HARMONIES POETIQUES ET RELIGIEUSES
Saint-Point, 4 octobre 1849.
Mon Cher d'Esgrigny, Ce matin, mon éditeur m'a écrit de Paris pour me demander un prologue aux Harmonies poétiques et religieuses. Ce prologue, je l'ai promis dans le prospectus de mes œuvres revues, épurées, commentée et publiées par moi-même. Le laboureur retourne ainsi son champ aux premières brumes d'automne, et enterre, sur le revers du sillon, les herbes parasites qui ont poussé inutilement entre la dernière moisson et la dernière semaille. Il faut tenir ma
promesse; il faut que le prochain courrier emporte aux protes délicats de M. Didot un certain nombre de pages dans lesquelles je dise à mes lecteurs comment, pourquoi, dans quelle disposition de l'âme, dans quel site de France, d'Italie, de Savoie ou d'Orient j'ai chanté ces harmonies, et ce que c'est qu'une harmonie ! '
Hélas! mon ami, quel temps pour me demander une préface ! quel temps pour reporter ma pensée sur ces années de ma jeunesse qui sont aussi mortes et aussi balayées dans les vallées et dans les torrents de mon passé que les feuilles de Tété de 1826 dans les ravines de ces montagnes, et dans l'humus végétal des nouvelles floraisons que je foule sous mes pieds î Une préface? à moi? aujourd'hui? Lisez plutôt le récit de ma journée, et jugez vousmême si je suis en veine d'écrire, soit en vers, soit en prose, à propos de prose ou de vers, et si je pourrais distraire, par une diversion littéraire quel-
conque, mon âme, mon cœur, mon esprit, mes yeux des impressions et des souvenirs qui me possèdent en ce moment pour des heures, mais qui me possèdent tout entier?
Vcras savez que je sois venu dans le pays de ma naissance il y a quelques semaines pour rétablir ma santé atteinte jusqu'à la sève, et pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des villes a énervé; vous savez que je suis venu aussi, et surtout, pour de pénibles déracinements domestiques de propriétés, de maisons paternelles, de' séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères pour la démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et dB lui dire un pieux adieu ; je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la replier et
pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de vendeur de terre et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural auprès de la petite ville de Mâcon. Je commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans le cœur; cependant vous connaissez ce coeur: il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas ; le cœur est un muscle, disent les physiologistes; un fier muscle, leur dirai-je à mon tour ; car c'est celui qui porte la destinée 1
Ce matin, je me sentais mieux ; j'avais à faire un voyage obligé à quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée reculée de Saint-Point, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de mes Vers ont emporté ce nom sur leurs
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ailes, comme les colombes qui portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des amants qui les ont apprivoisées.
Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire qui paissait en liberté dans un verger voisin et de la seller pour moi. La jument privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses sabots; puis, s' approchant joyeusement de la barrière, elle tendit d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle et ouvrit sa petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien il y a d'amitié entre les animaux et leur maître I Ce monde est
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mi océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à Toiseau et depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis. Yous savez que, moi, je ne néglige pas ces amitiés, et que, de la loge du dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du jardin au je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres, qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense ! je suis comme le vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer!
Je partis seul, suivi de mes trois chiens- Je franchis rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les berds de la Saône de la chaîne des hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de Saint-Point.
'Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je rais la jument au petit pas. La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison entre la mélancolie et la splendeur, ewtre la brume et le soleil. Quelques brouillards sortaient, comme des famées d'un feu de bûcherons, des gorges entre les troncs des sapins ; ils flottai^ent un moment sur les prés en pente au bord des bois-, puis, aussitôt roulés par le vent en ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours et en laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais, après avoir monté les premières rampes, toute lutte entre la brame du matin et l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre, les cimes nageaient dans l'été. Un vent du Midi tiède, sonore, méditerranéen, prélude voluptiaeux d'équinoxe, soufflait de la vallée du RhOne, avec les murra-urcs et les so-iabresauts alternatifs des lames bleues
de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là; il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui frémit sur un fer chaud quand la proue se relève du flot, les sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord et les coups sourds et creux de la quille des chaloupes quand le pêcheur les amarre contre les écueils de Sidon.
Un petit hameau tout semblable à un village aride et pyramidal d'Espagne ou de Galabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits étages en gradins de tuiles rouges et avec son clocher de pierre grise
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bronzée du sol/il. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le mécanisme de poutres et de solives, sonnait VAngdus du milieu du jour et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans la montagne. Des fumées de sarment sortaient de deux ou trois cheminées et fuyaient, chassées sous le vent, comme des volées de pigeons bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages de la première révolution, le berceau de nous tous les enfants de ce nid maintenant désert. Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer: je suivis, sans lever la tête, le pied du mur noir et bossue de pierres sèches qui borde le chemin et qui enclôt le jardin; je n'osai pas m' arrêter même à Fombre de sept ou huit platanes et de la tonnelle de charmille qui penchent leurs feuilles jaunes sur le clioniin. J'entendais des voix
dans rciiclos; je :-avaîs que c'étaient les voix, d'étran- I. 9
gers venus de loin pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres nos contemporains et nos amis, dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour d'autres que nous!...
Je baissai le front pour ne pas ôtrjB aperçu par- ^ dessus le mur, et je gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles, où se brise toujours le vent même en temps calme; il me cacha Milly, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son tnême de sa cloche ne venait plus me frapper au cœur.
Après avoir marché, ou plutôt gravi environ une heure dans des ravins de sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au so-
Icil, j'arrivai au faîlc de la chaîne de ces raonlagnes. Il y a là, au point étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne monte plus et l'on ne descend pas encore ; on plonge à son gré ses regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense plaine du Maçonnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et profondes vallées de Saint-Point, sur les cimes entre-croisées, les pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.
Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant essouflé fait une courte halte et ne peut retenir un cri d'admiration. L'àne, le mulet et le cheval euxmêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tète pour flairer la vallée et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par le vent sur le bord du ravin.
Ma jument se souvint de la place et de la halte; elle me laissa un moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour. Les cônes aigus des montagnes pelées du Maçonnais et du Beaujolais, groupes à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux * villages; à leurs pieds, une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches blanches et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit serpentant de la Saône sur lequel flotte, de distance en distance, la fumée des navires à valeur; au delà, une terre fertile, la Bresse, semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin, derrière, ce contre-fort des montagues du Jura, qui ressemblent d'ici au premier degré d'un esccilier dressé contre le ciel, toute la chaîne des Alpes depuis Nice jusqu'à Bàle, et, au milieu, le dôme blanc et rose du mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui
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scml)lo rougir et se fondre dans rôlhor et devenir transparente comme du sable vitrifié sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir à travers ses tlancs diaphanes les villes, les fleuves, les mers et le:? îles d'Italie.
Après avoir effleuré et touehé cela d'un long coup d'œil, envoyé du cœur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses, noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur agencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur transparence au sommet, et les cou=
ches d'or que les rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé les montagnes de la Sabine, près de Rome, qu'aimait tant Horace; depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes rondes et à grandes échancrures des montagnes de la Laconie et de l'Arcadie. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds.
A mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et, s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de Saint-Point, dans laquelle elle vient aboutir. A l'endroit où ce ravin s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du chemin qui serre le cœur et qui fait toujours jeter un
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cri de joie ou d'admiration. A la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile ; ils rampent plutôt qu'ils ne se dressent sur une pente tellement rapide de mousse et de gazon, que- leurs feuilles et leurs fruits en tombant, roulent loin de leurs racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce torrent, on l'entend seuxCment à cinq ou six cents pas sous leur nuit de verdure. A la gauche, on descend du regard de chalets en chalets et de bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un • peu sinueuse, au milieu de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées d'ombre.^, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un ruisseau,, deux tours jaunâtres, dorées du soleil : c'est mon tuil. Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir après de longues absences sans qu'une conversation qui semble véritablement animée et réciproque, s'établisse aussitôt entre eux .
Les murs semblent reconDaître et appeler riiomme, comme l'homme reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce mystère avant moi. Ils disaient : Genius loci (Fâme du lieu) ; ils avaient les dieux lares, la divinité du foyer. Cette divinité s'est réfugiée aujourd'hui dans le cœur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure, elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je ne l'ai jamais mieux entendu et senti que ce matin. ' •
Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la sentent; car, au moment où ma vieille jument aperçut, quoique de si haut et de si loin, les tours du château et les grands prés à droite où elle avait galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en petits plis de soie sur son encolure, elle tourna ses naseaux à droite et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance, et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens,
sans les atteindre, elle i)ondit sous moi en essayant de me forcer la main pour s'élancer vers ces chères images.
Je descendis, je rattachai par la bride lâche à une branche pliante de houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du châtaignier, le vidage tourné vers ma demeure vide.
Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était monté sous le ciel ; il avait pris les bouffées et les rafales d'une tempête sèche ; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament ; il faisait rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui semblaienl mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements et d'adieux, de terreur et de volupté, il amoruîeîait en toarbillons les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir
en monce.iuv iniroit:iîits au soleil; ce vent avait dans 1. " y.-
les haleines des caresses, des tiédeurs, des amours, des mélancolies et des parfums qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient boire par tous les pores la force, la vie,. la jeunesse d'un incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre, des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible làbas, du foyer d'enfance, des lèvres de mes sœurs, de la mâle poitrine de mon père, du cœur encore chaud de ma mère pour m'accueillir à ce retour et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. 11 faisait battre les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend, comme on dit ici, \mair de feu. J'ouvrais ma
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veste et ma chemise sur ma poitrine pour qu'il pônélrit jusqu'à mon sang.
Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire et du cœur; elles me peignirent, et je ne pus les supporter à visage découvert, bien qu'il n'y eût là et bien loin tout à l'entoui" que mes chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le vent; c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie, de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin, le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang, et recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix, une personne, une voix à
l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au cœur, je fondis en eau et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce qui n'est plus!. . Vouloir ressusciter le passé, C3 n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu ; l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes sont les plus malheureuses, parce qu elles ont la faculté de revoir sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'une grande douleur!
Je jetais enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop chargée, mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte tout, et il rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le vL-age tourné vers cette vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues, embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait baissé sans que je m'en aperçusse pendant celte halte dans mes souvenirs : il touchait presque
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aux petites tôles du buis de sapin que vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en l'ace de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les mâts d'une flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie.
Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un cheval, par le braiment d'un àne, et par les cris d'un homme effrayé. Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas de moi, derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la montagne du petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais venu chercher le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis le mur, et je me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument : elle avait été effrayée par les pierres qu'un àne paissant au-dessus du sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait rouler sous ses pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges de houx auxquelles j'avais enroulé la bride; elle
galopait, allant et revenant sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons, d'une main tremblante, un grand bâton dent il semblait se couvrir contre le danger.
J'appelai SapJnjr, c'est le nom de la jument ; elle
se calma à ma voix, et revint me lécher les mains et
me remettre les rênes. Je criai au vieillard de se
rassurer, et je me rapprochai de lui la bride sous le
. bras.
Dans ce pauvre homme, je venais de reconnaître un des plus vieux coquetiers de ces montagnes qui louait à notre mère des. ânesses au printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces solitudes élevées où elle voyait la nature de plus haut et où elle adorait Dieu de plus près.
On appelle ici coquetier un homme qui va de chaumière ;en chaumière et de verger en verger acheter
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des Oeufs, des prunes, des pommes, des petites poires sauvages, des ch;\taignes; qui en remplit les paniers de de ses ànos, et qui va les revendre avec un petit bénôfice aux portes des églises, après vêpres, dans les villages voisins.
Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de granit couvertes de mousse qui parsemaient comme des tombes son petit champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour se fortifier la vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, sève du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu sans avoir les vices du vin. Maintenant, presque centenaire, il paraissait tout à fait aveuglé, car il tenait une de ses mains en entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil comme pour y concentrer quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main, il palpait une
à une les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le sentier comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le chemin.
— Rassurez-vous, père Dutemps, lui criai -je en me rapprochant de lui : j'ai repris le cheval, il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.
Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.
— Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom? murmura l'aveugle. Mais, moi, je ne vous connais pas : c'est qu'il y a bien longtemps, continua-t-il comme pour s'excuser, que je ne puis plus connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui, cela ne change pas de place; mais les hommes, non; cela va, cela vient, aujourd'hui ici, demain là, cela court comme de l'eau, cela change comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui on parle, et je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les recorjnais toujours au
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son de leur voix : la voix, c'est comme une pcr.^onTie dans mon oreille ; mais je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu la vôtre. Qui ôtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?
— Hélas! père Dutcmps, lui dis-je, cela prouve que ma voix a bien changé, comme mon visage, car vous l'avez entendue bien souvent sous, le vieux sorbier de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre les sorbes que la Madeleine, votre femme, faisait mûrir sur la paille, ou quand je rappelais les chiens courants do mon père au bord du grand bois au-dessus de votre champ de blé noir.
Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il recula machinalement en arriére, à deux pas.
— Vous êtes donc M. Alphonse! s'écria-t-il (les paysans de ces contrées ne connaissent de mes noms que celui-là). Il n'y a que lui qui ait connu Ma-
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deleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la maison ! Hélas ! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle vivait I ajouta- t-il avec un accent de regret attendri.
— Oui, c'est moi, père Dutemps, lui dis-je; donnezmoi votre main, que je la serre en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus, des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses enfants; il y a bien longtemps de cela, mais, voyez-vous, la mémoire dans les cœurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant le jour dans la maison, cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit vient, cela se rallume dès qu'on la remue I
— Est-ce possible? Quoil c'est bien vous? reprit-il avec UQ étonnement qui commençait à s'apaiser. Ah I
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oui, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on n entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma ûlle me disait : « Le pays est mort ; il semble que la cloche pleure au lieu de carillonner. » On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y avait €u du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la République; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la République; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons contre vous, comme celles de Mandrin! J'ai bien pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. « Est-ce bien possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes, et que, lui qui n'aurait
pas fait de mal à une bête quand il était petit, il ait fait couler le sang des hommes dans Paris par malice ? » Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis on n'a plus rien dit du tout!
— Hélas ! père Dutempsflui ai-je répondu, il y a d'i vrai et du faux dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon d'alarme, ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les révolutions, si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour les oublier pendant quelques jours à ce beau soleil que le sang et les larmes des peuples ne ternissent pas ! Je ne serai que trop tôt obligé, par mon devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge indulgent et compatissant là haut. Car, voyez-vous, chacun a son
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travail dans ce inonde, et il fanl l'accomplir à tout prix. Je suis bien las, mais jo n'ai pas encore le droit de ni'asscoir comme vous tout le jour au soleil contre un mur, et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous, père Dutenips, parlons de vous; demeurez-vous toujours seul là-haut dans cette petite chaumière à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce qui soigne vos ànesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré ^lus large qu'aux autres hommes, car je crois que vous êtes le plus vieux de la vallée?
— J'ai quatre-vingts ans, me répondit le vieillard. Ma femme, la Madeleine, est morte il y a sept ans ; elle était bien plus jeune que moi; tous mes enfants sont morts, excepte la Marguerite, qui était la dernière de mes filles, et que vous appeliez la Pervenche des bois,
parce qu'elle avait des yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle a une petite fille et un petit garçon qui mènent les bêtes au champ, et qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ge petit commerce, dont nous leur laissons les srjus pour eux, servira pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le pain de seigle; et, moi, je ne fais rien que ce que vous voyez, ajouta-t-il en laissantHomber ses deux mains sur ses genoux comme un homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants n'y sont pas ; car il est vieux pour un animal presque autant que jasuis vieux pour un homme ; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais trop des
chcmihs, et, quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou bien il vient frotter sa tête contre moi, tout comme un cbien, jusqu'à ce que nous revenions ensemble à la cabane.
— Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans les sentiers de la montagne? lui demandai-je.
— Oh ! non, jamais, dit-il ; jamais le temps ne me dure. Quand il fait beau, hors delà maison, je m'asseois à une bonne place au soleil, coiltre un mur, contre une roche, contre un châtaignier, et je vois en idée la vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les bœufs qui pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons, tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir les plumes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les oreilles, continua- t-il en souriant;
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j'en ai sur Jcs mains, j'en ai sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter pi^ès des ruches les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui sortent une à une en s'éveilîant par leur porte^ pour savoir si le vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards glisser dans les' pierres sèches. Je connais le vol de toutes les mouches et de tous les papillons dans l'air autour de moi; la marche de toutes les petites bêtes du bon Dieu sur les herbes ou sur les feuilles sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach, à moi, voyez-vous. Je me dis : «Voilà le coucou qui chante : c'est le mois de mars, et nous allons avoir du chaud ! Voilà le micrle qui siffle : c'est le mois d'avril ; voilà le rossignol : c'est le mois de mai ; voilà le hanneton : c'est la Saint-Jean; voilà la cigale : c'est le mois d'août; voilà la grive : c'est la vendange, le raisin est- mûr; voilà la bergeronnette, voilà les corneilles : c'est l'hiver! Il en est de même pour les heures du jour. Je me dis parfaitement l'heure qu'il est à l'ob-
LES FOYERS DU PEUPLE ir.O
scivation dos chants d'oiseaux, du Ijourdonnement des
insectes et des bruits de feuilles qui s'élèvent ou qui
s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil monte,
s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif
et gai; à midi, tout baisse; au soir, tout recommence
un moment, mois plus triste et plus court, puis tout
tombe et tout fuiit. Oh ! jamais je ne m'ennuie, et puis,
quand je cominence à m'cnnuyer, n'ai-je pas cela? me
dit-il en fouillant dans sa poche et en tirant à moitié
son chapelet. Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes
lèvres se fatiguent sur son saint nom et mes doigts sur
les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en parlant tout le
jour à son roi qui ne se lasse pas de l'écouter? dit-it
avec une physionomie de saint enthousiasme. Et -puis la
cloche de Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par
jour jusqu'ici? Elle me dit que Dieu aussi pense à moi.
— Mais l'hiver? lui dis-je, comme si j'avais voulu
m'inslruire pour moi-même de tous ces mystères de la
solitude, de la cécité et de la vieillesse.
— Oh! l'hiver, me répondit-il, il y a le feu dans le foyer, le bruit des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille; tous ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin du feu en jasant avec les enfants, ou avec les chèvres et les poules qui vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh ! non I le temps ne me dure pas ; seulement, quelquefois je voudrais bien, comme à présent, revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, monsieur^ poursuivit-il timidement, si vous avez toujours ces longs cheveux châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos joues fraîches comme les joues d'une jeune fille quand vous accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?
— Hélas! père Dutemps,il a neigé sur ces cheveux-
là depuis; le visage de l'enfant, du jeune homme et de riiomme mûr se ressemblent comme Tarbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui vous donne aujourd'hui ses fruits en automne ; c'est le même bois, ce ne sont plus les mêmes
feuilles.
-— Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés après vos voyages du pays de notre père Abraham?
— Ils sont morts de tristesse et de vieillesse loin de leur soleil et loin de moi.
— Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs d'une église, au fond du pays ?
— Ne parlons pas de cela, père Dutemps. Dieu est Dieu, les prés, les terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il veut ! Je ne sais pas ce
m LES FOYERS DU PEUPLE
qu'il ordonnera de nous; mais souveuez-vous toujours de mon père, de ma mère, de mes sœurs, de ma femme et de moi, et, quand Vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours sept ou huit grains en mémoire d'eux.
Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.
J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard comme un homme se réjouit après un demi-siècle de retrouver dans une bruyère les traces d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma maison ; mon œil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière illuminée par les rayons ra-
LES FOYERS DITPEUPLE 173
sauts du soleil couchant, un éclaii-, une mémoire, un bonheur, un regret, une ligure jaillissaient de mes yeux et de mon cœur comme s'ils eussent jailli du pays luimême. Je me rappelais père, mère, sœurs, enfance, jeunesse, amis de la maison, contemporains de mçs jours de joie et de fôte, arbres d'affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau imporlun derrière moi les années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetaisplus loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans,' j'en avais vingt, j'en avais trente ; regards de ma mère, voix de mon père, jeux de mes sœurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma vie, aboiements de mes chiens, hermissements de mes chevaux, expansions ou recueillements de mon àme tour à tour répandue ou enfermée dans ses extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'autonias au foyer de f imillei
premières lectures, bégaiements poétiques, vagues mélodies, précoces amours, tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'alleluia trompeur qu'entend Marguerite à l'église, le jour de Pâques, dans le drame de Gœlhe ! Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions !
Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, tout ce que le temps était venu en arracher! Si ce chant eût été noté dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine, l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le cœur de l'homme par la vue des lieux où il fut heureux!
Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de ses pas sur les pierres; ils passaient
leur tôle au-dessus des haies qui bwrdent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant comme pour faire l'èle à leur ancienne compagne de prairies.
Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi; les feuilles morte s du jardin, que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien invalide se traîna péniblement à ma rencontre et poussa quelques tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite fiiie de douze ans qui garde les vaches dans l'enclos entr'ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale et m'accueillit avec une triste et tendre famiharité dans la cuisine basse, où la cendre froide recouvrait le fover. J'ôtai la selle et la bride à la
jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança dans le verger.
Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets fermés depuis trois- ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux paons nourris par nos mains qui parurent se réjouir en voyant se rouvrir les fenêtres; ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à un, commue en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique où nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres en cherchant de l'œil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hàlai de descendre dans l'enclos pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens
seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les congédier.
Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, le jardin est une prolongation de riiabitalion, c'est une maison sans toit; il a les' mémos intimités, les mômes empreintes, les mêmes souvenirs ; les arbres, les pelouses, les allées désertes se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes livres et de mon cœur que j'y avais senties, écrites, ou seulement rêvées pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait comme autrefois sa note que j'avais reproduite, chaque rayon sur l'herbe son image que j'avais repeinte, chaque arbre son ombre, ses nids, ses brises dans ses feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes que j'avais goûtés, recueillis et répercutés dans
mes propres harmonies; tout y était encore, excepté l'écho raort et le miroir terni en moi.
J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique par cette porte dérobée de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers un petit coin de terre, retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre que j'ai donné à la commune fût à la fois la propriété de la mort et la propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un jour de l'habitation et du domaine de Saint-Point, cette nécessité ne fit pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.
C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin que j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-
bas) un petit moniiniont funèbre, une cbapclle d'architecture gothique entourée d'un cloître surbaissé en pierres sculptées ^ui protègent quelques fleurs tristes et qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de loin près de mon cœur les cercueils de ma mère et de tout ce que j'ai perdu sur la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.
Toutes les fois que j'arrive à Saint-Point, ou foutes les fois que j'en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle p^ix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans l'avenir qu'à aucun
autre de mes retours ici. J'ai relu pour ainsi dire ma vie entière sur ce livre de pierre de trois sépulcres : enfarxe, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, années en fruits, "années en chaume ou en cendres, joies innocentes, piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements pardonnes d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mur sur les grandes vagues de l'océan des révolutions pour faire avancer d'un degré de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini ! . Puis les refroidissements de foi, les déchirements de ^destinée, les miirtyres d'esprit, les pertes de cœur, les dépouillements obligés des choses ou des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les ingratitudes, les perscculions, les exils, les lassitu-
des de corps avant celles de rûme, la mort cnûn, toujours à moitié chemin de quelque chose.
Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans ma tête, comme le torrent de ma vie qui "serait redescendu tout à coup après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenli prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la pierre de iMoïse d'où coulaient toutes les eaux ; j'ouvris mon cœur comme une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la résignation et l'espérance ; et mes larmes aussi coulaient; et, quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour ie bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...
Un bruit m'avait fait lever en sursaut.
C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite fenêtre grillée au flanc.de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer par la petite
porte qui ouvre au midi sur le côté opposé. Je fus arrêté sur la première marche par un petit cercueil recouvert d un drap blanc et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie ; un père et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la fosse avec eux, je jetai à monteur les gouttes d'eau image des gouttes de larmes sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai, sans avoir osé regarder le pauvre pèrel J'ai passé la soirée à vous écrire ; ce cœur a besoin de crier quand il est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. Adieu !
Post-scripium.
Toute réflexion faite, j'avais à écrire demain un entrelien [our expliquer à mes lecteurs ce que c'étaient
LES FOYERS DU PEUPLE i83
que les harmonies. Je vais, copier celte lettre, en retranchant ce qui est trop intime; rien ne peut mieux expliquer ce que c'est qu'une harmonie : la jeunesse qui s'éveille, l'amour qui rôve, l'œil qui contemple, l'âme qui s'élève, la prière qui invoque, le deuil qui pleure, le Dieu qui console, l'extase qui chante, la raison qui pense, la passion qui se brise, la tombe qui se ferme, tous les bruits de la vie dans un cœur sonore, ce sont des harmonies. Il y en a autant qu'il y a de palpitations sur la fibre infinie de l'émotion humaine. J'en ai écrit quelques-unes en vers, d'autres en prose, des milliers d'autres n'ont jamais retenti que dans mon sein. Que le lecteur s'écoute lui-même sentir et vivre, il en notera de plus mélodieuses et de plus vraies que celles-ci; la vie est un cantique dont toute âme est une voix.
LA PExNSÉE DES MORTS
J'écrivis les vers insérés dans les Harmonies sous le titre de Pensée des morts à la villa Ladarisi, dans !a campagne de Lucques, pendant l'automne de 1825. La campagne de Lucques est l'Arcadie de l'Italie. En quittant Pise et ses monuments de marbre blanc étincelants sous son ciel bleu, qui font de cette ville un musée en plein soleil, on s'enfonce dans des gorges fertiles, où l'olivier, le figuier, le grenadier, le maïs oriental, le peuplier, l'if poudreux, la vigne grimpante, inondent la campagne de végétation. Bientôt
ces vallées s'élargissent, et deviennent un bassin de quelques lieues de circonférence, dont la ville de Lucques occupe le centre. Ses remparts, ses clochers, ses tours, les toits crénelés de ses palais jaillissent du sein des arbres, c'est une Florence en miniature. Mais, aussitôt qu'on a traversé la capitale, on découvre sur le penchant des montagnes une nature infiniment plus accidentée, plus ombragée, plus arrosée, plus creusée, plus étagée, plus alpestre, plus appennine, que la nature en Toscane. Les cimes, voilées de châtaigniers et dentelées de roches, se perdent en une hauteur immense dans le ciel. Des ermitages, des couvents, des hameaux, des maisons de chevriers isolées, éclatent de blancheur, au milieu des figuiers et des caroubiers presque noirs, sur chaque piédestal de rocher, au bord écumant de chaque cascade. Au-dessous, cinq ou six villas majestueuses sont assises sur des pelouses entourées de cyprès, précédées de colonnades de marbre entrevues derrière la fumée des jets
LES FUVEHS DU PKI PLK 187
(l'eau; elles dominent la plaine de Liicquos d'un côté, et de l'autre elles s'adossent aux flancs ombragés des montagnes. Des chemins étroits, encaissés par le mur des Podcri et par le lit des torrents, mènent en serpentant à ces villas, où'les grands seigneurs de Florence, de Pise, de Lucques, et les ambassadeurs étrangers, passent dans les plaisirs les mois d'automne. — J'habitais un de ces magiques séjours ; je gravissais souvent le matin les sentiers rocailleux qui mènent au sommet de ces montagnes, d'où l'on aperçoit les Maremmes de Toscane et la mer de Pise. Rien n'était triste alors dans ma vie, rien vide dans mon cœur : un soleil répercuté par les cimes dorées des rochers m'enveloppait; les ombres des cyprès et des vignes me rafraîchissaient; l'écume des eaux courantes et leurs murmures m'entretenaient; l'horizon des mers m'élargissait le ciel, et ajoutait le sentiment de l'infini à la voluptueuse sensation des scènes rapprochées que j'avais sous les pieds; l'amitié, l'amour, le loisir, le
bonheur, m'attendaient au retour à la villa Ladarisi. Je ne rencontrais sur les bords des sentiers que des spectacles de vie pastorale, de félicité rustique, de sécurité et de paix; des paysages de Léopold Robert, des moissonneurs, des vendangeurs, des bœufs accouplés, ruminant à Tombre, pendant que des enfants chassaient les mouches de leurs flancs avec des rameaux de myrte; des muletiers ramenant aux villages lointains leurs femmes qui allaitaient leurs enfants, assises dans un des paniers; des jeunes filles dignes de servir de type à Raphaël, s'il eût voulu diviniser la vie et l'amour, au lieu de diviniser le mystère et la virginité; des fiancés précédés de joifferari - (joueurs de cornemuse), allant à l'église pour faire bénir leur félicité; des moines, le rosaire à la main, bourdonnant leurs psaumes comme l'abeille bourdonne en rentrant à la ruche avec son butin ; des frères quêteurs, le visage coloré de soleil et de santé, le dos plié sons le fardeau de pain, de fruits, d œufs, de fiasques
d'huile et de vin, qu'ils rapportaient au couvent; des ermites assis sur leurs nattes au seuil de leur ermitage ou de leur yrolle de rocher au soleil, et souriant aux jeunes femmes et aux enfants qui leur demandaient de les bénir, voilà les spectacles de cette nature ; il n'y avait là rien pour la tristesse et la mort. Qu'est-ce qui^ me ramena donc à cette pensée? Je n'en sais rien; j'imagine que ce fut précisément le contraste, Tétreinle de la volupté sur le cœur qui le presse trop fort, et qui en exprime trop complètement la puissance de jouir et d'aimer, et qui lui fait sentir que tout va finir promptemenl, et que la dernière goutte de cette éponge du cœur qui boit et qui rend la vie est une larme. Peutêtre cela fût-il simplement la vue d'un de ces beaux cyprès immobiles se détachant en noir sur le lapis éclatant du ciel, et rappelant le tombeau.
Quoi qu'il en soit, j'écrivis les premières strophes de cette harmonie aux sons de la cornemuse d'un pif-
feraro aveugle, qui faisait danser une noce de paysans
de la plus haute montagne, sur un rocher aplani pour battre le blé, derrière la chaumière isolée qu'habitait la fiancée; elle épousait un cordonnier d'un hameau voisin, dont on apercevait le clocher un peu plus bas, derrière une colline de châtaigniers. C'était la plus belle de ces jeunes filles des Alpes du Midi qui eût jamais ravi mes yeux; je n'ai retrouvé cette beauté accomplie de jeune fille, à la fois idéale et incarnée, qu'une fois dans la race grecque ionienne, sur la côte de Syrie. Elle m'apporta des raisins, des châtaignes et de l'eau glacée, pour ma part de son bonheur; je remportai, moi, son image. Encore une fois, qu'y avait-il là de triste et de funèbre? Eh bien, la Pensée des morts sortit de là. N'est-ce pas parce que la mort est le fond de tout tableau terrestre, et que la couronne blanche sur ces cheveux noirs me rappela la couronne blanche sur son linceul? J'espère qu'elle vit toujours dans son chalet adossé à son rocher, et qu'elle tresse encore les nattes de paille dorées en regardant jouer
LES FOYERS Di: PEUPLE 191
SCS enfants sous le caroubier, pendant que son mari chante, en cousant le cuir à sa fcnôtre, la chanson du cordonnier des Abruzzes : « Pour qui fais-tu cette chaussure? Est-ce une sandale pour le moine? est-ce une guêtre pour le bandit? est-ce un soulier pour le chasseur? — C'est une semelle pour ma fiancée, qui dansera la tarentelle sous la treille, au son du tambour orné de grelots. Mais, avant de la lui porter chez son père, j'y mettrai un clou plus fort que les autres, un baiser sous la semelle de ma fiancée! J'y mettrai une paillette plus brillante que toutes les autres, un baiser sous le soulier de mon amour! Travaille, travaille, Galzolaïol »