‹ Les formes élémentaire de la vie religieuse, le système totémique en AustralieChapitre 272 sur 318 · Nortli. Tr., p · texte numérisé non relu

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cèdent suffisent à montrer quel est le caractère de ces cérémonies : ce sont des drames, mais d'un genre tout particulier : ils agissent, ou, du moins, on croit qu'ils agissent sur le cours de la nature. Quand la commémoration du Thalauallaest terminée, les Warramunga sont convaincus que les serpents noirs ne peuvent manquer de croître et de se multiplier. Ces drames sont donc des rites, et même des rites comparables de tout point, par la nature de leur efficacité, à ceux qui constituent l'Intichiuma des Arunta.

Aussi les uns et les autres sont-ils de nature à s'éclairer mutuellement. Il est même d'autant plus légitime de les rapprocher qu'il n'y a pas entre eux de solution de continuité. Non seulement le but poursuivi est le même dans les deux cas, mais ce qu'a de plus caractéristique le rituel Avarramunga se trouve déjà dans l'autre à l'état de germe. L'Intichiuma, tel que le pratiquent généralement les Arunta, contient, en effet, en soi une sorte de commémoration implicite. Les lieux où il est célébré sont, obligatoirement, ceux qu'ont illustrés les ancêtres. Les chemins par lesquels passent les fidèles au cours de leurs pieux pèlerinages sont ceux qu'ont parcourus les héros de l'Alcheringa ; les endroits où l'on s'arrête pour procéder aux rites sont ceux où les aïeux eux-mêmes ont séjourné, où ils se sont évanouis dans le sol, etc. Tout rappelle donc leur souvenir à l'esprit des assistants. D'ailleurs, aux rites manuels s'ajoutent très souvent des chants qui racontent les exploits ancestraux^ Que ces récits, au lieu d'être dits, soient mimés, que, sous cette forme nouvelle, ils se développent de manière à devenir la partie essentielle de la cérémonie, et l'on aura la cérémonie des Warramunga. Il y a plus ; par un côté, l'Intichiuma arunta est déjà une sorte de représentalion. L'officiant, en effet, ne fait qu'un avec l'ancêtre dont il est descendu et qu'il réincarne \ Les gestes qu'il fait sont

i. V. Spencer et Gillen, NaL Tr., p. 188; Strohlow, III, p. 5. 2. C'est ce que reconnaît Strehlow lui-même : « L'ancêtre totémique et son descendant, c'est-à-dire celui qui le représente {der Darsteller),

ceux que faisait cet ancêtre daus les mêmes circonstances. Sans doute, à parler exactement, il ne joue pas le personnage ancestral, comme pourrait le faire un acteur ; il est ce personnage même. Il n'en reste pas moins que, en un sens, c'est le héros qui occupe la scène. Pour que le caractère représentatif du rite s'accentue, il suffira que la dualité de l'ancêtre et de l'officiant s'accuse davantage; c'est précisément ce qui arrive chez les Warramunga ^. Même chez les Arunta, on cite au moins un Intichiuma où certaines personnes sont chargées de représenter des ancêtres avec lesquels elles n'ont aucun rapport de filiation mythique, et où, par suite, il y a représentation dramatique proprement dite : c'est l'Intichiuma de l'Émou^ Dans ce cas également, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire chez ce peuple, il semble bien que le théâtre de la cérémonie soit artificiellement aménagée

De ce que ces deux sortes de cérémonies, malgré les différences qui les séparent, ont ainsi comme un air de parenté, il ne suit pas qu'il y ait entre elles un rapport

sont présentés dans ces chants sacrés comme ne faisant qu'un » (III, p. 6). Gomme ce fait incontestable contredit la thèse d'après laquelle les âmes ancestrales ne se réincarneraient pas, Strehlow ajoute, il est vrai, eu note que, « au cours de la cérémonie, il n'y a pas incarnation proprement dite do l'ancêtre dans la personne qui le représente ». Si Strehlow veut dire que l'incarnation n'a pas lieu à Toccasion de la cérémonie, rien n'est plus certain. Mais s'il entend qu'il n'y a pas incarnation du tout, nous ne comprenons pas comment l'officiant et l'ancêtre peuvent se confondre.

1. Peut-être cette différence vient-elle en partie de ce que, chez les Warramunga, chaque clan est censé descendre d'un seul et unique ancêtre autour duquel l'histoire légendaire du clan est venue se concentrer. C'est cet ancêtre que le rite commémore ; or, l'officiant n'en descend pas nécessairement. On peut même se demander si ces chefs mythiques, sorte de demi-dieu.t, sont soumis à la réincarnation.

2. Dans cet Intichiuma, trois assistants représentent des ancêtres « d'une considérable antiquité » ; ils jouent un véritable rôl& (Nat. Tr., p. 181-182). Spencer et Gillen ajoutent, il est vrai, qu'il s'agit d'ancêtres postérieurs à l'époque de l'Alcheringa. Mais ils ne laissent pas d'être des personnages mythiques, représentés au cours d'un rite.

3. On ne nous parle pas, en effet, de rochers ou de trous d'eau sacrés. Le centre de la cérémonie est une image de l'émou qui est dessinée sur le sol et qui peut être exécutée en un endroit quelconque.

défini de succession, que l'une soit une transformation de l'autre. Il peut très bien se faire que les ressemblances signalées viennent de ce qu'elles sont toutes deux issues d'une même souche, c'est-à-dire d'une même cérémonie originelle dont elles seraient des modalités divergentes : nous verrons même que cette hypothèse est la plus vraisemblable. Mais, sans qu'il" soit nécessaire de prendre un parti sur cette question, ce qui précède suffit à établir que ce sont des rites de même nature. Nous sommes donc fondés à les comparer et à nous servir de l'un pour nous aider à mieux comprendre l'autre.

Or, ce qu'ont de particulier les cérémonies Warramunga dont nous venons de parler, c'est qu'il n'y est pas fait un geste dont l'objet soit d'aider ou de provoquer directement l'espèce totémique à renaître ^ Si l'on analyse les mouvements effectués comme les paroles prononcées, on n'y trouve généralement rien qui décèle aucune intention de ce genre. Tout se passe en représentations qui ne peuvent être destinées qu'à rendre présent aux esprits le passé mythique du clan. Mais la mythologie d'un groupe, c'est l'ensemble des croyances communes à ce groupe. Ce qu'expriment les traditions dont elle perpétue le souvenir, c'est la manière dont la société se représente l'homme et le monde; c'est une morale et une cosmologie en même temps qu'une histoire. Le rite ne sert donc et ne peut servir qu'à entretenir la vitalité de ces croyances, à empêcher qu'elles ne s'effacent des mémoires, c'est-à-dire, en somme, à revivifier les éléments les plus essentiels de la conscience collective. Par lui, le groupe ranime périodiquement le sentiment qu'il a de lui-même et de son unité ; eu même temps, les individus sont réafîermis dans leur nature d'êtres sociaux. Les glorieux souvenirs qu'on fait revivre sous leurs yeux et dont ils se sentent solidaires leur donnent une impression

1. Nous n'entendons pas dire, d'ailleurs, que toutes les cérémonies des Warramunga soient de ce type. L'exemple du kakatoès blanc, dont il a été question plus haut, prouve qu'il y a des exceptions.

de force et de confiance : on est plus assuré dans sa foi quand on voit à quel passé lointain elle remonte et les grandes choses qu'elle a inspirées. C'est ce caractère de la cérémonie qui la rend instructive Elle tend tout entière à agir sur les consciences et sur elles seules. Si donc on croit cependant qu'elle agit sur les choses, qu'elle assure la prospérité de l'espèce, ce ne peut être que par un contrecoup de l'action morale qu'elle exerce et qui, de toute évidence, est la seule qui soit réelle. Ainsi, l'hypothèse que nous avons proposée se trouve vérifiée par une expérience significative, et la vérification est d'autant plus probante que, comme nous venons de l'établir, entre le système rituel des Warramunga et celui des Arunta il n'y a pas de différence de nature. L'un ne fait que mettre plus clairement en évidence ce que nous avions déjà conjecturé de l'autre.

Mais il existe des cérémonies où ce caractère représentatif et idéaliste est encore plus accentué.

Dans celles dont il vient d'être question, la représentation dramatique n'était pas là pour elle-même ; elle n'était qu'un moyen en vue d'une fin toute matérielle, la reproduction de l'espèce totémique. Mais il en est d'autres qui ne diffèrent pas spécifiquement des précédentes et d'où, pourtant, toute préoccupation de ce genre est absente. On y représente le passé dans le seul but de le représenter, de le graver plus profondément dans les esprits, sans qu'on attende du rite aucune action déterminée sur la nature. Tout au moiûs, les effets physiques qui lui sont parfois imputés sont tout à fait au second plan et sans rapport avec l'importance liturgique qui lui est attribuée.

C'est le cas notamment des fêtes que les Warramunga célèbrent en l'honneur du serpent Wollunqua^

1. Nortli. Tr., p. 226 et suiv. Cf. sur le même sujet quelques pas-

Le Wollunqua est, comme nous l'avons déjà dit, un totem d'un genre très particulier. Ce n'est pas une espèce animale ou végétale, mais un être unique : il n'existe qu'un Wollunqua. De plus, cet être est purement mythique. Les indigènes se le représentent comme une sorte de serpent colossal dont la taille est telle que, quand il se dresse sur la queue, sa tète se perd dans les nuages. Il réside, croit-on, dans un trou d'eau, appelé Thapauerlu, qui est caché au fond d'une vallée solitaire. Mais s'il diffère par certains côtés des totems ordinaires, il en a cependant tous les caractères distinctifs. Il sert de nom collectif et d'emblème à tout un groupe d'individus qui voient en lui leur commun ancêtre, et les rapports qu'ils soutiennent avec cette bête mythique sont identiques à ceux que les membres des autres totems croient soutenir avec les fondateurs de leurs clans respectifs. Au temps de l'AlcheringaS le Wollunqua parcourait eu tous sens le pays. Dans les différentes localités où il s'arrêtait, il essaimait des spirit-children, des principes spirituels, qui servent encore d'âmes aux vivants d'aujourd'hui. Le Wollunqua est même considéré comme une sorte de totem éminent. Les Warramunga sont divisés en deux phratries appelées l'une Uluuru, et l'autre Kingilli. Presque tous les totems de la première sont des serpents d'espèces différentes. Or ils passent tous pour être descendus du Wollunqua : on dit qu'il est leur grand-père'. On peut entrevoir par là com-

sages de Eylmann qui se rapportent évidemment au même être mythique (Die Eingeborenen, etc., p. 185). Strehlow nous signale également chez les Arunta un serpent mythique [Kulaia, serpent d'eau) qui pourrait bien n'être pas très différent du Wollunqua (Strehlow, I, p. 78; cf. II, p. 71 où le Kulaia figure sur la liste des totems).

). Pour ne pas compliquer la terminologie, nous nous servons du mot arunta : chez les Warramunga, on appelle Wingara cette période mythique.

2. « 11 n'est pas aisé, disent Spencer et Gillen, d"e,\primer avec des mots ce qui est plutôt chez les indigènes un vague sentiment. Mais, après avoir observé attentivement les différentes cérémonies, nous avons eu très nettement l'impression que, dans l'esprit des indigènes, le Wollunqua répondait à l'idée d'un totem dominant )).(iVo?'//^. rr.,p. 248).

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ment, selon toute vraisemblance, le mythe du Wollunqua a pris naissance. Pour expliquer la présence, dans une même phratrie, de tant de totems similaires, on a imaginé qu'ils étaient tous dérivés d'un seul et même totem ; seulement, on dut nécessairement lui prêter des formes gigantesques afin que, par son aspect même, il fût en rapport avec le rôle considérable qui lui était assigné dans l'histoire de la tribu.

Or le Wollunqua est l'objet de cérémonies qui ne diffèrent pas en nature de celles que nous avons précédemment étudiées : ce sont des représentations où sont figurés les principaux événements de sa vie fabuleuse. On le montre sortant de terre, passant d'une localité dans l'autre ; on représente les divers épisodes de ses voyages, etc. Spencer et Gillen ont assisté à quinze cérémonies de ce genre qui se sont succédé du 27 juillet au 23 août, s'enchaînant les unes aux autres suivant un ordre déterminé, de manière à former un véritable cycle ^. Par le détail des rites qui la constituent, celte longue fête est donc indistincte de l'Intichiuma ordinaire des Warramunga ; c'est ce que reconnaissent les auteurs qui nous l'ont décrites Mais, dun autre côté, c'est un Intichiuma qui ne saurait avoir pour objet d'assurer la fécondité d'une espèce animale ou végétale, puisque le Wollunqua est, à lui seul, sa propre espèce et qu'il ne se reproduit pas. Il est; et les indigènes ne paraissent pas avoir le sentiment qu'il ait besoin d'un culte pour persévérer dans son être. Non seulement ces cérémonies n'ont pas l'efficacité de l'Intichiuma classique, mais il ne semble pas qu'elles aient une efficacité matérielle d'aucune sorte. Le Wollunqua n'est pas une divinité préposée à un ordre déterminé de phénomènes naturels

1. L'une des plus solennelles de ces cérémonies est celle que nous avons eu l'occasion de décrire plus haut (p. 311-312), au cours de laquelle une image du Wollunqua est dessinée sur une sorte de tumulus qui est ensuite mis en pièces au milieu d'une effervescence générale.

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