The Religion of Ihe Sémites, 2« édition, p
Cette extension du culte des morts à l'ensemble de la nature viendrait de ce que nous tendons instinctivement à nous représenter toutes choses à notre image, c'est-à-dire comme des êtres vivants et pensants. Nous avons vu que déjà Spencer contestait la réalité de ce soi-disant instinct. Puisque l'animal distingue nettement les corps vivants des corps bruts, il lui paraissait impossible que l'homme, héritier de l'animal, n'eût pas, dès l'origine, la même faculté de discernement. Mais, si certains que soient les faits cités par Spencer, ils n'ont pas, en l'espèce, la valeur démonstrative qu'il leur attribue. Son raisonnement suppose, en effet, que toutes les facultés, les instincts, les apti^ tudes de l'animal sont passés intégralement à l'homme ; or, bien des erreurs ont pour origine ce principe qu'on prend à tort pour une vérité d'évidence. Par exemple, de ce que la jalousie sexuelle est généralement très forte chez les animaux supérieurs, on a conclu qu'elle devait se retrouver chez l'homme, dès le début de l'histoire, avec la même intensité ^ Or, il est constant aujourd'hui que Thomme peut pratiquer un communisme sexuel qui serait impossible si cette jalousie n'était pas susceptible de s'atténuer et même de disparaître quand c'est nécessaire % C'est que, en effet, l'homme n'est pas seulement l'animal avec quelques qualités en plus : c'est autre chose. La nature humaine est due à une sorte de refonte de la nature animale, et, au cours des opérations complexes d'où cette refonte est résultée, des pertes se sont produites en même temps que des gains. Que d'instincts n'avons-nous pas perdus! La raison en est que l'homme n'est pas seulement en rapports avec un milieu physique, mais aussi avec un milieu social
1. C'est, par exemple, le raisonnement que fait Westermarck (Origine du mariage dans l'espèce humaine, p. 6, Paris, Guillaumin-F. Alcan).
2. Par communisme sexuel, nous n'entendons pas un état de promiscuité où l'homme n'aurait connu aucune réglementation matrimoniale : nous croyons qu'un tel état n'a jamais existé. Mais il est arrivé fréquemment qu'un groupe d'hommes a été uni régulièrement à une ou plusieurs femmes.
infiniment plus étendu, plus stable et plus agissant que ceux dont les animaux subissent l'influence. Pour vivre, il faut donc qu'il s'y adapte. Or la société, pour pouvoir se ' maintenir, a souvent besoin que nous voyions les choses a >g sous un certain angle, que nous les sentions d'une certaine I U^^ façon; en conséquence, elle modifie les idées que nous I ph serions portés à nous en faire, les sentiments auxquels \ j nous serions enclins si nous n'obéissions qu'à notre nature ! ' animale ; elle les altère même jusqu'à mettre à la place des i sentiments contraires. Ne va-t-elle pas jusqu'à nous faire ' voir dans notre propre vie une chose de peu de prix, alors que c'est, pour l'animal, le bien par excellence ^ ? C'est donc une vaine entreprise que de chercher à inférer la constitution mentale de l'homme primitif d'après celle des animaux supérieurs.
Mais si l'objection de Spencer n'a pas la portée décisive que lui prêtait son auteur, en revanche, le postulat animiste ne saurait tirer aucune autorité des confusions que paraissent commettre les enfants. Quand nous entendons un enfant apostropher avec colère un objet qui l'a heurté, nous en concluons qu'il y voit un être conscient comme lui ; mais c'est mal interpréter ses paroles et ses gestes. En réalité, il est étranger au raisonnement très compliqué qu'on lui attribue. S'il s'en prend à la table qui lui a fait du mal, ce n'est pas qu'il la suppose animée et intelligente, mais c'est qu'elle lui a fait du mal. La colère, une fois soulevée par la douleur, a besoin de s'épancher au dehors ; elle cherche donc sur quoi se décharger et se porte naturellement sur la chose même qui l'a provoquée, bien que celle-ci n'en puisse rien. La conduite de l'adulte, en pareil cas, est souvent tout aussi peu raisonnée. Quand nous sommes violemment irrités, nous éprouvons le besoin d'invectiver, de détruire, sans que nous prêtions pourtant aux objets sur lesquels nous soulageons notre colère