V. plus haut p
:2. On trouvera un cas de ce genre dans North. Tr., p. 204.
3. Nat. Tr., p. IJS et n. 2, p. 618 et suiv. ; North. Tr., p. 716 et suiv. Il y a toutefois des cérémonies sacrées dont les femmes ne sont pas totalement exclues (v. par exemple, North. Tr., p. 375 et suiv.) ; mais c'est l'exception.
544 LES FORMES ÉLÉMENTAîRES DE LA VIE RELIGIEUSE
totémiques^ A mesure que se relâche le lien qui rattache à Thistoire de la tribu les événements et les personnages représentés, à mesure aussi les uns et les autres prennent un air plus irréel et les cérémonies correspondantes changent de nature. C'est ainsi qu'on entre progressivement dans le domaiue de la pure fantaisie et qu'on passe du rite commémoratif au corrobbori vulgaire, simple réjouissance publique qui n'a plus rien de religieux et à laquelle tout le monde peut indifféremment prendre part. Peut-être même certaines de ces représentations, dont l'unique objet est actuellement de distraire, sont-elles d'anciens rites qui ont changé de qualification. En fait, les frontières sont tellement flottantes entre ces deux sortes de cérémonies qu'il en est dont il est impossible de dire avec précision auquel des deux genres elles ressortissent-.
C'est un fait connu que les jeux et les principales formes de l'art semblent être nées de la religion et qu'elles ont, pendant longtemps, gardé un caractère religieux ^ On voit quelles en sont les raisons : c'est que le culte, tout en visant directement d'autres fins , a été en même temps pour les hommes une sorte de récréation. Ce rôle, la religion ne l'a pas joué par hasard, grâce à une heureuse rencontre, mais par une nécessité de sa nature. En effet, bien que, comme nous l'avons établi, la pensée religieuse soit tout autre chose qu'un système de fictions, les réalités auxquelles elle correspond ne parviennent cependant à s'exprimer religieusement que si l'imagination les transfigure. Entre la société telle qu'elle est
1. V. Nat. Tr., p. 32'J et suiv. ; yort/i. Tr., p. 210 et suiv.
2. C'est Je cas, par exemple, du corrobbori du Molonga chez les Pitta- Pitta du Queensland et les tribus voisines (v. Roth, Ethnog. Studies among the N. W. Central Queensland Aborigines, p. 120 et suiv.). — On trouvera sur les corrobbori ordinaires des renseignements dans Stirling, Rep. of the Horn Expédition to Central Australia, Part. IV, p. 72 et dans Roth, Op. cit., p. 117 et suiv.
3. Voir notamment sur cette question le beau travail de Culin, Gaines of t/ie North American Indians (X\7F"' Rep. of tJie Bureau of Amer. Ethnol.].
objectivement et les choses sacrées qui la représentent symboliquement, la distance est considérable. Il a fallu que les impressions réellement ressenties par les hommes et qui ont servi de matière première à cette construction aient été interprétées, élaborées, transformées jusqu'à devenir méconnaissables. Le monde des choses religieuses est donc, mais seulement dans sa forme extérieure, un monde partiellement imaginaire et qui, pour cette raison, se prête plus docilement aux libres créations de l'esprit. D'ailleurs, parce que les forces intellectuelles qui servent à le faire sont intenses et tumultueuses, l'unique tâche qui consiste à exprimer le réel à l'aide de symboles convenables ne suffit pas à les occuper. Un surplus reste généralement disponible qui cherche à s'employer en œuvres supplémentaires, superflues et de luxe, c'est-à-dire en œuvres d'art. Il en est des pratiques comme des croyances. L'état d'effervescence où se trouvent les fidèles assemblés se traduit nécessairement au dehors par des mouvements exubérants qui ne se laissent pas facilement assujétir à des fins trop étroitement définies. Ils s'échappent, en partie, sans but, se déploient pour le seul plaisir de se déployer, se complaisent en des sortes de jeux. Au reste, dans la mesure où les êtres auxquels s'adresse le culte sont imaginaires, ils sont impropres à contenir et à régler cette exubérance ; il faut la pression de réalités tangibles et résistantes pour astreindre l'activité à des adaptations exactes et économiques. Aussi s'expose-t-on à des mécomptes quand, pour expliquer les rites, on croit devoir assigner à chaque geste un objet précis et une raison d'être déterminée. Il en est qui ne servent à rien ; ils répondent simplement au besoin d'agir, de se mouvoir, de gesticuler que ressentent les fidèles. On voit ceux-ci sauter, tourner, danser, crier, chanter, sans qu'il soit toujours possible de donner un sens à cette agitation.
Ainsi, la religion ne serait pas elle-même si elle ne faisait pas quelque place aux libres combinaisons de la pensée et
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de l'activité, au jeu, à l'art, à tout ce qui récrée l'esprit fatigué parce qu'il y a de trop assujétissant dans le labeur quotidien : les causes mêmes qui l'ont appeléeà l'existence lui en font une nécessité. L'art n'est pas simplement un ornement extérieur dont le culte se parerait pour dissimuJer ce qu'il peut avoir de trop austère et de trop rude : mais, par lui-même, le culte a quelque chose d'esthétique. A cause des rapports bien connus que la mythologie soutient avec la poésie, on a voulu parfois mettre la première en dehors de la religion ^ ; la vérité est qu'il y a une poésie inhérente à toute religion. Les cérémonies représentatives qui viennent d'être étudiées rendent sensible cet aspect de la vie religieuse ; mais il n'est guère de rites qui ne le présentent à quelque degré.
Assurément, on commettrait la plus grave erreur si l'on ne voyait de la religion que cet unique aspect ou si même on en exagérait l'importance. Quand un rite ne sert plus qu'à distraire, ce n'est plus un rite. Les forces morales qu'expriment les symboles religieux sont des forces réelles, avec lesquelles il nous faut compter et dont nous ne pou- , vous faire ce qu'il nous plaît. Alors même que le culte ne vise pas à produire des effets physiques, mais se borne délibérément à agir sur les esprits, son action s'exerce dans \ un autre sens qu'une pure œuvre d'art. Les représenta- ' lions qu'il a pour fonction d'éveiller et d'entretenir en . ' nous ne sont pas de vaines images qui ne répondent à rien dans la réalité, que nous évoquons sans but, pour la seule satisfaction de les voir apparaître et se combiner sous nos yeux. Elles sont aussi nécessaires au bon fonctionnement de notre vie morale que les aliments à l'entretien de notre vie physique ; car c'est par elles que le groupe s'affirme et se maintient, et nous savons à quel point il est indispensable à l'individu. Un rite est donc autre chose j qu'un jeu ; il est de la vie sérieuse. Mais, si l'élément irréel