‹ Les fourmis de la SuisseChapitre 1 sur 181 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Depuis nombre d’années (depuis mon enfance) je me suis voué avec prédilection à l’observation des mœurs des fourmis. La lecture de l’admirable ouvrage de Pierre Huber que je fis en 1859 pour la première fois m’intéressa si vivement que je me mis à refaire une à une la plupart de ses observations; je fus ainsi amené à en faire aussi de nouvelles *). Plus tard, en 1867, je sentis la nécessité de connaître mieux la classification des fourmis qui jette un jour si grand sur leurs mœurs. Elle décèle en effet la grande variété de leurs formes, et fait ainsi découvrir la variété non moins grande d’habitudes et de facultés intellectuelles qui y correspond. Là je rencontrai les travaux d’un maître aussi remarquable dans sa partie qu’ Huber dans la sienne, M. le professeur Mayr à Vienne qui a bien voulu m’aider personnellement de ses lumières et m’honorer de son amitié. La lecture des travaux d’Ebrard, de Schenk, de Roger, de Nylander, de von Hagens, de Lespès, etc. etc. me fournit encore une foule d’autres données de tout genre. Mes relations de collègue, d’ami et de compatriote avec M. le Dr. Emery à Naples, auteur d’excellents travaux descriptifs récents sur les fourmis, m’ont été aussi fort utiles. Dès lors je n’ai cessé d’étudier les fourmis au double point de vue de leur classification et de leurs mœurs, ce qui n’avait été fait jusqu’ici par personne d’une manière conséquente. Ces deux études se complètent l’une l’autre sur une foule de points lorsqu’elles sont ainsi réunies. J’insiste sur ce fait, car c’est par cette réunion que le présent travail se distingue de la plupart de ceux qui l’ont précédé. J’ai cherché de plus à connaître l’anatomie des fourmis en me basant sur les travaux de Meinert et de Leydig; malheureusement ici presque tout est encore à faire. Mes observations ont toujours été notées avec soin

*) .Te ne puis m’empêcher de dire ici que c’est à mon oncle aimé et regretté, M. Alexis Forel, connu par divers travaux dans l’entomologie, que je dois d’avoir guidé mes premiers pas dans cette science et d’en avoir cultivé le goût chez moi par son aide toujours si bienveillante et par ses conseils.

à mesure qu’elles étaient faites, jour par jour, et datées dès 1867; auparavant j’avais déjà noté de nombreuses observations, mais presque toujours sans les dater.

La monographie des fourmis de la Suisse ayant été mise au concours en 1870 par la société helvétique des sciences naturelles, je me mis plus particulièrement à l’étude de la faune suisse, soit de la distribution géographique des fourmis dans notre pays. Mon travail ayant, été accueilli et jugé par la société plus favorablement que je n’eusse jamais

osé l’espérer, je n’ai pas voulu le livrer à l’impression avant de l’avoir soigneusement

revu, corrigé, et complété sur certains points, autant du moins que cela était en mon

pouvoir. J’ai cru aussi devoir faire droit à une partie des observations qui m’ont été

faites par la commission chargée d’apprécier mon travail. A cet effet j’ai ajouté au texte quelques figures explicatives réunies dans deux planches ; j’ai traduit en outre en latin les diagnostics des formes nouvelles ou encore insuffisamment décrites.

Je suis le premier à sentir les innombrables lacunes du présent travail, mais il en est ainsi plus ou moins de tout travail scientifique; plus on étudie un sujet, plus on voit s’ouvrir de nouveaux horizons. Il n’y a pour ainsi dire pas un point de l’étude des fourmis où il ne reste une foule de questions à résoudre, ce que le lecteur verra suffisamment dans le courant de ce qui suit. De plus la bibliographie myrmécologique est si considérable et si disséminée que malgré mes efforts pour la connaître je n’ai pu y arriver complètement. Je réclame donc l’indulgence du lecteur pour les omissions et les erreurs qui se seront sans aucun doute glissées dans le cours de cet ouvrage.

Dans la division que j’ai adoptée, j’ai cherché avant tout à éviter tout système, peut-être aux dépens de la commodité du lecteur, mais certainement au grand avantage de la vérité des faits. Une première partie, la Systématique , comprendra la classification des fourmis de la Suisse d’après la méthode analytique, précédée d’une description du squelette chitineux des fourmis. Une seconde partie comprendra quelques études anatomiques et physiologiques en partie nouvelles, mais tout-à-fait partielles et incomplètes. Une troisième partie traitera de V architecture des nids chez les fourmis de la Suisse. Une quatrième partie indiquera la distribution géographique des fourmis en Suisse et leur rôle dans la nature. Enfin la cinquième partie, la plus considérable, sex*a consacrée aux expériences et observations de mœurs. Le tout sera suivi d’une courte notice bibliographique.

Dans la partie systématique j’ai suivi la méthode des tableaux analytiques de M. Mayr dans ses Europœischen Formiciden. Les raisons qui m’ont engagé à conserver cette méthode malgré l’opinion d’autres personnes seront données en temps et lieu. La partie systématique est suivie d’un catalogue des noms synonymes.

En ce qui concerne la faune (IVme partie), je me suis tenu assez strictement aux limites politiques de la Suisse, car si l’on se met à y ajouter les lieux plus ou moins rapprochés de la frontière, on ne sait où s’arrêter. Je me suis cependant laissé aller à faire une exception en faveur du Salève, vu l’intérêt spécial de sa faune, et, dans les cas

où cela pouvait avoir une valeur comparative, j’ai noté la présence de telle ou telle espèce dans une contrée avoisinante (Forêt-noire, Vosges, îles Borromées).

Je me suis permis deux innovations qui peuvent paraître choquantes, mais que je crois nécessaires. La première est de donner le nom de races aux espèces mal déterminées ou montrant des transitions entre elles; on aurait pu les appeler aussi sous-espèces; je ne prétends point par là les ravaler au niveau de variétés insignifiantes, mais je crois ainsi faciliter le travail de détermination qui est souvent rendu impossible pour les formes intermédiaires ou aberrantes. La seconde est de fixer le sens du mot fourmilière d’une manière exacte, afin d’éviter les confusions incessantes résultant de sa signification admise qui est à la fois celle de nid et celle d’un ensemble de fourmis. J’entends uniquement par fourmilière l’ensemble des fourmis (mâles, femelles, ouvrières, soldats, larves, œufs, nymphes, esclaves) qui forment une même communauté, et j’appelle nid leur habitation. Une fourmilière peut avoir plusieurs nids (je l’appelle alors colonie, avec Ebrard). Ce que j’entends par fourmilière est donc synonyme de ce que les Allemands appellent Colonie.

Je ferai remarquer que si le nombre des genres que le lecteur rencontrera dans c ouvrage lui parait trop grand par rapport à celui des espèces et des races, cela vient de ce que je m’en suis tenu à la faune suisse ; ainsi le genre Cremastog aster comprend en tout une cinquantaine d’espèces, mais une seule habite la Suisse. C’est très à tort qu’on a reproché à M. Mayr la trop grande multiplication des genres ; on oublie l’énorme variété des formes exotiques, et la grande importance de certains petits caractères zoologiques peu apparents, lorsqu’ils sont constants. J’ai employé partout pour abréger les signes des sexes: signifie mâle, 9 signifie femelle, Ç signifie ouvrière. Comme je suis

obligé de renvoyer fort souvent le lecteur à l’une ou à l’autre de mes expériences de mœurs, je les ai disposées sous trente-sept numéros en chiffres romains, et ceux-ci sont à leur tour subdivisés par des chiffres arabes là où cela est nécessaire ; quand on verra dans le cours de ce travail ces chiffres simplement en parenthèse, on se souviendra qu’il s’agit d’un renvoi aux expériences de mœurs. Ainsi (VI. 2.) veut dire : Voyez le numéro 2 de l’expérience VI.

J’ai été secondé dans mes recherches par le concours bienveillant de plusieurs personnes. Je dois tout particulièrement témoigner ici ma gratitude à mon ami et beaufrère M. le Dr. Bugnion qui m’a constamment aidé de ses connaissances et qui m’a fourni de nombreuses et importantes observations, surtout sur les fourmis des Alpes, sans compter le produit de ses chasses. Je suis redevable à, un ami dévoué, M. Jean Rochat, d’un grand nombre de fourmis du midi de la France et du nord de l’Italie qui m’ont été très utiles, ainsi que de quelques observations de mœurs. Mon ami M. le Dr. O. Stoll à Zurich m’a fourni aussi diverses données importantes par le produit de ses chasses, ainsi que MM. Frey-Gessner et Dietrich. MM. W. Schmid à Bâle, Coulon à Neuchâtel, Coaz et Killias à Coire, Isenschmid à Berne, ont tous montré leur obligant empressement en

m’envoyant à domicile les collections des musées des villes sus-mentionnées ainsi que le produit de leurs chasses. Je profite de l’occasion pour remercier toutes ces personnes de leur bienveillant concours. Je dois aussi témoigner toute ma reconnaissance à M. le professeur Heer à Zurich, ainsi qu’à M. Henri de Saussure à Genève pour leurs utiles conseils et leur appui continuel et désintéressé. Je rappelle enfin ce que j’ai déjà dit devoir à MM. Mayr et Emery pour les en remercier aussi.

Chacune des parties de ce travail sera précédée d’une courte introduction, de sorte que je me dispense d’en dire plus ici.

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