Lectures on Vie Early Hisiory of Kingship, p
2. Elle s'y applique en ce sens qu'il y a réellement assimilation de la statuette et de la personne envoûtée. Mais il s'en faut que cette assimilation soit un simple produit de l'association des idées par similarité. La vraie cause déterminante du phénomène, c'est la contagiosité propre aux forces religieuses, ainsi que nous l'avons montré.
LE CULTE POSITIF 5n
de considérer le principe sur lequel elles reposent sous sa forme générale et abstraite, replaçons-le dans le milieu moral dont il fait partie et où nous venons de l'observer, rattachons-le à l'ensemble d'idées et de sentiments dont procèdent les rites où il est appliqué, et nous pourrons mieux apercevoir les causes dont il résulte.
Ives hommes qui se réunissent à l'occasion de ces rites croient réellement être des animaux ou des plantes de l'espèce dont ils portent le nom. Ils se sentent une nature ou végétale ou animale, et c'est elle qui constitue, à leurs yeux, ce qu'il y a de plus essentiel et de plus excellent en eux. Une fois assemblés, leur premier mouvement doit donc être de s'affirmer les uns aux autres cette qualité qu'ils s'attribuent et par laquelle ils se définissent. I^e totem est leur signe de ralliement : pour cette raison, comme nous l'avons vu, ils le dessinent sur leur corps ; mais il est non moins naturel qu'ils cherchent à lui ressembler par leurs gestes, leurs cris, leur attitude. Puisqu'ils sont des émous ou des kangourous, ils se comporteront donc comme des animaux du même nom. Par ce moyen, ils se témoignent mutuellement qu'ils sont membres de la même communauté morale et ils prennent conscience de la parenté qui les unit. Cette parenté, le rite ne se borne pas à l'exprimer ; il la fait ou la refait. Car elle n'est qu'autant qu'elle est crue et toutes ces démonstrations collectives ont pour effet d'entretenir les croyances sur lesquelles elle repose. Ainsi, ces sauts, ces cris, ces mouvements de toute sorte, bizarres et grotesques en apparence, ont, en réalité, une signification humaine et profonde. L'Australien cherche à ressembler à son totem comme le fidèle des religions plus avancées chercher à ressembler à son Dieu. C'est, pour l'un comme pour l'autre, un moyen de communier avec l'être sacré, c'est-à-dire avec l'idéal collectif que ce dernier symbolise. C'est une première forme de l'o^otûxrtç tc5 0ecp.
Toutefois, comme cette première raison tient à ce qu'il
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y a de plus spécial dans les croyances totémiques, si elle était seule, le principe d'après lequel le semblable produit le semblable n'aurait pas dû survivre au totémisme. Or il n'est peut-être pas de religion où. l'on ne trouve des rites qui en dérivent. Il faut donc qu'une autre raison soit venue se joindre à la précédente.
Bt, en effet, les cérémonies où nous l'avons vu appliqué n'ont pas seulement l'objet très général que nous venons de rappeler, si essentiel qu'il soit ; mais elles visent, en outre, un but plus prochain et plus conscient qui est d'assurer la reproduction de l'espèce totémique. L'idée de cette reproduction nécessaire riante donc l'esprit des fidèles : c'est sur elle que se concentrent les forces de leur attention et de leur volonté. Or, une même préoccupation ne peut pas obséder à ce point tout un groupe d'hommes sans s'extérioriser sous une forme matérielle. Puisque tous pensent à l'animal ou au végétal des destinées duquel le clan est solidaire, il est inévitable que cette pensée commune vienne se manifester extérieurement par des gestes, et les plus désignés pour ce rôle sont ceux qui représentent cet animal ou cette plante par un de ses aspects les plus caractéristiques ; car, il n'est pas de mouvements qui tiennent d'aussi près à l'idée qui remplit alors les consciences, puisqu'ils en sont la traduction immédiate et presque automatique. On s'efforce donc d'imiter l'animal ; on crie comme lui ; on saute comme lui ; on reproduit les scènes où la plante est quotidiennement utilisée. Tous ces procédés de figuration sont autant de moyens de marquer ostensiblement le but vers lequel tous les esprits sont tendus, de dire la chose qu'on veut réaliser, de l'appeler, de l'évoquer1. Bt ce besoin n'est pas d'un temps, il ne dépend pas des croyances de telle ou telle religion ; il est essentiellement humain. Voilà pourquoi, même dans des religions très différentes de celle que nous étudions, les fidèles, réunis
1. Sur les causes qui déterminent cette manifestation extérieure, v. plus haut, p. 329 et suiv.
pour solliciter de leurs dieux un événement qu'ils souhaitent ardemment, sont comme nécessités à la figurer. Sans doute, la parole est aussi un moyen de l'exprimer ; mais le geste n'est pas moins naturel ; il jaillit tout aussi spontanément de l'organisme ; il devance même la parole ou, en tout cas, l'accompagne.
Mais si l'on peut comprendre ainsi comment ces gestes ont pris place dans la cérémonie, il reste à expliquer l'efficacité qui leur est attribuée. Si l'Australien les répète régulièrement à chaque saison nouvelle, c'est qu'il les croit nécessaires au succès du rite. D'où peut lui être venue cette idée qu'en imitant un animal on le détermine à se reproduire ?
Une erreur aussi manifeste semble difficilement intelligible tant qu'on ne voit dans le rite que le but matériel où il paraît tendre. Mais nous savons qu'outre l'effet qu'il est censé avoir sur l'espèce totémique, il exerce une action profonde sur l'âme des fidèles qui y prennent part. Ceux-ci en rapportent une impression de bien-être dont ils ne voient pas clairement les causes, mais qui est bien fondée. Ils ont conscience que la cérémonie leur est salutaire ; et, en effet, ils y refont leur être moral. Comment cette sorte d'euphorie ne leur donnerait-elle pas le sentiment que le rite a réussi, qu'il a été ce qu'il se proposait d'être, qu'il a atteint le but où il visait ? Et comme le seul but qui soit consciemment poursuivi, c'est la reproduction de l'espèce totémique, celle-ci paraît être assurée par les moyens employés, dont l'efficacité se trouve ainsi démontrée. C'est ainsi que les hommes en sont venus à attribuer à des gestes, vains par eux-mêmes, des vertus créatrices. L'efficacité morale du rite, qui est réelle, a fait croire à son efficacité physique, qui est imaginaire ; celle du tout, à celle de chaque partie, prise à part. Les effets vraiment utiles que produit l'ensemble de la cérémonie sont comme une justification expérimentale des pratiques élémentaires dont elle est faite, bien que, en réalité, toutes ces pratiques ne soient
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nullement indispensables au succès. Ce qui prouve bien, d'ailleurs, qu'elles n'agissent pas par elles-mêmes, c'est qu'elles peuvent être remplacées par d'autres, de nature très différente, sans que le résultat final soit modifié. Il semble bien y avoir des Intichiuma qui ne comprennent que des oblations sans rites mimétiques ; d'autres sont purement mimétiques et ne comportent pas d'oblations. Cependant, les uns et les autres passent pour avoir la même efficacité. Si donc on attache du prix à ces différentes manœuvres, ce n'est pas à cause de leur valeur intrinsèque ; mais c'est qu'elles font partie d'un rite complexe dont on sent l'utilité globale.
Il nous est d'autant plus facile de comprendre cet état d'esprit que nous pouvons l'observer autour de nous. Surtout chez les peuples et dans les milieux les plus cultivés, il se rencontre fréquemment des croyants qui, tout en ayant des doutes sur l'efficacité spéciale que le dogme attribue à chaque rite considéré séparément, continuent pourtant à pratiquer le culte. Ils ne sont pas certains que le détail des observances prescrites soit rationnellement justifiable ; mais ils sentent qu'il leur serait impossible de s'en affranchir sans tomber dans un désarroi moral devant lequel ils reculent. Le fait même que la foi a perdu chez eux ses racines intellectuelles met ainsi en évidence les raisons profondes sur lesquelles elle repose. Voilà pourquoi les critiques faciles, auxquelles un rationalisme simpliste a parfois soumis les prescriptions rituelles, laissent en général le fidèle indifférent : c'est que la vraie justification des pratiques religieuses n'est pas dans les fins apparentes qu'elles poursuivent, mais dans l'action invisible qu'elles exercent sur les consciences, dans la façon dont elles affectent notre niveau mental. De même, quand les prédicateurs entreprennent de convaincre, ils s'attachent beaucoup moins à établir directement et par des preuves méthodiques la vérité de telle proposition particulière ou l'utilité de telle ou telle observance, qu'à éveiller ou à réveiller le senti-
ment de réconfort moral que procure la célébration régulière du culte. Ils créent ainsi une prédisposition à croire, qui devance les preuves, qui entraîne l'intelligence à passer par-dessus l'insuffisance des raisons logiques, et qui la porte à aller, comme d'elle-même, au-devant des propositions qu'on lui veut faire accepter. Ce préjugé favorable, cet élan à croire, c'est précisément ce qui constitue la foi ; et c'est la foi qui fait l'autorité des rites auprès du croyant, quel qu'il soit, du chrétien comme de l'Australien. Toute la supériorité du premier, c'est qu'il se rend mieux compte du processus psychique d'où résulte sa croyance ; il sait « que c'est la foi qui sauve ».
C'est parce que la foi a cette origine qu'elle est, en un sens, « imperméable à l'expérience m1. Si les échecs intermittents de l'Intichiuma n'ébranlent pas la confiance que l'Australien a dans son rite, c'est qu'il tient de toutes les forces de son âme à ces pratiques où il vient se refaire périodiquement ; il ne saurait donc en nier le principe sans qu'il en résulte un véritable bouleversement de tout son être qui résiste. Mais si grande que soit cette force de résistance, elle ne distingue pas radicalement la mentalité religieuse des autres formes de la mentalité humaine, même de celles qu'on a le plus l'habitude de lui opposer. Sous ce rapport, celle du savant ne diffère de la précédente qu'en degrés. Quand une loi scientifique a pour elle l'autorité d'expériences nombreuses et variées, il est contraire à toute méthode d'y renoncer trop facilement sur la découverte d'un fait qui paraît la contredire. Encore faut-il être assuré que ce fait ne comporte qu'une seule interprétation et qu'il n'est pas possible d'en rendre compte sans abandonner la proposition qu'il semble infirmer. Or, l'Australien ne procède pas autrement quand il attribue l'insuccès d'un Intichiuma à quelque maléfice, ou l'abondance d'une récolte prématurée à quelque Intichiuma mystique célébré
1. L. Lévy-Bruhl, Les fondions mentales dans les sociétés inférieures, p. 61-68.
5i6 LES PRINCIPALES ATTITUDES RITUELLES
dans l'au-delà. Il est d'autant plus fondé à ne pas douter de son rite sur la foi d'un fait contraire que la valeur en est ou en paraît établie par un nombre plus considérable de faits concordants. D'abord, l'efficacité morale de la cérémonie est réelle et elle est directement éprouvée par tous ceux qui y participent ; il y a là une expérience, constamment renouvelée, et dont aucune expérience contradictoire ne vient affaiblir la portée. De plus, l'efficacité physique elle-même n'est pas sans trouver dans les données de l'observation objective une confirmation au moins apparente. Il est normal, en effet, que l'espèce totémique se reproduise régulièrement ; tout se passe donc, dans la très grande généralité des cas, comme si les gestes rituels avaient réellement produit les effets qu'on en attendait. Les échecs 'sont l'exception. Comme les rites, surtout ceux qui sont périodiques, ne demandent rien d'autre à la nature que de suivre son cours régulier, il n'est pas surprenant que, le plus souvent, elle ait l'air de leur obéir. Ainsi, s'il arrive au croyant de se montrer indocile à certaines leçons de l'expérience, c'est en se fondant sur d'autres expériences qui lui paraissent plus démonstratives. Le savant ne fait pas autrement ; il y met plus de méthode.
La Magie n'est donc pas, comme l'a soutenu Frazer1, un fait premier dont la religion ne serait qu'une forme dérivée. Tout au contraire, c'est sous l'influence d'idées religieuses que se sont constitués les préceptes sur lesquels repose l'art du magicien, et c'est seulement par une extension secondaire qu'ils ont été appliqués à des relations purement laïques. Parce que toutes les forces de l'univers ont été conçues sur le modèle des forces sacrées, la contagiosité inhérente aux secondes fut étendue aux premières et l'on crut que, dans des conditions déterminées, toutes les propriétés des corps pouvaient se trans-