V. plus haut, p
2. V. sur .'autorité des chefs Spencer et Gillen, Nat. Tr., p. 10 ; North. Tr., p. 25 ; Howitt, Nat. Tr., p. 295 et suiv.
3. Du mo ns en Australie. En Amérique, la population est le plus généralement sédentaire : mais le clan américain représente une forme d'organisatic n relativement avancée.
4. Il suffit, pour s'en assurer, de regarder la carte dressée par Thomas dans Kinshio and Marriage in Australia, p. 40. Pour apprécier cette carte comme il convient, il faut tenir compte de ce fait que l'auteur a étendu, nous ne savons pourquoi, le système de la filiation totémique en ligne paternelle jusqu'à la côte occidentale de l'Australie, bien que
enfants sont d'un autre clan que leur père, tout en vivant auprès de ce dernier. Pour toutes ces raisons, on trouve à l'intérieur d'une même famille et, plus encore, à l'intérieur d'une même localité, des représentants de toute sorte de clans différents. L'unité du groupe n'est donc sensible que grâce au nom collectif que portent tous ses membres et l'emblème, également collectif, qui reproduit la chose désignée par ce nom. Un clan est essentiellement une réunion d'individus qui portent un même nom et qui se rallient autour d'un même signe. Enlevez le nom et le signe qui le matérialise, et le clan n'est même plus représentable. Puisqu'il n'était possible qu'à cette condition, on s'explique et l'institution de l'emblème et la place prise par cet emblème dans la vie du groupe.
Il reste à chercher pourquoi ces noms et ces emblèmes furent empruntés, d'une manière presque exclusive, au règne animal et au règne végétal, mais surtout au premier.
Il nous paraît vraisemblable que l'emblème a joué un rôle plus important que le nom. En tout cas, le signe écrit tient encore aujourd'hui dans la vie du clan une place plus centrale que le signe parlé. Or, la matière de l'image emblématique ne pouvait être demandée qu'à une chose susceptible d'être figurée par un dessin. D'un autre côté, il fallait que ces choses fussent de celles avec lesquelles les hommes du clan étaient le plus immédiatement et le plus habituellement en rapports. Les animaux remplissaient au plus haut degré cette condition. Pour ces peuplades de chasseurs et de pêcheurs, l'animal constituait, en effet, l'élément essentiel du milieu économique. Sous ce rapport, les plantes ne venaient qu'ensuite ; car elles ne peuvent tenir qu'une place secondaire dans ralimentation
nous n'ayons pour ainsi dire pas de renseignements sur les tribus de cette région, qui, d'ailleurs, est en grande partie, désertique.
tant qu'elles ne sont pas cultivées. D'ailleurs, l'animal est plus étroitement associé à la vie de l'homme que la plante, ne serait-ce qu'à cause de la parenté de nature qui unit entre eux ces deux êtres. Au contraire, le Soleil, la Lune, les astres étaient trop loin et faisaient l'effet de ressortir à un autre monde1. De plus, tant que les constellations n'étaient pas distinguées et classées, la voûte étoilée n'offrait pas une suffisante diversité de choses assez nettement différenciées pour pouvoir servir à désigner tous les clans et tous les sous-clans d'une tribu ; au contraire, la variété de la flore et surtout de la faune était presque inépuisable. Pour ces raisons, les corps célestes, en dépit de leur éclat, de la vive impression qu'ils font sur les sens, étaient impropres au rôle de totems pour lequel, au contraire, animaux et végétaux étaient tout désignés.
Une observation de Strehlow permet même de préciser la manière dont furent vraisemblablement choisis ces emblèmes. Strehlow dit avoir remarqué que les centres totémiques sont le plus souvent situés à proximité d'une montagne, d'une source, d'une gorge où les animaux qui servent de totem au groupe se rencontrent en abondance, et il cite de ce fait un certain nombre d'exemples2. Or ces centres totémiques sont certainement les lieux consacrés où le clan tenait ses assises. Il semble donc bien que chaque groupe ait pris pour insigne l'animal ou le végétal qui était le plus répandu dans le voisinage de l'endroit où il avait l'habitude de s'assembler3.
1. Les astres sont souvent considérés, même par les Australiens, comme le pays des âmes ou des personnages mythiques, ainsi que nous l'établirons dans le chapitre suivant : c'est dire qu'ils passent pour constituer un monde très différent de celui des vivants.
2. Op. cit., I, p. 4. Cf. dans le même sens Schulze, loc. cit., p. 243.
3. Bien entendu, comme nous avons eu déjà l'occasion de le montrer (v. supra, p. 221), ce choix ne se fit pas sans une entente plus ou moins concertée entre les différents groupes puisque chacun d'eux dut adopter un emblème différent de celui des voisins.
Cette théorie du totémisme va nous donner la clef d'un trait curieux de la mentalité humaine qui, s'il était plus marqué jadis qu'aujourd'hui, n'a pourtant pas disparu et qui, en tout cas, a joué un rôle considérable dans l'histoire de la pensée. Ce sera une nouvelle occasion de constater que l'évolution logique est étroitement solidaire de l'évolution religieuse et dépend, comme cette dernière, de conditions sociales1.
S'il est une vérité qui nous apparaît aujourd'hui comme de toute évidence, c'est que des êtres qui diffèrent, non seulement par leur apparence extérieure, mais par leurs propriétés les plus essentielles, comme les minéraux, les plantes, les animaux, les hommes ne sauraient être considérés comme équivalents et comme directement substituables les uns aux autres. Un long usage, que la culture scientifique a encore plus fortement enraciné dans nos esprits, nous a appris à établir entre les divers règnes de la nature des barrières dont le transformisme lui-même ne nie pas l'existence ; car s'il admet que la vie a pu naître de la matière non vivante et l'homme de ranimai, il ne méconnaît pas que les vivants, une fois formés, sont autre chose que des minéraux, l'homme autre chose qu'un animal. A l'intérieur de chaque règne, les mêmes barrières séparent les différentes classes : nous ne concevons pas comment un minéral pourrait avoir les caractères distinctifs d'un autre minéral, ou une espèce animale ceux
1. L'état mental qui est étudié dans ce paragraphe est identique à celui que M. Lévy-Bruhl appelle loi de participation {Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 76 et suiv.). Les pages qui suivent étaient écrites quand parut cet ouvrage ; nous les publions sous leur forme première sans y rien changer ; nous nous bornons à ajouter quelques explications où nous marquons comment nous nous séparons de M. Lévy-Bruhl dans l'appréciation des faits.
d'une autre espèce. Mais ces distinctions, qui nous semblent si naturelles, n'ont rien de primitif. A l'origine, tous les règnes sont confondus les uns dans les autres. Les rochers ont un sexe ; ils ont le pouvoir d'engendrer ; le Soleil, la Lune, les étoiles sont des hommes ou des femmes, qui éprouvent et qui expriment des sentiments humains, tandis que les hommes, au contraire, sont conçus comme des animaux ou des plantes. Cet état d' indistinction se retrouve à la base de toutes les mythologies. De là, le caractère ambigu des êtres que les mythes mettent en scène ; on ne peut les classer dans aucun genre défini, car ils participent à la fois des genres les plus opposés. Aussi admet-on sans peine qu'ils peuvent se transmuter les uns dans les autres ; et c'est par des transmutations de ce genre que les hommes, pendant longtemps, ont cru pouvoir expliquer la genèse des choses.
Que r instinct anthropomorphique dont les animistes ont doté le primitif ne puisse rendre compte de cette mentalité, c'est ce que démontre la nature des confusions qui la caractérisent. Biles viennent, en effet, non de ce que l'homme a démesurément étendu le règne humain au point d'y faire rentrer tous les autres, mais de ce qu'il a mêlé les règnes les plus disparates. Il n'a pas plus conçu le monde à son image qu'il ne s'est conçu à l'image du monde : il a procédé de l'une et de l'autre manières à la fois. Dans l'idée qu'il se faisait des choses, il a fait, sans doute, entrer des éléments humains ; mais, dans l'idée qu'il se faisait de lui-même, il a fait entrer des éléments qui lui venaient des choses.
Cependant, il n'y avait rien dans l'expérience qui pût lui suggérer de ces rapprochements ou de ces mélanges. Au regard de l'observation sensible, tout est divers et discontinu. Nulle part, dans la réalité, nous ne voyons les êtres mêler leur nature et se métamorphoser les uns dans les autres. Il faut donc qu'une cause exceptionnellement puissante soit intervenue qui ait transfiguré le réel de
manière à la faire apparaître sous un aspect qui n'est pas le sien.
C'est la religion qui a été l'agent de cette transfiguration ; ce sont les croyances religieuses qui ont substitué au monde tel que le perçoivent les sens, un monde différent. C'est ce que montre le cas du totémisme. Ce qu'il y a de fondamental dans cette religion, c'est que les gens du clan et les êtres divers dont l'emblème totémique reproduit la forme passent pour être faits de la même essence. Or, une fois que cette croyance était admise, le pont était jeté entre les différents règnes. 1/ homme était représenté comme une sorte d'animal ou de plante : les plantes et les animaux comme des parents de l'homme, ou plutôt, tous ces êtres, si différents pour les sens, étaient conçus comme participant d'une même nature. Ainsi, cette remarquable aptitude à confondre ce qui nous semble si manifestement distinct vient de ce que les premières forces dont l'intelligence humaine a peuplé l'univers ont été élaborées par la religion. Parce qu'elles étaient faites d'éléments empruntés aux différents règnes, on en fit le principe commun des choses les plus hétérogènes, qui se trouvèrent ainsi dotées d'une seule et même essence.
Mais nous savons, d'autre part, que ces conceptions religieuses sont le produit de causes sociales déterminées. Parce que le clan ne peut exister sans un nom et sans un emblème, parce que cet emblème est partout présent aux regards des individus, c'est sur lui et sur les objets dont il est l'image que se reportent les sentiments que la société éveille chez ses membres. X,es hommes furent ainsi nécessités à se représenter la force collective dont ils sentaient l'action, sous les espèces de la chose qui servait de drapeau au groupe. Bans la notion de cette force se trouvaient donc confondus les règnes les plus différents : en un sens, elle était essentiellement humaine puisqu'elle était faite d'idées et de sentiments humains ; mais en même temps, elle ne pouvait pas ne pas apparaître comme
étroitement apparentée à l'être animé ou inanimé qui lu prêtait ses formes extérieures. La cause dont nous saisissons ici l'action n'est pas, d'ailleurs, particulière au seul totémisme ; il n'est pas de société où elle n'agisse. D'une manière générale, un sentiment collectif ne peut prendre conscience de soi qu'en se fixant sur un objet matériel1 ; mais et par cela même, il participe de la nature de cet objet et réciproquement. Ce sont donc des nécessités sociales qui ont fait fusionner ensemble des notions qui, au premier abord, paraissaient distinctes, et la vie sociale a facilité cette fusion par la grande effervescence mentale qu'elle détermine2. C'est une preuve nouvelle que l'entendement logique est fonction de la société, puisqu'il prend les formes et les attitudes que celle-ci lui imprime.
Cette logique, il est vrai, nous déconcerte. Il faut pourtant se garder de la déprécier : si grossière qu'elle puisse nous paraître, elle constituait, pour l'évolution intellectuelle de l'humanité, un apport de la plus haute importance. C'est par elle, en effet, qu'a été possible une première explication du monde. Sans doute, les habitudes mentales qu'elle implique empêchaient l'homme de voir la réalité telle que la lui montrent les sens ; mais telle qu'ils la lui montrent, elle a le grave inconvénient d'être réfractaire à toute explication. Car expliquer, c'est rattacher les choses les unes aux autres, c'est rétablir entre elles des relations qui nous les fassent apparaître comme fonction les unes des autres, comme vibrant sympathiquement suivant une loi intérieure, fondée dans leur nature. Or ces relations et ces liens internes, la sensation, qui ne voit rien que du