V. pour le détail Anlhrop. rel., p. 351 et suiv
2. Anthrop. reL, p. 130. — Ce qui n'empêche pas Max Mûller de voir dans le christianisme l'apogée de tout ce développement. La religion des ancêtres, dit-il, suppose qu'il y a quelque chose de divin dans l'homme. Or, n'est-ce pas là l'idée qui est à la base de l'enseignement du Christ? {ibid., p. 378 et suiv.). Il est inutile d'insister sur ce qu'a d'étrange une conception qui fait du christianisme le couronnement du
culte des mânes.
3. V. sur ce point la discussion à laquelle Gruppe soumet les hypothèses de Max Mùller dans Griechische Kulle und Myihen, p. 79-184.
4. V. Meillet, Introduction à V étude comparative des langues indoeuropéennes, 2e éd., p. 119.
récentes tendraient à prouver que les divinités védiques n'avaient pas toutes le caractère exclusivement naturiste que leur prêtaient Max Millier et son école1. Mais nous laisserons de côté ces questions dont l'examen suppose une compétence très spéciale de linguiste, pour nous en prendre aux principes généraux du système. Aussi bien y a-t-il intérêt à ne pas confondre trop étroitement l'idée naturiste avec ces postulats controversés ; car elle est admise par nombre de savants qui ne font pas jouer au langage le rôle prépondérant que lui attribue Max MuUer.
Que l'homme ait intérêt à connaître le monde qui l'entoure et que, par suite, sa réflexion s'y soit vite appliquée, c'est ce que tout le monde admettra sans peine. L,e concours des choses avec lesquelles il était immédiatement en rapports lui était trop nécessaire pour qu'il n'ait pas cherché à en scruter la nature. Mais si, comme le prétend le naturisme, c'est de ces réflexions qu'est née la pensée religieuse, il est inexplicable qu'elle ait pu survivre aux premiers essais qui en furent faits et la persistance avec laquelle elle s'est maintenue devient inintelligible. Si, en effet, nous avons besoin de connaître les choses, c'est pour agir d'une manière qui leur soit appropriée. Or, la représentation que la religion nous donne de l'univers, surtout à l'origine, est trop grossièrement tronquée pour avoir pu susciter des pratiques temporellement utiles. Les choses ne sont rien moins que des êtres vivants et pensants, des consciences, des personnalités comme celles dont l'imagination religieuse a fait les agents des phénomènes cosmiques. Ce n'est donc pas en les concevant sous cette forme et en les traitant d'après cette conception que l'homme pouvait les faire concourir à ses fins. Ce n'est pas en leur adressant des prières, en les célébrant par des
1. Oldenberg, La religion du Veda, p. 59 et suiv., Meillet, Le dieu iranien Mithra, in Journal asiatique, X, n° I, juillet-août 1907, p 143 et suiv.
fêtes ou des sacrifices, en s' imposant des jeûnes et des privations qu'il pouvait les empêcher de lui nuire ou les obliger à servir ses desseins. De tels procédés ne pouvaient réussir que très exceptionnellement et, pour ainsi dire, miraculeusement. Si donc la raison d'être de la religion était de nous donner du monde une représentation qui nous guidât dans notre commerce avec lui, elle n'était pas en état de s'acquitter de sa fonction et les peuples n'auraient pas tardé à s'en apercevoir : les échecs, infiniment plus fréquents que les succès, les eussent bien vite avertis qu'ils faisaient fausse route, et la religion, ébranlée à chaque instant par ces démentis répétés, n'eût
pu durer.
Sans doute, il arrive parfois qu'une erreur se perpétue dans l'histoire ; mais, à moins d'un concours de circonstances tout à fait exceptionnelles, elle ne peut se maintenir ainsi que si elle se trouve être pratiquement vraie, c'est-àdire si, sans nous donner des choses auxquelles elle se rapporte une notion théoriquement exacte, elle exprime assez correctement la manière dont elles nous affectent soit en bien, soit en mal. Dans ces conditions, en effet, les mouvements qu'elle détermine ont toutes chances d'être, au moins en gros, ceux qui conviennent et, par conséquent, on s'explique qu'elle ait pu résister à l'épreuve des faits1. Mais une erreur et surtout un système organisé d'erreurs qui n'entraînent et ne peuvent entraîner que des méprises pratiques n'est pas viable. Or, qu'y a-t-il de commun entre les rites par lesquels le fidèle essayait d'agir sur la nature, et les procédés dont les sciences nous ont appris à nous servir et qui, nous le savons maintenant, sont seuls efficaces ? Si c'est là ce que les hommes demandaient à la religion, on ne peut comprendre qu'elle ait pu se maintenir, à moins que d'habiles artifices ne les aient empêchés de reconnaître qu'elle ne
1. Bien des maximes de la sagesse populaire sont dans ce cas.
leur donnait pas ce qu'ils en attendaient. Il faudrait donc, cette fois encore, en revenir aux explications simplistes du xvme siècle1.
Ainsi, c'est seulement en apparence que le naturisme échappe à l'objection que nous adressions naguère à l'animisme. Lui aussi fait de la religion un système d'images hallucinatoires puisqu'il la réduit à n'être qu'une immense métaphore sans valeur objective. Il lui assigne, sans doute, un point de départ dans le réel, à savoir dans les sensations que provoquent en nous les phénomènes de la nature ; mais, par l'action prestigieuse du langage, cette sensation se transforme en conceptions extravagantes. La pensée religieuse n'entre en contact avec la réalité que pour la recouvrir aussitôt d'un voile épais qui en dissimule les formes véritables : ce voile, c'est le tissu de croyances fabuleuses qu'ourdit la mythologie. Le croyant vit donc, comme le délirant, dans un milieu peuplé d'êtres et de choses qui n'ont qu'une existence verbale. C'est, d'ailleurs, ce que reconnaît Max Muller lui-même, puisqu'il voit dans les mythes le produit d'une maladie de la pensée. Primitivement, il les avait attribués à une maladie du langage ; mais
^ 1. L'argument, il est vrai, n'atteint pas ceux qui voient dans la religion une technique (notamment une hygiène), dont les règles, tout en étant placées sous la sanction d'êtres imaginaires, ne laissent pas d'être bien fondées. Mais nous ne nous arrêterons pas à discuter une conception aussi insoutenable, et qui, en fait, n'a jamais été soutenue d'une manière systématique par des esprits un peu au courant de l'histoire des religions. Il est difficile de faire voir en quoi les pratiques terribles de l'initiation servent à la santé qu'elles compromettent ; en quoi les interdictions alimentaires, qui portent très généralement sur des animaux parfaitement sains, sont hygiéniques ; comment les sacrifices, qui avaient lieu lors de la construction d'une maison, la rendaient plus solide, etc. Sans doute, il y a des préceptes religieux qui se trouvent, en même temps, avoir une utilité technique ; mais ils sont perdus dans la masse des autres et même, très souvent, les services qu'ils rendent ne sont pas sans compensation. S'il y a une prophylaxie religieuse, il y a une saleté religieuse qui dérive des mêmes principes. La règle qui ordonne d'éloigner le mort du camp parce qu'il est le siège d'un esprit redouté est pratiquement utile. Mais la même croyance fait que les parents s'oignent avec les liquides issus du corps en putréfaction, parce qu'ils passent pour avoir des vertus exceptionnelles. — Sous le rapport technique, la magie a plus servi que la religion.
comme, suivant lui, langage et pensée sont séparables, ce qui est vrai de l'un est vrai de l'autre. « lorsque, dit-il, j'ai tenté de caractériser brièvement la mythologie dans sa nature intime, je l'ai appelée maladie du langage plutôt que maladie de la pensée. Mais, après tout ce que j'avais dit, dans mon livre sur La science de la pensée, de l'inséparabilité de la pensée et du langage et, par conséquent, de l'identité absolue d'une maladie du langage et d'une maladie de la pensée, il semble qu'aucune équivoque n'était plus possible... Se représenter le Dieu suprême comme coupable de tous les crimes, trompé par des hommes, brouillé avec sa femme et battant ses enfants, c'est sûrement un symptôme de condition anormale ou maladie de la pensée, disons mieux, de folie bien caractérisée d1. Et l'argument ne vaut pas seulement contre Max Millier et sa théorie, mais contre le principe même du naturisme, de quelque façon qu'on l'applique. Quoi qu'on fasse, si la religion a pour principal objet d'exprimer les forces de la nature, il n'est pas possible d'y voir autre chose qu'un système de fictions décevantes dont la survie est incompréhensible.
Max Millier, il est vrai, a cru échapper à l'objection, dont il sentait la gravité, en distinguant radicalement la mythologie de la religion et en mettant la première en dehors de la seconde. Il réclame le droit de réserver le nom de religion aux seules croyances qui sont conformes aux prescriptions de la saine morale et aux enseignements d'une théologie rationnelle. Les mythes, au contraire, seraient des développements parasitaires qui, sous l'influence du langage, seraient venus se greffer sur ces représentations fondamentales et les dénaturer. Ainsi la croyance à Zeus aurait été religieuse dans la mesure où les Grecs voyaient en Zeus le Dieu suprême, père de l'humanité, protecteur des lois, vengeur des crimes, etc. ; mais tout ce qui concerne