Nat. Tr., p
On commence par fabriquer des ornements d'un genre très particulier, nommés CMmurilia par les hommes et Aramurilia par les femmes. Avec une sorte de résine, on fixe de petits os d'animaux, antérieurement recueillis et mis de côté, à des boucles de cheveux que des parentes de la morte ont fournies. On attache ces sortes de pendentifs à un de ces bandeaux de tête que les femmes portent communément et on y ajoute des plumes de kakatoès blanc et de perroquet. Ces préparatifs terminés, les femmes s'assemblent dans leur camp. BUes se peignent le corps de couleurs différentes suivant leur degré de parenté avec la défunte. Après s'être tenues embrassées les unes les autres pendant une dizaine de minutes, tout en faisant entendre un gémissement ininterrompu, elles se mettent en marche pour le tombeau. A une certaine distance, elles rencontrent un frère de sang de la morte, qu'accompagnent quelques-uns de ses frères tribaux. Tout le monde s'assied par terre et les lamentations recommencent. Un pitchfi- qui contient les CMmurilia est alors présenté au frère aîné qui le serre contre son estomac ; on dit que c'est un moyen d'apaiser sa douleur. On sort un de ces Chimurilia et la mère de la morte s'en coiffe pendant quelques instants ; puis, il est remis dans le pitchi que les autres hommes serrent, à tour de rôle, contre leur poitrine. Enfin, le frère met les Chimurilia sur la tête des deux sœurs aînées et on reprend le chemin du tombeau. En route, la mère se jette à plusieurs reprises par terre, cherchant à se taillader la tête avec un bâton pointu. A chaque fois, les autres femmes la relèvent et semblent préoccupées de l'empêcher de se faire du mal. Une fois parvenue au tombeau, elle se précipite sur le tertre, s'efforce de le détruire avec ses mains, tandis que les autres femmes dansent littéralement sur elle. I,es mères tribales et les tantes (sœurs du père de la morte) suivent son exemple ;
1. Petit vaisseau en bois dont il a déjà été question plus haut, p. 477.
LES RITES PIACULAIRES 565
elles aussi se jettent sur le sol, se frappent, se déchirent mutuellement ; leur corps finit par être tout ruisselant de sang. Au bout d'un certain temps, on les entraîne à l'écart. Les sœurs aînées font alors dans la terre du tombeau un trou où elles déposent les Chimurilia, préalablement mis en pièces. Une fois de plus, les mères tribales se jettent par terre et se tailladent la tête les unes des autres. A ce moment, « les pleurs et les gémissements des femmes qui se tenaient tout autour semblaient les porter au dernier degré de l'excitation. Le sang qui coulait tout le long de leur corps par-dessus la terre de pipe dont il était enduit leur donnait un air de spectres. A la fin, la vieille mère resta seule couchée sur le tombeau, complètement épuisée et gémissant faiblement ». Alors les autres la relevèrent, la débarrassèrent de la terre de pipe dont elle était recouverte ; ce fut la fin de la cérémonie et du deuil1.
Chez les Warramunga, le rite final présente des caractères assez particuliers. Les effusions de sang ne semblent pas y tenir de place ; mais l'effervescence collective se traduit d'une autre manière.
Chez ce peuple, le corps avant d'être définitivement enterré, est exposé sur une sorte de plate-forme que l'on place dans les branches d'un arbre ; on le laisse s'y décomposer lentement jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les os. On les recueille alors, et, à l'exception d'un humérus, on les dépose à l'intérieur d'une fourmilière. L'humérus est enveloppé dans un étui d'écorce que l'on orne de différentes manières. L'étui est apporté au camp au milieu des cris et des gémissements des femmes. Pendant les jours qui suivent, on célèbre une série de cérémonies totémiques qui se rapportent au totem du défunt et à l'histoire mythique des ancêtres dont le clan est descendu. C'est quand toutes
1. Nat. TV., p. 508-510. L'autre rite final auquel assistèrent Spencer et Gillen est décrit aux p. 503-508 du même ouvrage. Il ne diffère pas essentiellement de celui que nous venons d'analyser.
ces cérémonies sont terminées qu'on procède au rite de clôture.
Une tranchée, profonde d'un pied et longue de quinze, est pratiquée sur le terrain cérémoniel. Auparavant, on a exécuté sur le sol, à quelque distance de là, un dessin totémique qui représente le totem du mort et certains des endroits où l'ancêtre a séjourné. Tout près de ce dessin, une petite fosse a été creusée dans la terre. Dix hommes décorés s'avancent alors les uns derrière les autres et, les mains croisées derrière la tête, les jambes écartées, ils se tiennent au-dessus de la tranchée. A un signal donné, les femmes accourent du camp dans le plus profond silence ; une fois à proximité, elles se mettent en file indienne, la dernière tenant entre ses mains l'étui qui contient l'humérus. Puis, toutes se jettent par terre et, marchant sur les mains et sur les genoux, elles passent, tout le long de la tranchée, entre les jambes écartées des hommes. I^a scène dénote un grand état d'excitation sexuelle. Aussitôt que la dernière femme a passé, on lui enlève l'étui, on le porte vers la fosse auprès de laquelle se tient un vieillard ; celuici, d'un coup sec, brise l'os et on enterre précipitamment les débris. Pendant ce temps, les femmes sont restées plus loin, le dos tourné à la scène qu'il leur est interdit de regarder. Mais quand elles entendent le coup de hache, elles s'enfuient en poussant des cris et des gémissements. Ive rite est accompli ; le deuil est terminé1.
Ces rites ressortissent à un type très différent de ceux que nous avons précédemment constitués. Ce n'est pas à dire que l'on ne puisse trouver entre les uns et les autres des ressemblances importantes que nous aurons à noter ;