‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 114 sur 322 · Langloh Parker, Euahlaiji, p · texte numérisé non relu

Langloh Parker, Euahlaiji, p

9. « L'esprit d'un homme, dit Mrs Parker (ibid.), est dans son Yunbeai (totem individuel) et son Yunbeai est en lui. »

coup1. Si l'animal meurt, la vie de l'homme est menacée. Aussi est-ce une règle très générale que Ton ne doit pas tuer l'animal ni surtout en manger la chair. L'interdiction qui, quand il s'agit du totem de clan, comporte toute sorte d'atténuations et de tempéraments, est ici beaucoup plus formelle et absolue2.

De son côté, l'animal protège l'homme et lui sert, en quelque sorte, de patron. ïl l'avertit des dangers possibles et des moyens d'y échapper3 ; on dit qu'il est son ami4. Même, comme il passe souvent pour posséder des pouvoirs merveilleux, il les communique à son associé humain. Celui-ci se croît à l'épreuve des balles, des flèches, des coups de toute sorte5. I^a confiance qu'a l'individu dans l'efficacité de son protecteur est même telle qu'il brave les plus grands dangers et accomplit des prouesses déconcertantes avec une sereine intrépidité : la foi lui donne le courage et la force nécessaires6. Toutefois, les relations de l'homme avec son patron ne sont pas de pure et simple dépendance. L'individu, de son côté, peut agir sur l'animal. Il lui donne des

1. Langloh Parker, op. cit., p. 20. Il en est de même chez certains Salish {Hill Tout, Ethn. Rep. on the Stseelis and Skaulits Tribes, J.A.I., XXXIV, p. 324). Le fait est général chez les Indiens de l'Amérique centrale (Brinton, Nagualism, a Study in Native American Folklore and History, in Proceedings of the American Philosophical Society, XXXIII, p. 32).

2. Parker, ibid. ; Howitt, Nai. Tr., p. 147 ; Dorsey, Siouan Cuits, XIth Rep,, p. 443. Frazer a fait, d'ailleurs, le relevé des cas américains et a établi la généralité de l'interdiction [Totemism a. Exogamy, III, p. 450). Nous avons vu, il est vrai, que, en Amérique, l'individu devait commencer par tuer l'animal dont la peau servait a faire ce que les ethnographes appellent un sac-médecine. Mais cet usage n'a été observé que dans cinq tribus ; c'est probablement une forme altérée et tardive de l'institution.

3. Howitt, Nat Tr.t p. 135, 147, 387 ; Austral. Medicine Men, J.A.I., XVI, p. 34 ; Teit, The Shuswap, p. 607.

4. Meyer, Manners and Cusioms of the Aborigines of the Encounter Bay Tribe, in Woods, p. 197.

5. Boas, VIth Rep. on the North-Wesl Tribes of Canada, p. 93 ; Teit, The Thompson Indians, p. 336 ; Boas, Kwakiutl, p. 394.

6. On trouvera des faits dans Hill Tout, Rep. of the Ethnol. of the Statlumh, J.A.I., XXXV, p. 144, 145. Cf. Langloh Parker, op. cit., p. 29.

CROYANCES PROPREMENT TOTÉMIQUES 227

ordres ; il a prise sur lui. Un Kurnai qui a le requin pour ami et allié croit pouvoir, au moyen d'une incantation, disperser les requins qui menacent un bateau1. Dans d'autres cas, le lien ainsi contracté passe pour conférer à l'homme une aptitude particulière à chasser l'animal avec succès2.

La nature même de ces relations paraît bien impliquer que l'être auquel chaque individu se trouve ainsi associé ne peut être lui-même qu'un individu, et non une classe. On n'a pas une espèce pour aller ego. En fait, il est des cas où c'est bien certainement tel arbre, tel rocher, telle pierre déterminée qui joue ce rôle3. Il en est forcément ainsi toutes les fois où c'est un animal et où l'existence de cet animal et celle de l'homme sont considérées comme solidaires. On ne saurait être uni par une solidarité de ce genre à une espèce tout entière, car il n'y a pas de jour ni, pour ainsi dire, d'instant où cette espèce ne perde quelqu'un d'entre ses membres. Toutefois, il y a chez le primitif une certaine incapacité à penser l'individu séparément de l'espèce ; le lien qui l'unit à l'un s'étend tout naturellement à l'autre ; il les confond dans le même sentiment. C'est ainsi que l'espèce tout entière lui est sacrée4.

Cet être protecteur est naturellement appelé de noms différents suivant les sociétés : nagual, chez les Indiens du

1. D'après un renseignement donné par Howitt dans une lettre personnelle à Frazer {Totemism and Exogamy, I, p. 495 et n. 2).

2. Hill Tout, EthnoL Rep. on the Stseelis and Skaulits Tribes, J.A.I., XXXIV, p. 324.

3. Howitt, Australian Medicine Men, J.A.I., XVI, p. 34 ; Lafitau, Mœurs des Sauvages américains, I, p. 370 ; Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France, VI, p. 68. Il en est de même de Yatai et du tamaniu, à Mota (Codrengton, The Melanesians, p. 250-251).

4. Aussi, n'y a-t-il pas, entre ces animaux protecteurs et les fétiches la ligne de démarcation que Frazer a cru pouvoir établir entre les uns et les autres. Suivant lui, le fétichisme commencerait quand l'être protecteur serait un objet individuel et non une classe (Totemism, p. 56) ; or, dès l'Australie, il arrive qu'un animal déterminé joue ce rôle (v. Howitt, Australian Medicine Men, J.A.L, XVI, p. 34). La vérité est que les notions de fétiche et de fétichisme ne correspondent à rien de défini.

Mexique1, manitou chez les Algonkins, et okki chez les Hurons2, snam chez certains Salish3, sulia chez d'autres4, budjan, chez les Yuin6, yunbeai, chez les Buahlayi6, etc. A cause de l'importance qu'ont ces croyances et ces pratiques chez les Indiens de l'Amérique du Nord, on a proposé de créer le mot de nagualisme ou manitouisme pour les désigner7. Mais en leur donnant un nom spécial et distinctif, on s'expose à méconnaître leur rapport avec le totémisme. Ce sont, en effet, les mêmes principes qui sont appliqués ici au clan, là à l'individu. De part et d'autres, c'est la même croyance qu'il existe des liens vitaux entre les choses et les hommes et que les premières sont douées de pouvoirs spéciaux dont profitent leurs alliés humains. C'est aussi le même usage de donner à l'homme le nom de la chose à laquelle il est associé et d'ajouter à ce nom un emblème. t,e totem est le patron du clan, comme le patron de l'individu sert à ce dernier de totem personnel. Il y a donc intérêt à ce que la terminologie rende sensible cette parenté des deux systèmes ; c'est pourquoi, avec Frazer, nous appellerons totémisme individuel le culte que chaque individu rend à son patron. Cette expression est d'autant plus justifiée que, dans certains cas, le primitif lui-même se sert du même mot pour désigner le totem du clan et

1. Brïnton, Nagualism, Proeeedings of the Amer. Philos. Society, XXXI Iï, p. 32.

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