‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 195 sur 322 · Spencer et Gillen, Nat. Tr., p · texte numérisé non relu

Spencer et Gillen, Nat. Tr., p

par là qu'il se définit ; il est préposé à un certain ordre de phénomènes, cosmiques ou sociaux ; il a une fonction plus ou moins précise à remplir dans le système du monde.

Mais il est des âmes qui satisfont à cette double condition et qui, par conséquent, sont, au sens propre, des esprits. Ce sont les âmes de ces personnages mythiques que l'imagination populaire a placés à l'origine des temps, les gens de l'Alcheringa ou Altjiranhamitjina des Arunta, les Mura-mura des tribus du lac Eyre, les Muk-Kurnai des Kurnai, etc. En un sens, ce sont bien encore des âmes puisqu'elles passent pour avoir jadis animé des corps dont elles se sont séparées à un moment donné. Mais, alors même qu'elles vivaient d'une vie terrestre, elles possédaient déjà, comme nous l'avons vu, des pouvoirs exceptionnels ; elles avaient un mana supérieur à celui des hommes ordinaires et elles l'ont conservé. De plus, elles sont chargées de fonctions déterminées.

En premier lieu, que l'on accepte la version de Spencer et Giîlen ou celle de Strehlow, c'est à elles que revient le soin d'assurer le recrutement périodique du clan. Elles sont préposées au phénomène de la conception.

Une fois que la conception est opérée, la tâche de l'ancêtre n'est pas terminée. C'est à lui qu'il appartient de veiller sur le nouveau-né. Plus tard, quand l'enfant est devenu un homme, il l'accompagne à la chasse, rabat vers lui le gibier, l'avertit, par la voie des songes, des dangers qu'il peut courir, le protège contre ses ennemis, etc. Sur ce point, Strehlow est entièrement d'accord avec Spencer et Gillen1. On se demandera, il est vrai, comment, dans la version de ces derniers, il est possible à l'ancêtre de s'acquitter de cette fonction ; car, puisqu'il se réincarne au moment de la conception, il devrait, semble-t-il, se confondre avec l'âme de l'enfant et, par suite, ne saurait le protéger du dehors. Mais c'est qu'en réalité il ne se réincarne

1 . Strehlow, II, p. 76 et n. 1 ; Spencer et Gillen, Nat. Tr., p. 514, 516.

pas tout entier ; il se dédouble seulement. Une partie de lui-même pénètre dans le corps de la femme et la féconde ; une autre continue à exister au-dehors et, sous le nom spécial d'Arumburinga, remplit l'office de génie tutélaire1.

On voit combien grande est la parenté de cet esprit ancestral avec le genius des Latins, et le o*oglu.û)v des Grecs2. L'identité fonctionnelle est complète. Le genius, en effet, c'est d'abord celui qui engendre, qui gignit ; il exprime et personnifie la puissance génératrice3. Mais en même temps, c'est le protecteur, le directeur de l'individu particulier à la personne duquel il est attaché4. Enfin, il se confond avec la personnalité même de cet individu ; il représente l'ensemble des penchants et des tendances qui le caractérisent et lui font une physionomie distinctive au milieu des autres hommes5. C'est de là que viennent les expressions connues indulgere genio, defraudare g&nium avec le sens de suivre son tempérament naturel. Au fond, le genius est une autre forme, un double de l'âme même de l'individu. C'est ce que prouve la synonymie partielle de genius et de mânes*. Les mânes, c'est le genius après la mort ; mais c'est aussi ce qui survit du défunt, c'est-à-dire son âme. De la même manière, l'âme de TArunta et l'esprit ancestral qui lui sert de genius ne sont que deux aspects différents d'un seul et même être.

Mais ce n'est pas seulement par rapport aux personnes que l'ancêtre est situé d'une manière définie ; c'est aussi par rapport aux choses. Bien qu'il soit censé avoir sous terre son véritable habitat, on croit qu'il hante sans cesse l'endroit où se trouvent l'arbre ou le rocher nanja, le trou

Page 1