‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 127 sur 322 · V. plus haut, p · texte numérisé non relu

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collectivement cette parenté. Pour la même raison, il la contracta, non avec un objet en particulier, mais avec le groupe naturel, c'est-à-dire avec l'espèce, dont cet objet faisait partie ; car l'homme pense le monde comme il se pense lui-même et, de même qu'il ne se conçoit pas alors comme séparé de son clan, il ne saurait concevoir une chose comme séparée de l'espèce à laquelle elle ressortit. Or, une espèce de choses qui est unie à un clan par des liens de parenté, c'est, dit Jevons, un totem.

Il est certain, en effet, que le totémisme implique une étroite association entre un clan et une catégorie déterminée d'objets. Mais que, comme le veut Jevons, cette association ait été contractée de propos délibéré, avec une pleine conscience du but poursuivi, c'est ce qui paraît peu d'accord avec ce que nous apprend l'histoire. I^es religions sont choses complexes, elles répondent à de trop multiples et à de trop obscurs besoins pour qu'elles puissent avoir leur origine dans un acte bien réfléchi de la volonté. D'ailleurs, en même temps qu'elle pèche par excès de simplisme, cette hypothèse est grosse d'invraisemblances. On dit que l'homme aurait cherché à s'assurer le concours des êtres surnaturels dont les choses dépendent. Mais alors il eût dû s'adresser de préférence aux plus puissants d'entre eux, à ceux dont la protection promettait d'être le plus efficace1. Or, tout au contraire, les êtres avec lesquels il a noué cette parenté mystique comptent le plus souvent parmi les plus humbles qui soient. D'autre part, si vraiment il ne s'agissait que de se faire des alliés et des défenseurs, on aurait dû chercher à en avoir le plus possible ; car on ne saurait être trop bien défendu. Cependant, en réalité, chaque clan se contente systématiquement d'un seul totem, c'est-à-dire d'un seul protecteur, laissant les autres clans jouir du leur en toute liberté : chaque groupe se renferme

1. C'est ce que Jevons reconnaît lui-même : « Il y a lieu de présumer, dit-il, que, dans le choix d'un allié, l'homme devait préférer... l'espèce qui possédait le plus grand pouvoir » (p. 101).

rigoureusement dans le domaine religieux qui lui est propre sans jamais chercher à empiéter sur celui des voisins. Cette réserve et cette modération sont inintelligibles dans l'hypothèse que nous examinons.

Toutes ces théories ont, d'ailleurs, le tort d'omettre une question qui domine toute la matière. Nous avons vu qu'il existe deux sortes de totémisme : celui de l'individu et celui du clan. Bntre l'un et l'autre, il y a une trop évidente parenté pour qu'il n'existe pas entre eux quelque rapport. Il y a donc lieu de se demander si l'un n'est pas dérivé de l'autre et, en cas de réponse affirmative, quel est le plus primitif ; suivant la solution qui sera adoptée, le problème des origines du totémisme se posera dans des termes différents. I^a question s'impose d'autant plus qu'elle offre un intérêt très général. I^e totémisme individuel, c'est l'aspect individuel du culte totémique. Si donc il est le fait primitif, il faut dire que la religion est née dans la conscience de l'individu, qu'elle répond avant tout à des aspirations individuelles, et qu'elle n'a pris que secondairement une forme collective.

1/ esprit simpliste, dont s'inspirent encore trop souvent ethnographes et sociologues, devait naturellement incliner nombre de savants à expliquer, ici comme ailleurs, le complexe par le simple, le totem du groupe par celui de l'individu. Telle est, en effet, la théorie soutenue par Frazer, dans son Golden Bough1, par Hill Tout2, par Miss Flet-

1. 2e éd., III, p. 416 et suiv. ; voir particulièrement p. 419, n, 5. Dans de plus récents articles, qui seront analysés plus loin, Frazer a exposé une théorie différente qui pourtant, dans sa pensée, n'exclut pas complètement celle du Golden Bough.

2. The Origin of the Totemism of the Aborigines of British Columbia, in Proc. and Transac. of the R. Society of Canada, 2e série, VII, 2e section, p. 3 et suiv. Du même, Report on the Ethnology of the Statlumh, J.A.I., XXXV, p. 141. Hill Tout a répondu à différentes objections

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cher1, par Boas2 et par Swanton3. Bile a, d'ailleurs, l'avantage d'être d'accord avec la conception qu'on se fait couramment de la religion : on y voit assez généralement une chose toute intime et personnelle. De ce point de vue, le totem du clan ne peut donc être qu'un totem individuel qui se serait généralisé. Un homme marquant, après avoir éprouvé la valeur d'un totem qu'il s'était librement choisi, l'aurait transmis à ses descendants ; ceux-ci, en se multipliant avec le temps, auraient fini par former cette famille étendue qu'est le clan, et c'est ainsi que le totem serait devenu collectif.

Hill Tout a cru trouver une preuve à l'appui de cette théorie dans la manière dont le totémisme est entendu par certaines sociétés du Nord-Ouest américain, notamment par les Salish et les Indiens de la Rivière Thompson. Chez ces peuples, en effet, on rencontre et le totémisme individuel et le totémisme de clan ; mais ou bien ils ne coexistent pas dans une même tribu, ou bien, quand ils coexistent, ils sont inégalement développés. Ils varient en raison inverse l'un de l'autre : là où le totem de clan tend à être la règle générale, le totem individuel tend à disparaître, et inversement. N'est-ce pas dire que le premier est une forme plus récente du second" qu'il exclut en le remplaçant4 ? I^a mythologie semble confirmer cette interprétation. Dans ces mêmes sociétés, en effet, l'ancêtre du clan n'est pas un animal totémique : mais on se représente généralement le fondateur du groupe sous les traits d'un être humain qui, à un moment donné, serait entré en rapports et en commerce familier avec un animal fabuleux de qui il aurait reçu son

qui avaient été faites à sa théorie dans le tome IX des Trans. of the B. Society of Canada, p. 61-99.

1. Alice C. Fletcher, The Import of the Totem, in Smithsonian Report for 1897, p. 577-586.

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