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incarné dans chaque individu. Kt il n'y a dans cette dérivation rien qui puisse nous surprendre. Déjà nous savons que ce principe est immanent à chacun des membres du clan. Mais, en pénétrant dans les individus, il est inévitable qu'il s'individualise lui-même. Parce que les consciences, dont il devient ainsi un élément intégrant, diffèrent les unes des autres, il se différencie à leur image ; parce que chacune a sa physionomie propre, il prend, en chacune, une physionomie distincte. Sans doute, en luimême, il reste une force extérieure et étrangère à l'homme ; mais la parcelle que chacun est censé en posséder ne peut pas ne pas contracter d'étroites affinités avec le sujet particulier en qui elle réside : elle participe de sa nature ; elle devient sienne en quelque mesure. Elle a ainsi deux caractères contradictoires, mais dont la coexistence est un des traits distinctifs de la notion d'âme. Aujourd'hui comme autrefois, l'âme est, d'une part, ce qu'il y a de meilleur et de plus profond en nous-mêmes, la partie éminente de notre être ; et pourtant, c'est aussi un hôte de passage qui nous est venu du dehors, qui vit en nous une existence distincte de celle du corps, et qui doit reprendre un jour sa complète indépendance. Kn un mot, de même que la société n'existe que dans et par les individus, le principe totémique ne vit que dans et par les consciences individuelles dont l'association forme le clan. Si elles ne le sentaient pas en elles, il ne serait pas ; ce sont elles qui le mettent dans les choses. Il est donc nécessité à se partager et à se fragmenter entre elles. Chacun de ces fragments est une âme.
Un mythe que nous trouvons dans un assez grand nombre de sociétés du centre, et qui, d'ailleurs, n'est qu'une forme particulière des précédents, montre mieux encore que telle est bien la matière dont est faite l'idée d'âme. Dans ces tribus, la tradition met à l'origine de chaque clan, non pas une pluralité d'ancêtres, mais deux seulement1,
1. Chez les Kaitish (Norlh. Tr., p. 154), chez les Urabunna {North. Tr., p. 146).
oti même un seul1. Cet être unique, tant qu'il resta ainsi solitaire, contenait en soi l'intégralité du principe totémique, puisque, à ce moment, il n'existait encore rien à quoi ce principe ait pu se communiquer. Or, suivant la même tradition, toutes les âmes humaines qui existent, et celles qui animent présentement les corps des hommes et celles qui, actuellement inemployées, sont en réserve pour l'avenir, seraient issues de ce personnage unique ; elles seraient faites de sa substance. En se mouvant sur la surface du sol, en s' agitant, en se secouant, il les aurait fait sortir de son corps et les aurait semées dans les divers lieux qu'il passe pour avoir traversés. N'est-ce pas dire, sous une forme symbolique, que ce sont des parcelles de la divinité totémique ?
Mais cette conclusion suppose que les tribus dont il vient d'être question admettent la doctrine de la réincarnation. Or, selon Strehlow, elle serait ignorée des Arunta, c'est-à-dire de la société que Spencer et Gillen ont le plus longtemps et le mieux étudiée. Si, dans ce cas particulier, ces deux observateurs s'étaient à ce point mépris, tout l'ensemble de leur témoignage devrait être considéré comme suspect. Il importe donc de déterminer la portée réelle de cette divergence.
D'après Strehlow, l'âme, une fois définitivement affranchie du corps par les rites du deuil, ne se réincarnerait plus à nouveau. Elle s'en irait à l'île des morts, où elle passerait les jours à dormir et les nuits à danser, jusqu'à ce qu'il ait plu sur la terre. A ce moment, elle reviendrait au milieu des vivants et jouerait le rôle de génie protecteur auprès des fils en bas âge, ou, à leur défaut, auprès des petits-fils que le mort a laissés derrière lui ; elle s'introduirait dans leurs corps et en faciliterait la croissance. Elle resterait
1. C'est le cas chez les Warramunga et les tribus parentes, Waîpari, Wulmala, Worgaia, Tjingilli (North. Tr., p. 161), et aussi chez les Umbaia et les Gnanji (North. Tr., p. 170).
ainsi , au milieu de soîi ancienne famille, pendant un an ou deux ; après quoi, elle s'en retournerait au pays des âmes. Mais, au bout d'un certain temps, elle le quitterait derechef pour revenir faire sur terre un nouveau séjour qui, d'ailleurs, serait le dernier. Un moment viendrait ou" elle serait obligée de reprendre, et, cette fois, sans esprit de retour, la route de l'île des morts ; et là, après divers incidents dont il est inutile de rapporter le détail, un orage surviendrait au cours duquel elle serait foudroyée par un éclair. Sa carrière serait, alors, définitivement terminée1.
Bile ne saurait donc se réincarner ; par suite, les conceptions et les naissances ne seraient pas dues à la réincarnation d'âmes qui, périodiquement, recommenceraient dans des corps nouveaux de nouvelles existences. Sans doute, Strehlow, tout comme Spencer et Gillen, déclare que, pour les Arunta, le commerce des sexes n'est aucunement la condition déterminante de la génération2 ; celle-ci serait bien le produit d'opérations mystiques, mais différentes de celles que les précédents observateurs nous avaient fait connaître. Bile aurait lieu par l'une ou l'autre des deux voies suivantes.
Partout où un ancêtre de l'Alcheringa3 est censé s'être enfoncé dans le sol, se trouve soit un rocher soit un arbre qui représente son corps. On appelle nanja, suivant Spencer et Gillen4, ngarra, suivant Strehlow5, l'arbre ou
1. Strehlow, I, p. 15-16. Pour les Loritja, v. Strehlow, II, p. 7.
2. Strehlow va jusqu'à dire que les relations sexuelles ne sont même pas considérées comme une condition nécessaire, une sorte de préparation à la conception (II, p. 52, n. 7). Il ajoute, il est vrai, quelques lignes plus bas, que les vieillards savent parfaitement quel rapport unit le commerce charnel et la génération et que, pour ce qui regarde les animaux, les enfants eux-mêmes sont au courant. Ce qui ne laisse pas d'affaiblir un peu la portée de sa première affirmation.
3. Nous employons, en général, la terminologie de Spencer et Gillen plutôt que celle de Strehlow, parce que la première est, dès à présent, consacrée par un long usage.