Études de mythologie comparée, p
la biographie de Zeiis, ses mariages, ses aventures, ne serait que mythologie ^
Mais la distinction est arbitraire. Sans doute, la mythologie intéresse l'esthétique en même temps que la science des religions ; mais elle ne laisse pas d'être un des éléments essentiels de la vie religieuse. Si de la religion on retire le mythe, il faut également en retirer le rite; car les rites s'adressent le plus généralement à des personnalités définies qui ont un nom, un caractère, des attributions déterminées, une histoire, et ils varient suivant la manière dont sont conçues ces personnalités. Le culte qu'on rend à la divinité dépend de la physionomie qu'on lui attribue : et c'est le mythe qui fixe cette physionomie. Très souvent même, le rite n'est pas autre chose que le mythe mis en action; la communion chrétienne est inséparable du mythe pascal de qui elle tient tout son sens. Si donc toute mythologie est le produit d'une sorte de délire verbal, la question que nous posions reste entière : l'existence et surtout la persistance du culte deviennent inexplicables. Ou ne comprend pas comment, pendant des siècles, les hommes ont pu continuer à faire des gestes saas objet. D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les traits particuliers des figures divines qui sont ainsi déterminés par les mythes ; l'idée même qu'il y a des dieux, des êtres spirituels, préposés aux divers départements de la nature, de quelque manière qu'ils soient représentés, est essentiellement mythique -. Or, si l'on retranche des religions dupasse tout ce qui tient à la notion des dieux conçus comme agents cosmiques, que reste-t-il ? L'idée de la divinité en soi, d'une puissance
1. V. Nouvelles leçons sur la science du larigage, II, p. 147, et Physic. Rel., p. 276 et suiv. — Dans le même sens, Bréal, Mélanges, etc. p. 6 : « Pour apporter dans cette question de l'origine de la mythologie la clarté nécessaire, il faut distinguer avec soin les dieux qui sont un produit immédiat de l'intelligence humaine, des fables qui n'en sont qu'un produit indirect et involontaire ».
2. C'est ce que reconnaît Max MûUer. V. Physic. Rel., p. 132, et Mythologie comparée, p. 58 ; « les dieux, dit-il, sont nomina et non numina, des noms sans être et non des êtres sans nom ».
transcendante dont l'homme dépend et sur laquelle il s'appuie?Maisc'est là une conception philosophique et abstraite qui ne s'est jamais réalisée telle quelle dans aucune religion historique; elle est sans intérêt pour la science des religions^. Gardons-nous donc de distinguer entre les croyances religieuses, de retenir les unes parce qu'elles nous paraissent justes et saines, de rejeter les autres comme indignesd'être appelées religieuses parce qu'elles nous froissent et nous déconcertent. Tous les mythes, même ceux que nous trouvons le plus déraisonnables, ont été des objets de foi ^ L'homme y a cru, non moins qu'à ses propres sensations ; il a régléd'après eux sa conduite. Il est donc impossible, en dépit des apparences, qu'ils soient sans fondement objectif.
Cependant, dira-ton, de quelque manière qu'on explique les religions, il est certain qu'elles se sont méprises sur la nature véritable des choses : les sciences en ont fait la preuve. Les modes d'action qu'elles conseillaient ou prescrivaient à l'homme ne pouvaient donc avoir que bien rarement des effets utiles : ce n'est pas avec des lustrations qu'on guérit les maladies ni avec des sacrifices ou des chants qu'on fait pousser la moisson. Ainsi l'objection que
1. Max Muller, il est vrai, soutient que, pour les Grecs, « Zeus était et est resté, malgré tous les obscurcissements mythologiques, le nom de la Divinité suprême » {Science du langage, II, p. 173). Nous ne discuterons pas cette assertion, historiquement bien contestable ; mais en tout cas, cette conception de Zeus ne put jamais être qu'une lueur au milieu de toutes les autres croyances religieuses des Grecs.
D'ailleurs, dans un ouvrage postérieur, Max Mûller va jusqu'à faire de la notion même de dieu en général le. produit d'un processus tout verbal et, par conséquent, d'une élaboration mythologique {Physic. Rel., p. 138).
2. Sans doute, en dehors des mythes proprement dits, il y a toujours eu des fables qui n'étaient pas crues ou, du moins, qui n'étaient pas crues de la même manière et au même degré, et qui, pour cette raison, n'avaient pas de caractère religieux. La ligne de démarcation entre contes et mythes est certainement flottante et malaisée à déterminer. Mais ce n'est pas une raison pour faire de tous les mythes des contes, pas plus que nous ne songeons à, faire de tous les contes des mythes. 11 y a tout au moins un caractère qui, dans nombre de cas, suffît à différencier le mythe religieux : c'est son rapport avec le culte.
nous avons faite au naturisme semble s'appliquer à tous les systèmes d'explication possibles.
Il en est un cependant qui y échappe. Supposons que la religion réponde à un tout autre besoin que celui de nous adapter aux choses sensibles : elle ne risquera pas d'être affaiblie par cela seul qu'elle ne satisfait pas ou satisfait mal ce besoin. Si la foi religieuse n'est pas née pour mettre l'homme en harmonie avec le monde matériel, les fautes qu'elle a pu lui faire commettre dans sa lutte avec le monde, ne l'atteignent pas à sa source, parce qu'elle s'alimente à une autre source. Si ce n'est pas pour ces raisons qu'on est arrivé à croire, on devait continuer à croire alors même que ces raisons étaient contredites par les faits. On conçoit même que la foi ait pu être assez forte, non seulement pour supporter ces contradictions, mais pour les nier et pour empêcher le croyant d'en apercevoir la portée; ce qui avait pour effet de les rendre inoffensives pour la religion. Quand le sentiment religieux est vif, il n'admet pas que la religion puisse être coupable et il suggère facilement des explications qui l'innocentent : si le rite ne produit pas les résultats attendus, on impute l'échec soit à quelque faute d'exécution soit à l'intervention d'une divinité contraire. Mais pour cela, il faut que les idées religieuses ne tirent pas leur origine d'un sentiment que froissent ces déceptions de l'expérience; car alors d'où pourrait leur venir leur force de résistance?
Mais de plus, alors même que l'homme aurait eu réellement des raisons de s'obstiner, en dépit de tous les mécomptes, à exprimer en symboles religieux les phénomènes cosmiques, encore fallait-il que ceux-ci fussent de nature à suggérer cette interprétation. Or d'où leur viendrait cette propriété? Ici encore , nous nous trouvons en présence d'un
PRINCIPALES CONCEPTIONS DE LA RELIGION ELEMENTAIRE dl9
de ces postulats qui ne passent pour évidents que parce qu'on n'en a pas fait la critique. On pose comme un axiome qu'il y a dans le jeu naturel des forces physiques tout ce qu'il faut pour éveiller en nous l'idée du sacré; mais quand on examine d'un peu près les preuves, d'ailleurs sommaires, qui ont été données de cette proposition, on constate qu'elle se réduit à un préjugé.
On parle de l'émerveillement que devaient ressentir les hommes à mesure qu'ils découvraient le monde. Mais d'abord, ce qui caractérise la vie de la nature, c'est une régularité qui va jusqu'à la monotonie. Tous les matins, le soleil monte à l'horizon, tous les soirs, il se couche ; tous les mois, la lune accomplit le même cycle; le fleuve coule d'une manière ininterrompue dans son lit; les mêmes saisons ramènent périodiquement les mêmes sensations. Sans doute, ici et là, quelque événement inattendu se produit : c'est le soleil qui s'éclipse, c'est la lune qui disparait derrière les nuages, c'est le fleuve qui déborde, etc. Mais ces perturbations passagères ne peuvent jamais donner naissance qu'à des impressioris également passagères, dont le souvenir s'efface au bout d'un temps ; elles ne sauraient donc servir de base à ces systèmes stables et permanents d'idées et de pratiques qui constituent les religions. Normalement, le cours de la nature est uniforme et l'uniformité ne saurait produire de fortes émotions. C'est transporter à l'origine de l'histoire des sentiments beaucoup plus récents que de se représenter le sauvage tout rempli d'admiration devant ces merveilles. Il y est trop accoutumé pour en être fortement surpris. Il faut de la culture et de la réflexion pour secouer ce joug de l'accoutumance et découvrir tout ce qu'il y a de merveilleux dans cette régularité même. D'ailleurs, ainsi que nous en avons fait précédemment la remarques il ne suffit pas que nous admirions un objet pour qu'il nous apparaisse comme sacré, c'est-à-dire pour qu'il soit marqué