LES RITES PIACULAIRES ET L'AMBIGUÏTÉ DE LA NOTION DU SACRÉ
Si différents qu'ils soient les uns des autres par la nature des gestes qu'ils impliquent, les divers rites positifs que nous venons de passer en revue ont un caractère commun : tous sont accomplis dans un état de confiance, d'allégresse et même d'en thousiasme. Bien que l'attente d'un événement futur et contingent n'aille pas sans quelque incertitude, il est cependant normal que la pluie tombe quand la saison est venue, que les espèces animales et végétales se reproduisent régulièrement. Une expérience, bien des fois répétée, a démontré que, en principe, les rites produisent l'effet qu'on en espère et qui est leur raison d'être. On les célèbre avec sécurité, en jouissant par avance de l'heureux événement qu'ils préparent et qu'ils annoncent. Les mouvements que l'on exécute participent de cet état d'esprit : ils sont, sans doute, empreints de la gravité que suppose toujours une solennité religieuse, mais cette gravité n'exclut ni l'entrain ni la joie.
Ce sont des fêtes joyeuses. Mais il existe aussi des fêtes tristes qui ont pour objet ou de faire face à une calamité ou, tout simplement, de la rappeler et de la déplorer. Ces rites ont une physionomie très particulière que nous allons chercher à caractériser et à expliquer. Il est d'autant plus nécessaire de les étudier à part qu'ils vont nous révéler un aspect nouveau de la vie religieuse.
Nous proposons d'appeler piaculaires les cérémonies de
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ce genre. Le terme de piaadiun a, en effet, cet avantage que, tout en éveillant l'idée d'expiation, il a pourtant une signification beaucoup plus étendue. Tout malheur, tout ce qui est de mauvais augure, tout ce qui inspire des sentiments d'angoisse ou de crainte nécessite un piaculum et, par conséquent, est appelé piaculaire K Le mot paraît donc très propre à désigner des rites qui se célèbrent dans l'inquiétude ou dans la tristesse.
Le deuil nous offre un premier et important exemple de rites piaculaires.
Toutefois, entre les différents rites qui constituent le deuil une distinction est nécessaire. Il en est qui consistent en de pures abstentions : il est interdit de prononcer le nom du mort ^ de séjourner à l'endroit ou le décès a eu lieu ^ ; les parents, surtout ceux du sexe féminin, doivent s'abstenir de toute communication avec les étrangers '* ; les occupations ordinaires delà vie sont suspendues, de même qu'en temps de fête^ , etc. Toutes ces pratiques ressortissent au culte négatif, s'expliquent comme les rites du même genre et, par conséquent, n'ont pas à nous occuper ici. Elles viennent de ce que le mort est un être sacré. Par suite, tout ce qui est ou a été en rapports avec lui se trouve, par contagion, dans un état religieux qui exclut tout contact avec les choses de la vie profane.
Mais le deuil n'est pas fait uniquement d'interdits à
1. Piacularia auspicia appellabant quae sacrificantibus tristia portendebant (Paul ex Fest., p. 244, éd. MuUer). Le mot de piaculum est même employé comme synonyme de malheur. « Vetonica herba, dit Pline, tantum gloriae habei ut domus in qua sata sit iuta existimelur a piaculis omnibus » (XXV, 8, 46).
2. North. Tr., p. 526; Eylmann, p. 239. Cf. plus haut, p. 436.