Australian Aborigines, p
tains des animaux qu'il mangeait peuvent aussi être prohibés ^
Cette contagiosité du sacré est un fait trop connu ^ pour qu'il y ait lieu d'en démontrer l'existence par de plus nombreux exemples ; nous voulions seulement établir qu'elle est vraie du totémisme comme des religions plus avancées. Une fois constatée, elle explique aisément l'extrême rigueur des interdits qui séparent le sacré du profane. Puisque, en vertu de cette extraordinaire puissance d'expansion, le contact le plus léger, la moindre proximité, matérielle ou simplement morale, d'un être profane suffit à entraîner les forces religieuses hors de leur domaine, et puisque, d'autre part, elles ne peuvent en sortir sans contredire leur nature, tout un système de mesures est indispensable pour maintenir les deux mondes à distance respectueuse l'un de l'autre. Voilà pourquoi il est interdit au vulgaire non seulement de toucher, mais de voir, d'entendre ce qui est sacré ; pourquoi ces deux genres de vie ne doivent pas se mêler dans les consciences. Il faut d'autant plus de précautions pour les tenir séparés que, tout en s'opposant l'un à l'autre, ils tendent à se confondre l'un dans l'autre.
En même temps que la multiplicité de ces interdits, on comprend la manière dont ils fonctionnent et les sanctions qui y sont attachées. Par suite de la contagiosité inhérente à tout ce qui est sacré, un être profane ne peut violer un interdit sans que la force religieuse dont il s'est indûment approché ne s'étende jusqu'à lui et n'établisse sur lui son empire. Mais comme, entre elle et lui, il y a antagonisme, il se trouve placé sous la dépendance d'une puissance hostile et dont l'hostilité ne peut manquer de se manifester sous forme de réactions violentes qui tendent à le détruire.
i. Howilt, Nat. Tr., p. 470-471.
2. V. sur cette question Robertson Smith, The Religion of the Sémites, p. 152 et suiv., 446, 481 ; Frazer, article Taboo dans YEncyclopedia Britannica; Jevons, Introduction to the History of Religion, p. 59 et suiv, ; Crawley, Mystic Rose, ch. ii-ix ; Van Gennep, Tabou et Totémisme à Madagascar, ch. m.
C'est pourquoi la maladie ou la mort sont considérées comme les conséquences naturelles de toute transgression de ce genre ; et ce sont des conséquences qui passent pour se produire d'elles-mêmes, avec une sorte de nécessité physique. Le coupable se sent envahi par une force qui le domine et contre laquelle il est impuissant. A-t-il mangé de l'animal totémique ? Il le sent pénétrer en lui et lui ronger les entrailles ; il se couche par terre et attend la mort ^ Toute profanation implique une consécration, mais qui est redoutable au sujet consacré et à ceux mêmes qui l'approchent. Ce sont les suites de cette consécration qui sanctionnent en partie l'interdit '.
On remarquera que cette explication des interdits ne dépend pas des symboles variables à l'aide desquels peuvent être conçues les forces religieuses. Peu importe qu'elles soient représentées sous la forme d'énergies anonymes et impersonnelles, ou figurées par des personnalités douées de conscience et de sentiment. Sans doute, dans le premier cas, elles sont censées réagir contre les transgressions profanatrices d'une manière automatique et inconsciente, tandis que, dans le second, elles passent pour obéir à des mouvements passionnels, déterminés par l'offense ressentie. Mais au fond, ces deux conceptions, qui, d'ailleurs, ont les mêmes effets pratiques, ne font qu'exprimer en deux langues différentes un seul et même mécanisme psychique. Ce qui est à la base de l'une et de l'autre, c'est l'antagonisme du sacré et du profane, combiné avec la remarquable aptitude du premier à contagionner le second ; or, cet antagonisme et cette contagiosité agissent de même façon, que le caractère sacré soit attribué à des forces
1. V. les références plus haut, p. 182 n. 1. Cf. Spencer et Gillen, Noi^f.h. Tr., p. 323, 324; Nat. Tr., p. 168 ; ïaplin, The Narrinyeri, p. 16; Roth, Norlh Qiieeasland Ethnography, Bull. 10, in Records of tlie Australian Muséum, VII, p. 76.
2. Nous rappelons que, quand l'interdit violé est religieux, ces sanctions ne sont pas les seules ; il y a, en outre, ou une peine proprement dite ou une flctrissure de l'opinion.
aveugles ou à des consciences. Ainsi, bien loin que la vie proprement religieuse ne commence que là où il existe des personnalités mythiques, on voit que, dans ce cas, le rite reste le même, que les êtres'religieux soient ou non personnifiés. C'est une constatation que nous aurons à répéter dans chacun des chapitres qui vont suivre.
Mais si la contagiosité du sacré contribue à expliquer le système des interdits, comment s'explique-t-elle ellemême ?
On a cru pouvoir en rendre compte par les lois, bien connues, de l'association des idées. Les sentiments que nous inspire une personne ou une chose s'étendent contagieusement de l'idée de cette chose ou de cette personne aux représentations qui y sont associées et, par suite, aux objets que ces représentations expriment. Le respect que nous avons pour un être sacré se communique donc à tout ce qui touche à cet être, à tout ce qui lui ressemble et le rappelle. Sans doute, l'homme cultivé n'est pas dupe de ces associations ; il sait que ces émotions dérivées sont dues à de simples jeux d'images, à des combinaisons toutes mentales et il ne s'abandonne pas aux superstitions que ces illusions tendent à déterminer. Mais, dit-on, le primitif objective naïvement ses impressions sans les critiquer. Une chose lui inspire-t-elle une crainte révérentielle? Il en ( conclut qu'une force auguste et redoutable y réside réellei ment ; il se tient donc à distance de cette chose et la traite ' comme si elle était sacrée, alors même qu'elle n'a aucun droit à ce titre K
i. V. Jevons, Introduction to the History of Religion, p. 67-68. i Nous ne dirons rien de la théorie, d'ailleurs peu explicite, de Crawley, 1 [Mystic Rose, ch.iv-vii) d'après laquelle la contagiosité des tabous serait I due à une interprétation erronée de certains phénomènes de con- I tage. Elle est arbitraire. Comme Jevons en fait très justement la
Mais c'est oublier que les religions les plus primitives ne sont pas les seules qui aient attribué au caractère sacré cette puissance de propagation. Même dans les cultes les plus récents, il existe un ensemble de rites qui reposent sur ce principe. Toute consécration par voie d'onction ou de lustration ne consiste-t-elle pas à transférer dans un objet profane les vertus sanctifiantes d'un objet sacré ? Il est pourtant difficile de voir, dans le catholique éclairé d'aujourd'hui, une sorte de sauvage attardé, qui continue à être trompé par ses associations d'idées, sans que rien, dans la nature des choses, explique et justifie ces manières de penser. C'est, d'ailleurs, très arbitrairement que l'on prête au primitif cette tendance à objectiver aveuglément toutes ses émotions. Dans sa vie courante, dans le détail de ses occupations laïques, il n'impute pas à une chose les propriétés de sa voisine et réciproquement. S'il est moins amoureux que nous de clarté et de distinction, il s'en faut cependant qu'il y ait en lui je ne sais quelle déplorable aptitude à tout brouiller et à tout confondre. Seule, la pensée religieuse a un penchant marqué pour ces sortes de confusions. C'est donc bien dans la nature spéciale des choses religieuses, et non dans les lois générales de l'intel-, ligence humaine, qu'il faut aller chercher l'origine de ces prédispositions.
Quand une force ou une propriété nous paraît être une partie intégrante, un élément constitutif du sujet en qui elle réside, on ne peut pas se représenter facilement qu'elle s'en détache pour se transporter ailleurs. Un corps se définit par sa masse et sa composition atomique ; aussi ne concevons-nous pas qu'il puisse communiquer, par voie de contact, aucun de ces caractères distinctifs. Mais, au contraire, s'il s'agit d'une force qui a pénétré le corps du dehors, comme rien ne l'y attache, comme elle y est en
remarque dans le passage auquel nous renvoyons, le caractère contagieux du sacré est affirmé a priori, et non sur la foi d'expériences mal interprétées.
qualité d'étrangère, il n'y a rien d'irreprésentable à ce qu'elle puisse s'en échapper. C'est ainsi que la chaleur ou l'électricité, qu'un objet quelconque a reçues d'une source externe, sont transmissibles au milieu ambiant, et l'esprit accepte sans résistance la possibilité de cette transmission. L'extrême facilité avec laquelle les forces religieuses rayonnent et se diffusent n'a donc rien qui doive surprendre si elles sont généralement conçues comme extérieures aux êtres en qui elles résident. Or c'est bien ce qu'implique la théorie que nous avons proposée.
Elles ne sont, en effet, que des forces collectives hypostasiées c'est-à-dire des forces morales ; elles sont faites des idées et des sentiments qu'éveille en nous le spectacle de la société, non des sensations qui nous viennent du monde physique. Elles sont donc hétérogènes aux choses sensibles où nous les situons. Elles peuvent bien emprunter à ces choses les formes extérieures et matérielles sous lesquelles elles sont représentées; mais elles ne leur doivent rien de ce qui fait leur efficacité. Elles ne tiennent pas par des liens internes aux supports divers sur lesquels elles viennent se poser ; elles n'y ont pas de racines ; suivant un mot que nous avons employé déjà^ et qui peut le mieux servir à les caractériser, etles y sont surajoutées. Aussi n'y a-t-il pas d'objets qui soient, à l'exclusion de tous autres, prédestinés à les recevoir; les plus insignifiants, les plus vulgaires même peuvent remplir ce rôle : ce sont des circonstances adventices qui décident quels sont les élus. Qu'on se rappelle en quels termes Codriûgton parle du mana : « C'est, dit-il, une force qui n'est point fixée sur un objet matériel, mais qui peut être amenée sur presque toute espèce d'objet^. » De même, le Dakota de Miss Fletcher nous représentait le wakan comme une sorte de force ambulante qui va et vient à travers le monde, se