV, p. 324.
3. Howitt, Australian Medicine Men, J. A. I., XVI, p. 34; Lafîtau, Mœurs des Sauvages Amériquains , I, p. 370 : Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France, VI, p. 68. Il en est de même de Vatai et du tamaniu à Mota (Godrington, The Melanesians, p. 250-251) .
4. Aussi, n'y a-t-il pas, entre ces animaux protecteurs et les fétiches, la ligne de démarcation que Frazer a cru pouvoir établir entre les uns et les autres. Suivant lui, le fétichisme commencerait quand l'être protecteur serait un objet individuel et non une classe (Totemism, p. 56) ; or, dès l'Australie, il arrive qu'un animal déterminé joue ce rôle (V. Howitt, Australian Medicine Men, J. A. L, XVI, p, 34). La vérité est que les notions de fétiche et de fétichisme ne correspondent à rien de défini.
Mexique S manitou chez les Algonkins et okki chez les Hurons^ snam chez certains Salish^ sulia chez d'autres *, budjan, chez les Yuin ^ yimbeai, chez les Euahlayi ^ etc. A cause de l'importance qu'ont ces croyances et ces pratiques chez les Indiens de l'Amérique du Nord, on a proposé de créer le mot de nagualisme ou manitouisme pour les désigner''. Mais eu leur donnant un nom spécial et distinctif, on s'expose à méconnaître leur rapport avec le totémisme. Ce sont, en effet, les mêmes principes qui sont appliqués ici au clan, là à l'individu. De part et d'autre, c'est la même croyance qu'il existe des liens vitaux entre les choses et les hommes et que les premières sont douées de pouvoirs spéciaux dont profitent leurs alliés humains. C'est aussi le même usage de donner à l'homme le nom delà chose à laquelle il est associé et d'ajouter à ce nom un emblème. Le totem est le patron du clan, comme le patron de l'individu sert à ce dernier de totem personnel. Il y a donc intérêt à ce que la terminologie rende sensible cette parenté des deux systèmes; c'est pourquoi, avec Frazer, nous appellerons totémisme individuel le culte que chaque individu rend à son patron. Cette expression est d'autant plus justifiée que, dans certains cas, le primitif lui-môme se sert du même mot pour désigner le totem du clan et
1. Brinton, Nagualism, Proceedings of the Amer. Philos. Society,
XXXIII, p. 32.