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DuRKHEiM. — Vie religieuse. 23
en clans totémiques, tout comme les hommes d'aujourd'hui, ils passaient leur temps en voyages aux cours desquels ils accomplirent toute- sorte d'actions prodigieuses dont les mythes perpétuent le souvenir. Mais un moment vint où cette vie terrestre prit fin : isolément ou par groupes, ils s'enfoncèrent dans le sol. Leurs corps se changèrent en arbres ou en rochers que l'on voit encore aux endroits où ils passent pour avoir disparu sous terre. Mais leurs âmes durent toujours; elles sont immortelles. Elles continuent même à fréquenter les lieux où s'est terminée l'existence de leurs premiers hôtes. Ces lieux out, d'ailleurs, en raison des souvenirs qui s'y rattachent, un caractère sacré; c'est là que se trouvent les oknanikilla, ces sortes de sanctuaires où sont conservés les churinga du clan et qui sont comme les centres des diiïérents cultes totémiques. Quand une des âmes qui errent autour de l'un de ces sanctuaires s'introduit dans le coi'ps d'une femme, il en résulte une conception et, plus tard, une naissance ^ Chaque individu est donc considéré comme un nouvel avatar d'un ancêtre déterminé : il est cet ancêtre même, réapparu dans un corps nouveau et sous de nouveaux traits. Or qu'étaient ces ancêtres?
Tout d'abord, ils étaient doués de pouvoirs infiniment supérieurs à ceux que possèdent les hommes d'aujourd'hui, même les vieillards les plus respectés et les magicieus les plus réputés. On leur prête des vertus que nous pourrions qualifier de miraculeuses : « Ils pouvaient voyager sur le sol, sous le sol, dans les airs : en s'ouvrant une veine, chacun d'eux pouvait inonder des régions tout entières ou, au contraire, faire émerger des terres nou-
1. V. sur cet ensemble de conceptions. Spencer et Gillen, Nat. Tr., p. 119, 123-127, 387 et suiv., Norlh. Tr., p. 143-174. Chez les Gnanji, ce n'est pas nécessairement auprès de l'oknanikilla qu'a lieu la conception. Mais on croit que chaque couple est accompagné, dans ses pérégrinations sur le continent, d'un essaim d'âmes du totem du mari. Quand l'occasion est venue, l'une de ces âmes pénètre dans le crps de la femme et la féconde, où que celle-ci se trouve [North. Tr., p. 169).
velles; dans une muraille de rochers, Us faisaient apparaître un lac ou s'ouvrir une gorge qui leur servait de passage ; là où ils plantaient leur nurtunja, des rocs ou des arbres sortaient de terre ^ ». Ce sont eux qui ont donné au sol la forme qu'il a présentement. Ils ont créé toutes sortes d'êtres, hommes ou animaux. Ce sont presque des dieux. Leurs âmes ont donc également un caractère divin. Et puisque les âmes des hommes sont ces âmes ancestrales réincarnées dans des corps humains, elles sont ellesmêmes des êtres sacrés.
En second lieu, ces ancêtres n'étaient pas des hommes, au sens propre du mot, mais des animaux ou des végétaux, ou bien des êtres mixtes où l'élément animal ou végétal prédominait : « Les ancêtres qui vivaient dans ces temps fabuleux, disent Spencer et Gillen, étaient, suivant l'opinion des indigènes, si étroitement associés avec les animaux et les plantes dont ils portaient le nom qu'un personnage de l'Alcheringa qui appartient au totem du kangourou, par exemple, est souvent représenté dans les mythes comme un homme-kangourou, ou un kangourouhomme. Sa personnalité humaine est souvent absorbée par celle de la plante ou de l'animal dont il est censé descendu » ^ Leurs âmes, qui durent toujours, ont nécessairement la même nature; en elles aussi se marient l'élément humain et l'élément animal, avec une certaine tendance du second à prédominer sur le premier. Elles sont donc faites de la même substance que le principe totémique ; car nous savons que ce dernier a précisément pour caractéristique de présenter ce double aspect, de synthétiser et de confondre en soi les deux règnes.
Puisqu'il n'existe pas d'autres âmes que celles-là, nous arrivons à cette conclusion que l'âme, d'une manière générale, n'est pas autre chose que le principe totémique,