‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 122 sur 322 · I. — Examen critique des théories · texte numérisé non relu

I. — Examen critique des théories

Les croyances que nous venons de passer en revue sont de nature manifestement religieuse, puisqu'elles impliquent une classification des choses en sacrées et en profanes. Sans doute, il n'y est pas question d'êtres spirituels, et, dans le cours de notre exposé, nous n'avons même pas eu à prononcer les mots d'esprits, de génies, de personnalités divines. Mais si, pour cette raison, quelques écrivains, dont nous allons, d'ailleurs, avoir à reparler, se sont refusés à voir dans le totémisme une religion, c'est qu'ils se sont fait du phénomène religieux une notion inexacte.

D'autre part, nous avons l'assurance que cette religion est la plus primitive qui soit actuellement observable, et même, selon toute vraisemblance, qui ait jamais existé. Elle est, en effet, inséparable de l'organisation sociale à base de clans. Non seulement, comme nous l'avons montré, on ne peut la définir qu'en fonction de cette dernière, mais il ne semble pas que le clan, sous la forme qu'il a dans un très grand nombre de sociétés australiennes, ait pu exister sans le totem. Car les membres d'un même clan ne sont unis les uns aux autres ni par la communauté de l'habitat ni par celle du sang, puisqu'ils ne sont pas nécessairement consanguins et qu'ils sont souvent dispersés sur des points différents du territoire tribal. Leur unité vient donc uniquement de ce qu'ils ont un même nom et un

même emblème, de ce qu'ils croient soutenir les mêmes rapports avec les mêmes catégories de choses, de ce qu'ils pratiquent les mêmes rites, c'est-à-dire en définitive de ce qu'ils communient dans le même culte totémique. Ainsi le totémisme et le clan, tant, du moins, que ce dernier ne se confond pas avec le groupe local, s'impliquent mutuellement. Or l'organisation à base de clans est la plus simple que nous connaissions. Elle existe, en effet, avec tous ses éléments essentiels, dès que la société comprend deux clans primaires ; par suite, il ne saurait y en avoir de plus rudimentaire, tant qu'on n'aura pas découvert de sociétés réduites à un seul clan, et jusqu'à présent, nous ne croyons pas qu'on en ait trouvé de traces. Une religion aussi étroitement solidaire du système social qui dépasse tous les autres en simplicité peut être regardée comme la plus élémentaire qu'il nous soit donné de connaître. Si donc nous parvenons à trouver les origines dés croyances qui viennent d'être analysées, nous avons des chances de découvrir du même coup les causes qui firent éclore le sentiment religieux dans l'humanité.

Mais avant de traiter nous-même le problème, il convient d'examiner les solutions les plus autorisées qui en ont été proposées.

Nous trouvons tout d'abord un groupe de savants qui ont cru pouvoir expliquer le totémisme en le dérivant directement d'une religion antérieure.

Pour Tylor1 et Wilken2, le totémisme serait une forme particulière du culte des ancêtres ; c'est la doctrine, certai-

1. Civilisation primitive, I, p. 465, II, p. 305 ; Remarks on Totemism, with especial référence to some modem théories concerning it, in J.A.I., XXVIII et I de la nouvelle série, p. 138.

2. Het Animisme bij den Volken van den indischen Archipel, p. 69-75.

nement très répandue de la transmigration des âmes qui aurait servi de transitions entre ces deux systèmes religieux, Un grand nombre de peuples croient que l'âme, après la mort, ne reste pas éternellement désincarnée, mais vient animer à nouveau quelque corps vivant ; d'autre part, « comme la psychologie des races inférieures n'établit aucune ligne de démarcation bien définie entre l'âme des hommes et l'âme des bêtes, elle admet sans grande difficulté la transmigration de l'âme humaine dans le corps des animaux d1. Tylor en cite un certain nombre de cas2. Dans ces conditions, le respect religieux qu'inspire l'ancêtre se reporte tout naturellement sur la bête ou sur la plante avec laquelle il est désormais confondu. L'animal qui sert ainsi de réceptacle à un être vénéré devient, pour tous les descendants de l'ancêtre, c'est-à-dire pour le clan qui en est issu, une chose sainte, objet d'un culte, en un mot un totem.

Des faits signalés par Wilken dans les sociétés de l'archipel malais tendraient à prouver que c'est bien ainsi que les croyances totémiques y ont pris naissance. A Java, à Sumatra, les crocodiles sont particulièrement honorés ; on voit en eux de bienveillants protecteurs qu'il est interdit de tuer ; on leur fait des offrandes. Or le culte qui leur est aussi rendu vient de ce qu'ils passent pour incarner des âmes d'ancêtres. Les Malais des Philippines considèrent le crocodile comme leur grand-père ; le tigre est traité de la même manière et pour les mêmes raisons. Des croyances analogues ont été observées chez les Bantous3. En Mélanésie, il arrive parfois qu'un homme influent, au moment de mourir, annonce sa volonté de se réincarner dans tel animal ou telle plante ; on s'explique que l'objet

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