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Swanton, The Haida, p

3. C'est particulièrement manifeste chez les Haida. Chez eux, dit Swanton, tout animal a deux aspects. Par un côté, c'est un être ordinaire, qui peut être chassé et mangé ; mais en même temps, c'est un être surnaturel, qui a la forme extérieure d'un animal, et de qui l'homme dépend. Les êtres mythiques, correspondant aux divers phénomènes cosmiques, ont la même ambiguïté (Swanton, ibid,, p. 14, 16, 25).

2o6 LES CROYANCES ÉLÉMENTAIRES

trions dans l'histoire ; or, on vient de voir qu'elles se sont modelées sur l'organisation sociale, ou plutôt qu'elles ont pris pour cadres les cadres mêmes de la société. Ce sont les phratries qui ont servi de genres, et les clans d'espèces. C'est parce que les hommes étaient groupés qu'ils ont pu grouper les choses ; car pour classer ces dernières, ils se sont bornés à leur faire place dans les groupes qu'ils formaient eux-mêmes. Bt si ces diverses classes de choses n'ont pas été simplement juxtaposées les unes aux autres, mais ordonnées suivant un plan unitaire, c'est que les groupes sociaux avec lesquels elles se confondent sont eux-mêmes solidaires et forment par leur union un tout organique, la tribu. L'unité de ces premiers systèmes logiques ne fait que reproduire l'unité de la société. Une première occasion nous est ainsi offerte de vérifier la proposition que nous énoncions au début de cet ouvrage et de nous assurer que les notions fondamentales de l'esprit, les catégories essentielles de la pensée peuvent être le produit de facteurs sociaux. Ce qui précède démontre, en effet, que c'est le cas de la notion même de catégorie.

Ce n'est pas, toutefois, que nous entendions refuser à la conscience individuelle, même réduite à ses seules forces, le pouvoir d'apercevoir des ressemblances entre les choses particulières qu'elle se représente. Il est clair, au contraire, que les classifications, même les plus primitives et les plus simples, supposent déjà cette faculté. Ce n'est pas au hasard que l'Australien range les choses dans un même clan ou dans des clans différents. En lui, comme en nous, les images similaires s'attirent, les images opposées se repoussent et c'est suivant le sentiment de ces affinités et ces répulsions qu'il classe, ici ou là, les choses correspondantes.

Il y a, d'ailleurs, des cas où nous entrevoyons les raisons qui l'ont inspiré. Les deux phratries ont très vraisemblablement constitué les cadres initiaux et fondamentaux de ces classifications qui, par conséquent, ont commencé par

être dichotomiques. Or, quand une classification se réduit à deux genres, ceux-ci sont presque nécessairement conçus sous la forme antithétique : on s'en sert avant tout comme d'un moyen pour séparer nettement les choses entre lesquelles le contraste est le plus marqué. On met les unes à droite, les autres à gauche. Tel est, en effet, le caractère des classifications australiennes. Si le kakatoès blanc est classé dans une phratrie, le kakatoès noir est dans l'autre ; si le Soleil est d'un côté, la Lune et les astres de la nuit sont du côté opposé1. Très souvent, les êtres qui servent de totems aux deux phratries ont des couleurs contraires2. On retrouve de ces oppositions même en dehors de l'Australie. L4 où Tune des phratries est préposée à la paix, l'autre est préposée à la guerre3 ; si l'une a l'eau pour totem, Vautre a pour totem la terre4. C'est là, sans doute, ce qui explique que les deux phratries aient été souvent conçues comme naturellement antagonistes l'une de l'autre. On admet qu'il y a entre elles une sorte de rivalité et même d'hostilité constitutionnelle6. I/opposi-

1 . V. plus haut, p. 202. Il en est ainsi chez les Gourditch-mara ( Howitt, Nat. Tr.t p. 124), dans les tribus observées par Cameron près de Mortlake et chez les Wotjobaluk (Howitt, Nal. Tr., p. 125, 250).

2. J. Mathew, Two Repres. Tribes, p. 139 ; Thomas, Kinship a. Marriage, etc., p. 53-54.

3. Par exemple chez les Osage (v. Dorsey, Siouan Sociology, in XVîh Rep., p. 233 et suiv.).

4. A Mabuiag, île du détroit de Torrès (Haddon, Head Huniers, p. 132). On trouve d'ailleurs la même opposition entre les deux phratries des Arunta : l'une comprend les gens de l'eau, l'autre les gens de la terre (Strehlow, I, p. 6).

5. Chez les Iroquois, il y a des sortes de tournois, entre les deux phratries (Morgan, Ancienl Society, p. 94). Chez les Haida, dit Swanton, les membres des deux phratries de l'Aigle et du Corbeau « sont souvent considérés comme des ennemis avérés. Maris et femmes (qui sont obligatoirement de phratries différentes) n'hésitent pas à se trahir mutuellement » {The Haida, p. 62). En Australie, cette hostilité se traduit dans les mythes. Les deux animaux qui servent de totems aux deux phratries sont souvent présentés comme perpétuellement en guerre l'un contre l'autre (v. J. Mathew, Eaglekawk and Crow, a Study of Ausiralian Aborigines, p. 14 et suiv.). Dans les jeux, chaque phratrie est l'émule naturelle de l'autre (Howitt, Nat. Tr.t p. 770).

tion des choses s'est étendue aux personnes ; le contraste logique s'est doublé d'une sorte de conflit social1.

D'un autre côté, à l'intérieur de chaque phratrie, on a rangé dans un même clan les choses qui semblaient avoir le plus d'affinité avec celle qui servait de totem. Par exemple, on a mis la L,une avec le kakatoès noir, le Soleil, au contraire, ainsi que l'atmosphère et le vent, avec le kakatoès blanc. Ou bien encore, on a réuni à l'animal totémique tout ce qui sert à l'alimentation2, ainsi que les animaux avec lesquels il est le plus étroitement en rapports3. Sans doute, nous ne pouvons pas toujours comprendre l'obscure psychologie qui a présidé à beaucoup de ces rapprochements ou de ces distinctions. Mais les exemples qui précèdent suffisent à montrer qu'une certaine intuition des ressemblances ou des différences que présentent les choses a joué un rôle dans la genèse de ces classifications.

Mais autre chose est le sentiment des ressemblances, autre chose la notion de genre. Le genre, c'est le cadre extérieur dont des objets perçus comme semblables forment, en partie, le contenu. Or le contenu ne peut pas

1. C'est donc à tort que M. Thomas a reproché à notre théorie sur la genèse des phratries de ne pouvoir expliquer leur opposition (Kinship and Marriage in Australia, p. 69). Nous ne croyons pas toutefois qu'il faille ramener cette opposition à celle du profane et du sacré (v. Hertz, La prééminence de la main droite, in Revue phiL, 1909, déc, p. 559). Les choses d'une phratrie ne sont pas profanes pour l'autre ; les unes et les autres font partie d'un même système religieux {v. plus bas, p. 220).

2. Par exemple, le clan de l'arbre à thé comprend les herbages, par suite les herbivores (v. Kamilaroi and Kurnai, p. 169). C'est là, sans doute, ce qui explique une particularité que Boas signale dans les emblèmes totémiques de l'Amérique du Nord. « Chez les Tlinkit, dit-il, et dans toutes les autres tribus de la côte, l'emblème d'un groupe comprend les animaux qui servent de nourriture à celui dont le groupe porte le nom » [Fiflh Rep. of the Commiitee, etc., British Association for the Advancement of Science, p. 25).

3. Ainsi, chez les Arunta, les grenouilles sont associées au totem de l'arbre à gomme, parce qu'on en trouve souvent dans les cavités de cet arbre ; l'eau est rattachée à la poule d'eau ; au kangourou, une sorte de perroquet que l'on voit fréquemment voleter autour de cet animal (Spencer et Gillen, Nat. Tr., p. 146-147, 448).

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fournir lui-même le cadre dans lequel il se dispose. Il est fait d'images vagues et flottantes, dues à la superposition et à la fusion partielle d'un nombre déterminé d'images individuelles, qui se trouvent avoir des éléments communs ; le cadre, au contraire, est une forme définie, aux contours arrêtés, mais qui est susceptible de s'appliquer à un nombre déterminé de choses, perçues ou non, actuelles ou possibles. Tout genre, en effet, a un champ d'extension qui dépasse infiniment le cercle des objets dont nous avons éprouvé, par expérience directe, la ressemblance. Voilà pourquoi toute une école de penseurs se refuse, non sans raison, à identifier l'idée de genre et celle d'image générique. I/image générique, ce n'est que la représentation résiduelle, aux frontières indécises, que laissent en nous des représentations semblables, quand elles sont simultanément présentes dans la conscience ; le genre, c'est un symbole logique grâce auquel nous pensons distinctement ces similitudes et d'autres analogues. Au reste, la meilleure preuve de l'écart qui sépare ces deux notions, c'est que l'animal est capable de former des images génériques, tandis qu'il ignore l'art de penser par genres et par espèces.

I/idée de genre est un instrument de la pensée qui a été manifestement construit par les hommes. Mais pour le construire, il nous a, tout au moins, fallu un modèle ; car comment cette idée aurait-elle pu naître s'il n'y avait rien eu ni en nous ni en dehors de nous qui fût de nature à nous la suggérer ? Répondre qu'elle nous est donnée a priori, ce n'est pas répondre ; cette solution paresseuse est, comme on a dit, la mort de l'analyse. Or, on ne voit pas où nous aurions pu trouver ce modèle indispensable, sinon dans le spectacle de la vie collective. Un genre, en effet, c'est un groupement idéal, mais nettement défini, de choses entre lesquelles il existe des liens internes, analogues à des liens de parenté. Or les seuls groupements de cette sorte, que nous fasse connaître l'expérience, sont

ceux que forment les hommes en s'assocîant. Les choses matérielles peuvent former des touts de collection, des amas, des assemblages mécaniques sans unité interne, mais non des groupes au sens que nous venons de donner au mot. Un monceau de sable, un tas de pierres n'ont rien de comparable à cette espèce de société définie et organisée qu'est un genre. Suivant toute vraisemblance, nous n'aurions donc jamais pensé à réunir les êtres de l'univers en groupes homogènes, appelés genres, si nous n'avions eu sous les yeux l'exemple des sociétés humaines, "si même nous n'avions commencé par faire des choses elles-mêmes des membres de la société des hommes, si bien que groupements humains et groupements logiques ont d'abord été confondus1.

D'un autre côté, une classification est un système dont les parties sont disposées suivant un ordre hiérarchique. Il y a des caractères dominateurs et d'autres qui sont subordonnés aux premiers ; les espèces et leurs propriétés distinctives dépendent des genres et des attributs qui les définissent ; ou bien encore, les différentes espèces d'un même genre sont conçues comme situées au même niveau les unes que les autres. Se place-t-on de préférence au point de vue de la compréhension ? On se représente alors les choses suivant un ordre inverse : on met tout en haut les espèces les plus particulières et les plus riches en réalité, en bas, les types les plus généraux et les plus pauvres en qualités. Mais on ne laisse pas de se les représenter sous une forme hiérarchique. Et il faut se garder de

1. Un des signes de cette indistinction primitive, c'est que Ton assigne parfois aux genres une base territoriale, tout comme aux divisions sociales avec lesquelles ils étaient d'abord confondus. Ainsi, chez les Wotjobaluk en Australie, chez les Zufii en Amérique, les choses sont réparties idéalement entre les différentes régions de l'espace, ainsi que ,les clans. Or la répartition régionale des choses et celle des clans coïncident (v. De quelques formes primilives de classification, p. 34 et suiv.). Les classifications gardent même quelque chose de ce caractère spatial jusque chez les peuples relativement avancés, par exemple en Chine (ibid., p. 55 et suiv.).

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croire que l'expression n'ait ici qu'un sens métaphorique : ce sont bien réellement des rapports de subordination et de coordination qu'une classification a pour objet d'établir et l'homme n'aurait même pas pensé à ordonner ses connaissances de cette manière, s'il n'avait su, au préalable, ce que c'est qu'une hiérarchie. Or, ni le spectacle de la nature physique, ni le mécanisme des associations mentales ne sauraient nous en fournir l'idée. La hiérarchie est exclusivement une chose sociale. C'est seulement dans la société qu'il existe des supérieurs, des inférieurs, des égaux. Par conséquent, alors même que les faits ne seraient pas à ce point démonstratifs, la seule analyse de ces notions suffirait à révéler leur origine. C'est à la société que nous les avons empruntées pour les projeter ensuite dans notre représentation du monde. C'est la société qui a fourni le canevas sur lequel a travaillé la pensée logique.

Mais ces classifications primitives intéressent, non moins directement, la genèse de la pensée religieuse.

Elles impliquent, en effet, que toutes les choses ainsi classées dans un même clan ou dans une même phratrie sont étroitement parentes et les unes des autres et de celle qui sert de totem à cette phratrie ou à ce clan. Quand l'Australien de la tribu de Port-Mackay dit du Soleil, des serpents, etc., qu'ils sont de la phratrie Yungaroo, il n'entend pas simplement appliquer à tous ces êtres disparates une étiquette commune, mais purement conventionnelle ; le mot a pour lui une signification objective. Il croit que, réellement, « les alligators sont Yungaroo, et que les kangourous sont Wootaroo. Le Soleil est Yungaroo, la Lune Wootaroo et ainsi de suite pour les constellations, les arbres, les plantes, etc. »*. Un lien interne les attache au

1. Bridgmann, in Brough Smyth, The Aborigines of Victoria, I, p. 91.

groupe dans lequel ils sont rangés ; ils en sont membres réguliers. On dit qu'ils appartiennent à ce groupe1, tout comme les individus humains qui en font partie ; par suite, une relation du même genre les unit à ces derniers. I/homme voit dans les choses de son clan des parents ou des associés ; il les appelle des amis, il les considère comme faits de la même chair que lui8. Aussi y a-t-il entre elles et lui des affinités électives et des rapports de convenance tout particuliers. Choses et gens s'appellent, en quelque sorte, s'entendent, s'harmonisent naturellement. Par exemple, quand on enterre un Wakelbura de la phratrie Mallera, l'échafaud sur lequel le corps est exposé « doit être fait du bois de quelque arbre appartenant à la phratrie Mallera »3. Il en est de même des branchages qui recouvrent le cadavre. Si le défunt est de la classe Banbe, on devra employer un arbre Banbe. Bans la même tribu, un magicien ne peut se servir pour son art que de choses qui ressortissent à sa phratrie4 ; parce que les autres lui sont étrangères, il ne saurait s'en faire obéir. Un lien de sympathie mystique unit ainsi chaque individu aux êtres, vivants ou non, qui lui sont associés ; il en résulte qu'on croit pouvoir induire ce qu'il fera ou ce qu'il a fait d'après ce qu'ils font. Chez ces mêmes Wakelbura, quand un individu rêve qu'il a tué un animal appartenant à telle division sociale, il s'attend à rencontrer le lendemain un homme de la même division5. Inversement, les choses affectées à un clan ou à une phratrie ne peuvent servir contre les membres de cette phratrie ou de ce clan. Chez les Wotjobaluk, chaque phratrie a ses arbres qui lui sont propres.

1. Fison et Howitt, Kamilaroi and Kurnai, p. 168 ; Howitt, Further Notes on the Australian Glass Systems, J.A.L, XVIII, p. 60.

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