Hewitt, loc. cit., p
4. On peut même se demander si tout concept analogue à celui de wakan ou de mana manque en Australie. Le mot de churinga ou de tjurunga, comme écrit Strehlow, a en effet, chez les Arunta, une signification très voisine. Ce terme, disent Spencer et Gillen, désigne « tout ce qui est secret ou sacré. Il s'applique aussi bien à un objet qu'à la qualité qu'il possède » (Nat. Tr., p. 648, s. v. Churinga). C'est presque la définition du mana. Ii arrive même que Spencer et Gillen se servent de cette expression pour désigner le pouvoir, la force religieuse d'une manière générale. En décrivant une cérémonie chez les Kaitish, ils disent que l'officiant est « plein de churinga (full of churinga) », c'est-à-dire, continuent-ils, du « pouvoir magique qui émane des objets appelés churinga ». Cependant, il ne semble pas que la notion de churinga soit constituée en Australie avec la netteté et la précision qu'a la notion de mana en Mélanésie, ou celle de wakan chez les Sioux.
la forme concrète d'êtres définis et personnels. Les faits ne confirment pas cette présomption. Nous venons de décrire un ensemble, systématiquement lié, de croyances religieuses que nous sommes fondé à considérer comme très primitif, et cependant nous n'y avons pas rencontré de personnalités de ce genre. Le culte proprement totémique ne s'adresse ni à tels animaux ni à telles plantes déterminées, ni même à une espèce végétale ou animale, mais à une sorte de vague puissance, dispersée à travers les choses1. Même dans les religions plus élevées" qui sont sorties du totémisme, comme celles qu'on voit apparaître chez les Indiens de l'Amérique du Nord, cette idée, loin de s'effacer, devient plus consciente d'elle-même ; elle s'énonce avec une netteté qu'elle n'avait pas auparavant, en même temps qu'elle parvient à une généralité plus haute. C'est elle qui domine tout le système religieux.
Telle est la matière première avec laquelle ont été construits les êtres de toute sorte que les religions de tous les temps ont consacrés et adorés. Les esprits, les démons, les génies, les dieux de tout degré ne sont que les formes concrètes qu'a prises cette énergie, cette « potentialité » comme l'appelle Hewitt2, en s'individualisant, en se fixant sur tel objet déterminé ou sur tel point de l'espace, en se concentrant autour d'un être idéal et légendaire, mais conçu comme réel par l'imagination populaire. Un Dakota, interrogé par Miss Fletcher, exprimait dans un langage plein de relief cette consubstantialité essentielle de toutes les choses sacrées. « Tout ce qui se meut s'arrête ici ou là, à un moment ou à un autre. L'oiseau qui vole s'arrête à un endroit pour faire son nid, à un autre pour se reposer de son vol. L'homme qui marche s'arrête quand il lui plaît. Il
1. Sans doute, nous verrons plus loin (même livre, chap. VIII et IX) que le totémisme n'est pas étranger à toute idée de personnalité mythique. Mais nous montrerons que ces conceptions sont le produit de formations secondaires : elles dérivent des croyances qui viennent d'être analysées, loin d'en être la base.
2, Loc. cit., p. 38.
en est de même de la divinité. Le Soleil, si éclatant et si magnifique, est un endroit où elle s'est arrêtée. Les arbres, les animaux en sont d'autres. L'Indien pense à ces endroits et y envoie ses prières afin qu'elles atteignent la place où le dieu a stationné et qu'elles obtiennent assistance et bénédiction1. » Autrement dit, le wakan (car c'est de lui qu'il s'agit) va, vient à travers le monde, et les choses sacrées sont les points où il s'est posé. Nous voilà, cette fois, bien loin du naturisme comme de l'animisme. Si le Soleil, la Lune, les étoiles ont été adorés, ils n'ont pas dû cet honneur à leur nature intrinsèque, à leurs propriétés distinctives, mais à ce qu'ils ont été conçus comme participant de cette force qui, seule, confère aux choses leur caractère sacré, et qui se retrouve dans une multitude d'autres êtres, voire même les plus infimes. Si les âmes des morts ont été l'objet de rites, ce n'est pas parce qu'elles passent pour être faites d'une sorte de substance fluide et impalpable ; ce n'est pas parce qu'elles ressemblent à l'ombre projetée par un corps ou à son reflet sur la surface des eaux. La légèreté, la fluidité ne suffisent pas à conférer la sainteté ; mais elles n'ont été investies de cette dignité que dans la mesure où il y avait en elles quelque chose de cette même force, source toute de religiosité.
On peut mieux comprendre maintenant pourquoi il nous a été impossible de définir la religion par l'idée de personnalités mythiques, dieux ou esprits ; c'est que cette manière de se représenter les choses religieuses n'est nullement inhérente à leur nature. Ce que nous trouvons à l'origine et à la base de la pensée religieuse, ce ne sont pas des objets ou des êtres déterminés et distincts qui possèdent par eux-mêmes un caractère sacré ; mais ce sont des pouvoirs indéfinis, des forces anonymes, plus ou moins nombreuses selon les sociétés, parfois même ramenées à l'unité,
I. Rep. Peabody Muséum, III, p.276,note(citéparNoRSEY, XlthRep., p. 435).
et dont l'impersonnalité est strictement comparable à celle des forces physiques dont les sciences de la nature étudient les manifestations. Quant aux choses sacrées particulières, elles ne sont que des formes individualisées de ce principe essentiel. Il n'est donc pas surprenant que, même dans les religions où il existe des divinités avérées, il y ait des rites qui possèdent une vertu efficace par euxmêmes et indépendamment de toute intervention divine. C'est que cette force peut s'attacher aux paroles prononcées, aux gestes effectués, aussi bien qu'à des substances corporelles ; la voix, les mouvements peuvent lui servir de véhicule, et, par leur intermédiaire, elle peut produire les effets qui sont en elle, sans qu'aucun dieu ni aucun esprit lui prêtent leur concours. Même, qu'elle vienne à se concentrer éminemment dans un rite, et celui-ci deviendra, par elle, créateur de divinités1. Voilà aussi pourquoi il n'y a peut-être pas de personnalité divine qui ne garde quelque chose d'impersonnel. Ceux-là même qui se la représentent le plus clairement sous une forme concrète et sensible, la pensent, en même temps, comme un pouvoir abstrait qui ne peut se définir que par la nature de son efficacité, comme une force qui se déploie dans l'espace et qui est, au moins en partie, dans chacun de ses effets. C'est le pouvoir de produire la pluie ou le vent, la moisson ou la lumière du jour ; Zeus est dans chacune des gouttes de pluie qui tombent comme Cérès dans chacune des gerbes de la moisson2. I^e plus souvent même, cette efficacité est si imparfaitement déterminée que le croyant ne peut en avoir qu'une notion très indécise. C'est, d'ailleurs, cette indécision qui a rendu possibles ces syncrétismes et ces dédoublements au cours desquels les dieux se sont fragmentés, démembrés, con-