North. Tr., p
5. Pour cette seconde partie de la cérémonie comme pour la première, nous avons suivi Spencer et Gillen. Mais le récent fascicule de Strehlow ne fait, sur ce point, que confirmer les observations du ses devanciers, au moins dans ce qu'elles ont d'essentiel. Il reconnaît, en effet, que, après la première cérémonie, (deux mois après, est-il dit p. 13), le chef du clan mange rituellement de l'animal ou de la plante totémique et qu'ensuite il est procédé à la levée des interdits ;
Ce qui fait l'intérêt da système de rites qui vient d'être décrit, c'est qu'on y trouve, sous la forme la plus élémentaire qui soit actuellement connue, tous les principes essentiels d'une grande institution religieuse qui était appelée à devenir un des fondements du culte positif dans les religions supérieures : c'est l'institution sacrificielle.
On sait quelle révolution les travaux de Robertson Smith ont déterminée dans la théorie traditionnelle du sacrifice ^ Jusqu'à lui, on ne voyait dans le sacrifice qu'une sorte de tribut ou d'hommage, obligatoire ou gracieux, analogue à
il appelle cette opération die Freigabe des Totems zum allgemeinen Gebrauch (III, p. 7). Il nous apprend même que cette opération est assez importante pour être désignée par un mot spécial dans la langue des Arunta. Il ajoute, il est vrai, que cette consommation rituelle n'est pas la seule, mais que, parfois, le chef et les anciens mangent également de la plante ou de l'animal sacré avant la cérémonie initiale, et que l'acteur du rite en fait autant après la célébration. Le fait n"a rien d'invraisemblable ; ces consommations sont autant de moyens employés par les officiants ou les assistants pour se conférer les vertus qu'ils veulent acquérir ; il n'est pas étonnant qu'elles soient multipliées. Il n'y a rien là qui infirme le récit de Spencer et Gillen ; car le rite sur lequel ils insistent, et non sans raison, c'est la Freigabe des Totems.
Sur deux points seulement, Strehlow conteste les allégations de Spencer et Gillen. Tout d'abord, il déclare que la consommation rituelle n'a pas lieu dans tous les cas. Le fait n'est pas douteux, puisqu'il y a des animaux et des plantes totémiques qui ne sont pas comestibles. Mais il reste que le rite est très fréquent ; Strehlow luimême en cite de nombreux exemples (p. 13, 14, 19, 23, 33, 36, 50, 59, 67, 68, 71, 75, 80, 84, 89, 93). En second lieu, on a vu que, d'après Spencer et Gillen, si le chef du clan ne mangeait pas de l'animal ou de la plante totémique, il perdrait ses pouvoirs. Strehlow assure que les témoignages des indigènes ne confirment pas cette assertion. Mais la question nous paraît tout à fait secondaire. Le fait certain est que cette consommation rituelle est prescrite ; c'est donc qu'elle est jugée utile ou nécessaire. Or, comme toute communion, elle ne peut servir qu'à conférer au sujet qui communie les vertus dont il a besoin. De ce que les indigènes ou certains d'entre eux ont perdu de vue cette fonction du rite, il ne suit pas qu'elle ne soit pas réelle. Est-il nécessaire de répéter que les fidèles ignorent le plus souvent les véritables raisons d'être des pratiques qu'ils accomplissent?
1. V. The Religion of the Sémites, Lectures vi à xi, et l'article Sacrifice dans VEncyclopedia Britannica.
ceux que les sujets doivent à leurs princes. Robertson Smith fut le premier à faire remarquer que cette explication classique ne tenait pas compte de deux caractères essentiels du rite. Tout d'abord, c'est un repas ; ce sont des aliments qui en sont la matière. De plus, c'est un repas auquel les fidèles qui l'offrent prennent part en même temps que le dieu auquel il est offert. Certaines parties de la victime sont réservées à la divinité ; d'autres sont attribuées aux sacrifiants qui les consomment; c'est pourquoi, dans la Bible, le sacrifice est parfois appelé un repas fait devant lahve. Or les repas pris en commun passent, dans une multitude de sociétés, pour créer entre ceux qui y assistent un lien de parenté artificielle. Des parents, en effet, sont des êtres qui sont naturellement faits de la même chair et du même sang. Mais l'alimentation refait sans cesse la substance de l'organisme. Une commune alimentation peut donc produire les mêmes effets qu'une commune origine. Suivant Smith, les banquets sacrificiels auraient précisément pour objet de faire communier dans une même chair le fidèle et son dieu afin de nouer entre eux un lien de parenté. De ce point de vue, le sacrifice apparaissait sous un aspect tout nouveau. Ce qui le constituait essentiellement, ce n'était plus, comme on l'avait cru si longtemps, l'acte de renoncement que le mot de sacrifice exprime d'ordinaire; c'était, avant tout, un acte de communion alimentaire.
Il y aurait, sans doute, quelques réserves à faire, dans le détail, sur cette façon d'expliquer l'efficacité des banquets sacrificiels. Celle-ci ne résulte pas exclusivement du fait de la commensalité. L'homme ne se sanctifie pas uniquement parce qu'il s'asseoit, en quelque sorte, à la même table que le dieu, mais surtout parce que l'aliment qu'il consomme dans ce repas rituel a un caractère sacré. On a montré, en effet, comment, dans le sacrifice, toute une série d'opérations préliminaires, lustrations, onctions, prières, etc., transforment l'animal qui doit être immolé en une chose sainte, dont la sainteté se communique ensuite au fidèle qui en
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48â LES FORMBS ébÈMEKTAIRES DB LA VIE RELIGIEUSE
mange-. Il ueu resto pas iiioias que la commuuiou alimentaire est im des éléments essentiels du sacrifice. Or. qu ou se reporte au rite par lequel se clôtureut les cérémouies de l lutichiuma ; lui aussi cousiste en ua acte de ce genre. L'auimal totêmique une fois tué. VAlatuuja et les anciens eu mauireut soleuuellemeut. Ils couimuuient donc avec le principe sacré qui y réside et ils se lassimilent. Toute la ditlereuce. c'est que. ici. lanimal est sacré naturellement, taudis que. d'ordinaire, il n'acquiert ce caractère qu"artiliciellement au cours du sacrifice.
L'objet de cette communion est. d'ailleurs, manifeste. Tout membre d'un clan totêmique porte en soi une sorte de substance mystique qui constitue la partie émiuente de son être, car c'est d'elle qu'est faite son àme. C'est d'elle que lui vieuneut les pouvoirs qu'il s'attribue et sou rôle social : c'est par elle qu'il est une personne. 11 a donc un intérêt vital à la conserver intacte, à la maintenir, autant que possible, dans un état de perpétuelle jeunesse. Malheureusement, toutes les forces, même les plus spirituelles, s'usent par l'eiïet du temps, si rien ne vient leur rendre l'énergie qu'elles perdent par le cours naturel des choses ; il y a là nue nécessité primordiale qui. comme nous le verrons, est la raison profonde du culte positif. Les gens d'un totem ne peuvent donc rester eux-mêmes que s'ils revivifieut périodiquement le principe totêmique qui est eu eux : et comme ce principe, ils se le représentent sous la forme d'un végétal ou d'un animal, c'est à l'espèce animale ou végétale correspondante qu'ils vont demander les forces supplémentaires dont ils ont besoin pour le renouveler et le rajeunir. Un homme du clan du Kangourou se croit, se sent être un kangourou ; c'est par cette qualité qu'il se définit ; c'est elle qui marque sa place dans la société. Pour la garder, il fait de temps en temps passer dans sa propre substance un peu de la chair de ce même animal. Quelques
1. "V. Hab^t et Mauss, Essm sur la nature et la fonction du sacrifice, ÎB Mélanges tffdstmre des reKgians, p. 40 et smr.
parcelles suffiseut d'ailleurs, ea vertu de la règle : la partie vaut le tout'.
Mais, pour que cette opération puisse produire tous les effets qu'on en attend, il importe qu'elle n'ait pas lieu à un moment quelconque. Le plus opportun est celui où la nouvelle génération vient d'arriver à son complet développement ; car c'est aussi le moment où les forces qui animent l'espèce totémique atteignent leur plein épanouissement. C'est à peine si elles viennent d'être extraites de ces riches réservoirs de vie que sont les arbres et les rochers sacrés. De plus, toute sorte de moyens ont été employés pour accroître encore leur intensité ; c est à quoi ont servi les rites qui se sont déroulés pendant la première partie de llntichiuma. Au reste, par leur aspect même, les premiers produits de la récolte manifestent l'énergie qu'ils recèlent : le dieu totémique s'y affirme dans tout l'éclat de la jeunesse. C'est pourquoi de tout temps, les prémices ont été considérées comme un aliment très sacré, réservé à des êtres très saints . Il est donc naturel que l'Australien s'en serve pour se régénérer spirituellement. Ainsi s'expliquent et la date et les circonstances de la cérémonie.
On s'étonnera peut-être qu'un aliment aussi sacré puisse être consommé par de simples profanes. Mais d'abord, il n'est pas de culte positif qui ne se meuve dans cette contradiction. Tous les êtres sacrés, en raison du caractère dont ils sont marqués, sont soustraits aux atteintes profanes; mais d'un autre côté, ils ne serviraient à rien et manqueraient de toute raison d'être s'ils n'étaient mis en rapports avec ces mêmes fidèles qui, par ailleurs, doivent en rester respectueusement éloignés. Il n'y a pas de rite positif qui, au fond, ne constitue un véritable sacrilège ; car rhornme ne peut commercer avec les êtres sacrés sans franchir la barrière qui, normalement, doit l'en tenir séparé.
\. V. pour Texplication de cette règle supra, p. 3£8.
Tout ce qui importe, c'est que le sacrilège soit accompli avec des précautions qui l'atténuent. Parmi celles qui sont employées, la plus usuelle consiste à ménager la transition et à n'engager que lentement et graduellement le fidèle dans le cercle des choses sacrées. Ainsi fragmenté et dilué, le sacrilège ne heurte pas violemment la conscience religieuse; il n'est pas senti comme tel et s'évanouit. Or, c'est ce qui a lieu dans le cas qui nous occupe. Toute la série de cérémonies qui a précédé le moment où le totem est solennellement mangé a eu pour effet de sanctifier progressivement ceux qui y ont pris une part active. C'est une période essentiellement religieuse qu'ils n'ont pu traverser sans que leur état religieux se soit transformé. Les jeûnes, le contact des rochers sacrés, des churinga^ les décorations totémiques, etc., leur ont peu à peu conféré un caractère qu'ils n'avaient pas antérieurement et qui leur permet d'affronter, sans profanation choquante et dangereuse, cet aliment désiré et redouté qui, en temps ordinaire, leur serait interdit ^
Si l'acte par lequel un être sacré est immolé, puis mangé par ceux qui l'adorent, peut être appelé un sacrifice, le rite dont il vient d'être question a droit à la même dénomination. Au reste, ce qui en montre bien la signification, ce sont les analogies frappantes qu'il présente avec d'autres pratiques que l'on rencontre dans un grand nombre de cultes agraires. C'est, en effet, une règle très générale, même chez des peuples parvenus à un haut degré de civilisation, que les premiers produits de la récolte servent de matière à des repas rituels dont le banquet pascal est l'exemple le plus connue Comme, d'autre part, les rites agraires sont à la base même des formes les plus élevées du culte, on voit que l'Intichiuma des sociétés australiennes