V. plus bas, même livre, chap. ix
individu : il est généralement héréditaire; en tout cas, c'est la naissance qui le désigne sans que la volonté des hommes y soit pour rien. Tantôt l'enfant a le totem de sa mère (Kamilaroi, Dieri, Urabunna, etc.); tantôt celui de son père (Narrinyeri, Warramunga, etc.); tantôt enfin celui qui prédomine à l'endroit où sa mère a conçu (Arunta, Loritja). Au contraire, le totem individuel est acquis par un acte délibéré '■ : toute une série d'opérations rituelles est nécessaire pour le déterminer. La méthode la plus généralement employée chez les Indiens d'Amérique est la suivante. Vers l'époque de la puberté, quand approche le moment de l'initiation, le jeune homme se retire dans un endroit écarté, par exemple dans une forêt. Là, pendant une période de temps qui varie de quelques jours à plusieurs années, il se soumet à toute sorte d'exercices épuisants et contre nature. Il jeûne, il se mortifie, il s'inflige diverses mutilations. Tantôt il erre en poussant des cris violents, de véritables hurlements; tantôt il reste étendu sur le sol, immobile et se lamentant. Parfois il danse, il prie, il invoque ses divinités ordinaires. Il finit ainsi par se mettre dans un état d'intense surexcitation, tout proche du délire. Quand il est parvenu à ce paroxysme, ses représentations prennent facilement un caractère hallucinatoire. « Quand, dit Heckewelder, un garçon esta la veille d'être initié, il est soumis à un régime alternatif de jeûne et de traitement médical ; il s'abstient de toute nourriture, il avale les drogues
1. Cependant, d'après un passage de Mathews, chez les Wotjobaluk, le totem individuel serait héréditaire. « Chaque individu, dit-il, réclame un animal, une plante ou un objet inanimé comme son totem spécial et personnel, qu'il hérite de sa mère. » (J. a^id Proc. of the R. Society ofN. S. Wales, XXXVIII, p. 291). Mais il est évident qu^?, si tous les enfants d'une même famille avaient pour totem personnel celui d3 leur mère, ni eux ni leur mère n'auraient, en réalité, de totems personnels. Mathews veut probablement dire que chaque individu choisit son totem individuel dans un cercle de choses affectées au clan de la mère. Nous verrons, en effet, que chaque clan a ses totems individuels qui sont sa propriété exclusive ; les membres des autres clans ne peuvent en disposer. En ce sens, la naissance détermine dans une certaine mesure, mais dans cette mesure seulement, le totem personnel.
les plus énergiques et les plus répugnantes : à l'occasion, il boit des décoctions intoxicantes jusqu'à ce que son esprit soit dans un véritable état d'égarement. A ce moment, il a ou croit avoir des visions, des rêves extraordinaires auxquels tout cet entraînement l'a naturellement prédisposé. Il s'imagine voler à travers les airs, cheminer sous le sol, sauter d'un sommet à l'autre par-dessus les vallées, combattre et dompter des géants et des monstres ^ » Dans ces conditions, qu'il voie ou, ce qui revient au même, qu'il croie voir, en rêve ou à l'état de veille, un animal se présenter à lui dans une attitude qui lui paraît démonstrative d'intentions amicales, il s'imaginera avoir découvert le patron qu'il attendait -.
Cependant, cette procédure est rarement employée en Australie^. Sur ce continent, le totem personnel paraît plutôt être imposé par un tiers soit à la naissance *, soit au moment de l'initiation ^ C'est généralement un parent qui joue ce rôle, ou un personnage investi de pouvoirs spéciaux, tel qu'un vieillard ou un magicien. On se sert
1. Heckewelder, An Account of tlie History, Manners and Customs of the Indian Nations who once inhabited Pennsylvania, in Transactions of the Hislorical and Literary Commîttee of the American Philos. Society, l, p. 238.
2. V. Dorsey, Siouan Cuits, Zi"' Rep., p. 507 ; Catlin, Op. cit,. I, p. 37 : Miss Fletclier, The Import of the Totem, in Smithsonian Rep. f. 1897, p. 580, Teit, The Thompson Indians, p. 317-320 ; Hill Tout, J. A. /., XXXV, p. 144.
3. On en rencontre pourtant quelques exemples. C'est en rêve que les magiciens Kurnai voient leurs totems personnels se révéler à eux (Howitt, Nat. Tr., p. 387; On Australian Medicine Men, in J. A. L, XVI, p. 34). Les gens du cap Bedford croient que, quand un vieillard rêve d'une chose au cours de la nuit, cette chose est le totem personnel de la première personne qu'il rencontrera le lendemain (W. E. Roth, Superstition, Magic a. Medicine, p. 19). Mais il est probable que l'on n'obtient par cette méthode que des totems personnels complémentaires et accessoires : car, dans cette même tribu, un autre procédé est employé au moment de l'initiation, comme nous le disons dans le texte.
4. Dans certaines tribus dont parle Roth (Ibid.) ; dans certaines tribus voisines de Maryborough (Howitt, Nat. Tr., p. 147).
Vi. Chez les Wiradjuri (Howitt, Nat. Tr., p. 406 ; On Australian Medicine Men, in ./. A. /., XVI, p. 50).
parfois, dans ce but, de procédés divinatoires. Par exemple, à la baie Charlotte, au cap Bedford, sur la rivière Proserpine , la grand'mère ou d'autres vieilles femmes prennent une petite portion du cordon ombilical à laquelle le placenta est attaché et font tourner le tout assez violemment. Pendant ce temps, d'autres vieilles femmes, assises en cercle, proposent successivement différents noms. On adopte celui qui est prononcé juste au moment où le cordon se brisée Chez les Yarraikanna du cap York, après que la dent a été arrachée au jeune initié, on lui donne un peu d'eau pour se rincer la bouche et on l'invite à cracher dans un baquet rempli d'eau. Les vieillards examinent avec soin l'espèce de caillot formé de sang et de salive qui est ainsi rejeté, et l'objet naturel dont il rappelle la forme devient le totem personnel du jeune homme ^ Dans d'autres cas, le totem est directement transmis d'un individu à un autre, par exemple du père au fils, de l'oncle au neveu ^ Ce procédé est également employé en Amérique. Dans un exemple que rapporte Hill Tout, l'opérateur était un shamane* qui voulait transmettre son totem à son neveu. « L'oncle prit l'emblème symbolique de son snam (totem personnel); c'était, en l'espèce, la peau desséchée d'un oiseau. Il invita son neveu à souffler dessus, puis il en fit autant lui-même et prononça des paroles mystérieuses. Il sembla alors à Paul (c'était le nom du neveu) que la peau devenait un oiseau vivant qui se mit à voltiger autour d'eux pendantquelques moments pour disparaître ensuite. Paul reçut pour instructions de se procurer, ce jour même, la peau d'un oiseau de même espèce et de la porter sur lui; ce qu'il fit. La nuit