MURAT
Murât était le fils d'un simple cultivateur tenant une hôtellerie de campagne à la Bastide, bourgade du midi de la France, sur le revers de ces Pyrénées dont les races fortes, intelligentes et aventurières, respirent de près le génie chevaleresque de l'Espagne, et rappellent jusque dans les rangs des paysans la noblesse plébéienne et l'intrépidité du sang d'Henri IV. Il y a dans le midi de l'Europe surtout, comme il y en a en Espagne, en Ecosse et en Orient, des tribus de peuple
OÙ la noblesse est de tous les rangs. Le mendiant lui-même y sent la dignité du sang, parce qu'il a en lui la hauteur de l'âme. Le jeune Joachim Murât était de ces tribus. Enfant, berger, fortifié par ces habitudes rurales et par ces rudes travaux agricoles de sa famille, servant tour à tour comme ses frères aux champs ou dans l'hôtellerie de son père, passionné pour les chevaux qu'élèvent, comme les Andalous et les Arabes, les paysans de ces contrées, les domptant avec adresse, pansant au besoin de sa main d'enfant ceux des voyageurs, hôtes accidentels de l'écurie de son père, ces habitudes le façonnaient de bonne heure aux goûts et aux habitudes du cavalier. Sa famille, aisée quoique rurale, lui faisait néanmoins recevoir dans le village et dans la petite ville voisine de Gahors l'instruction d'un enfant destiné soit au sacerdoce, soit aux professions accessibles alors aux jeunes gens de sa condition. Son intelligence vive et souple ne se prêtait pas moins à ces exercices de l'esprit que
son corps aux exercices de la vie des champs ou des camps. Sa laillc était élevée, son buste sveltc, son col dégagé, ses bras souples quoique fortement noués aux épaules, ses jambes bien fendues pour embTasser le cheval, ses pieds bien arqués pour mordre les pentes des montagnes. Sa physionomie ouverte et rayonnante, ses yeux bleus, son nez aquilin, ses lèvres gracieuses, son teint coloré, ses cheveux châtains, longs, soyeux, naturellement ondes, flottant sur ses joues ou rejeté sur son col à la manière des Basques, frappaient les yeux et gagnaient le cœur. Quelque chose d'héroïque était écrit par la nature dans l'extérieur de ce jeune homme et lui prophétisait on ne sait quoi. Sa mère et ses frères y croyaient. "Son cœur sensible, serviable à tous et tendre, le faisait aimer de ses camarades et écartait de lui toute envie.
Le goût du cheval et des armes l'emporta bientôt dans Fàme de Murât sur la vocation sacerdotale à laquelle sa famille le destinait malgré sa nature. Le sanctuaire et la vie assise et oisive du lévite ne pouvaient contenir cette flamme et cette énergie. Il s^ engagea en 1787, à quinze ans, malgré ses parents, dans le 12" régiment de chasseurs. L'Europe était en paix; il subit cinq ans sans impatience et sans dégoût la vie de simple soldat, dont son cheval et ses armes le consolaient. La guerre de 1792 appela son régiment aux frontières, et fit ressortir la bravoure et l'aptitude du jeune soldat. 11 passa en une seule année par les grades soldatesques de brigadier, de maréchal des logis. A la fin de Tannée, il fut fait ofîicier. L*émigration laissait les rangs libres et les places d'officiers vacantes. Bientôt capitaine en 1793,
il fut élevé en peu d'années, d'exploit en exploit, au grade de chef de brigade. Napoléon, qui le distingua partout dans la première campagne d'Italie, le nomma son aide de camp à Milan, lui rendit en amitié tout ce que le jeune Murât lui donnait en admiration et en dévouement, l'attacha à sa fortune, le conduisit en Egypte, fut témoin de ses charges de cavalerie contre les Mameluks, comprit l'électricité communicative que sa valeur inspirait aux troupes, vit en lui l'élan et Tenthousiasme de l'armée, le ramena en France quand il revint éblouir et asservir le Directoire, et lui confia le rôle de l'audace et de l'action armée à Saint-Gloud le 18 brumaire. On sait comment Murât, laissé par Bonaparte avec ses grenadiers à la porte de l'Orangerie pendant que Bonaparte entrait dans le conseil des Cinq-Cents pour l'apostropher et le dissoudre, reçut dans ses bras Bonaparte repoussé, déconcerté, presque évanoui, le remit à cheval, rendit l'audace à ses résolutions, donna Télan à ses soldats,
couvrit son trouble, répara sa retraite, et acheva sa fortune et son crime en dispersant avec ses baïonnettes la représentation désarmée. De ce jour, Bonaparte, reconnaissant, vit dans Murât un supplément de lui-même, et résolut, par sentiment autant que par politique, de s'attacher ce compagnon d'armes qui portait partout bonheur à ses desseins. Ces deux hommes de guerre mêlèrent leur vie pour doubler par l'attachement leur force. Murât fut nommé commandant de la garde des consuls. Mais l'ambition n'était pas un lien assez fort pour enchaîner Murât à la fortune de son ami devenu chef de la République; l'amour rapprocha davantage encore le cœur du cœur, le sang du sang. Le jeune officier aimait une des sœurs de son général, Caroline Bonaparte.
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Elle entrait à peine d.ms radoiescence; elle était d'une beauté moins grecque et moins classique, aux yeux des statuaires, que celle qui fut depuis la princesse Pauline Borghèse, mais d'une grâce plus attrayante, d'une àme plus haute, d'une intelligence plus cultivée, d'une plus royale ambition. Murât tremblait de la demander, dans la crainte d'un refus motivé sur son humble naissance et sur son dénûment de fortune. Bonaparte, lui comptant sa bravoure pour richesse et sa faveur pour sang, la lui otfrit, Mural ; le plus amoureux et le plus heureux des hommes, donna son cœur à la sœur, au frère sa reconnaissance et son dévouement. Les deux familles furent confondues comme les deux destinées.
Bientôt après' il commandait la cavalerie à Marengo, recevait un sabre d'honneur pour ses exploits, était chargé de commander en chef le détachement de nos armées qui marchait sur les États romains, rétablissait le pape à Rome, chassait les Napolitains, entrait à Naples en pacificateur et concluait la paix avec le roi des Deux-Siciles. A son retour, il alla visiter son humble famille et se parer de sa gloire dans le village de son père, mais avec une modestie et une cordialité qui élevaient à lui tous les anciens témoins de sa première obscurité. Bonaparte le nomma gouverneur de Paris. Il remplit ces fonctions avec une grandeur et un luxe qui faisaient présager l'Empire. Il aplanit la route du trône à son beau-frère. 11 le servit dans toutes ses pensées; mais Bonaparte le connaissait assez pour ne rien lui demander qui put flétrir son
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cœur ou ternir son nom. Il chargeait Murât de ses grâces, les autres de ses rigueurs.
C'était l'époque où Bonaparte, dans les vues machiavéliques qui lui firent croire à la nécessité des crimes utiles, faisait enlever en pays neutre, juger et immoler en une nuit, le jeune et innocent fils des Condé. Murât ne prêta ni son âme ni sa main à cette tragédie. Sa place de gouverneur de Paris et ses liens de famille avec Napoléon laissèrent croire cependant dans les temps qu il avait trempé dans ce sang. Ce fut une calomnie de l'ignorance. Informé par la rumeur du palais et par madame Bonaparte qu'il se tramait quelque chose de sinistre contre un prince de la famille des Bourbons, il emprunta le cœur et la voix de sa jeune femme pour détourner Bonaparte de toute mesure qui dépasserait la prudence et la sûreté de son
gouvernement. Il fit parler la gloire avec la pitié. Il ne fut initié à aucune des circonstances qui préludèrent à l'attentat. Ses fonctions de gouverneur de Paris lui donnaient l'attribution de désigner les membres du conseil de guerre. Sur l'ordre du ministre de la guerre, il les désigna sans choix par leur grade et parmi les chefs de corps de la garnison de Paris. 11 pouvait croire à l'acquittement, il espérait sans aucun doute une commutation de peine dans le cas de condamnation. Malade ou affectant la maladie dans ces jours funestes pour mieux retirer sa main de cette embûche, il se borna à envoyer à dix heures du soir, le jour du jugement, le chef d'escadron Brunet, son aide de camp, et le colonel Ravier du dix-huitième régiment à Yincennes, pour venir lui rendre compte de la séance du conseil de guerre aussitôt qu'elle serait terminée. L'aide de camp et le colonel ignoraient entièrement, comme tout Paris, l'arrivée du duc d'Enghien dans cette forteresse et l'objet du conseil de
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guerre auquel ils avaient mission d'assister. Ils s'in-
terrog(>rcnt r(''ciproqucment en route sans pouvoir se
communiquer l'un à l'autre leurs conjectures. Ils
n'ôtaient porteurs d'aucun message, d'aucune lettre,
d'aucune parole du gouverneur de Paris auprès des
juges ou des ofliciers supérieurs du château. Leur
mission était uniquement de savoir ce qui se passait et
de le rapporter à leur général. Ces deux officiers
n'apprirent que dans les cours de Vincennes le nom
du prisonnier. Ils assistèrent à ce jugement et au
meurtre précipité qui le rendit plus odieux et plus
féroce. Ils repartirent consternés avant le jour pour
Paris. Le chef d'escadron Brunet, depuis général,
jeune homme de vingt ans au cœur pur et à l'àme
sensible, entra dans la chambre à coucher de Murât,
où il reposait avec sa femme. Il raconta ce qu'il avait
vu. Murât et Caroline jetèrent des exclamations de
surprise et d'horreur en l'écoutant. Ils savaient le
procès : ils ne croyaient évidemment pas à l'exécution.
Ils confondirent Tun et l'autre leurs larmes avec les larmes de l'aide de camp. Ce n'est pas ainsi qu'un complice reçoit l'annonce d'un crime. Murât en fut plus qu'innocent, il en fut navré pour lui même et honteux pour la gloire de son beau-frère.
Après la proclamation de l'Empire, il fut revêtu de la dignité de grand amiral, dignité de cour qui lui donnait rang parmi les grandes féodalités impériales que Napoléon rêvait de reconstituer à l'imitation de Gharlemagne. Mais la guerre était sg véritable dignité. Il y suivit partout l'empereur et commanda la cavalerie dans toutes les grandes campagnes de 1800 à 1808. Le grand-duché de Berg, principauté de la rive droite du Rhin, enlevé comme une dépouille à la Prusse, lui fut donné en souveraineté par Napoléon. Il rêvait une souveraineté plus royale ; l'empereur la lui
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faisait espérer pour aiguillonner son ardeur. Murât fut chargea de conduire une armée française à Madrid, sous prétexte de pacifier l'Espagne déchirée par les dissensions de la famille royale, en réalité pour expulser les BouT-bons et pour faire un trône de plus à sa dynastie. Marat, à la fois négociateur, général d'armée, protecteur apparent de la cour, exécuteur intéressé des pensées de Napoléon, conspirant et combattant pour lui-même, subjugua Madrid révolté, s'interposa entre le père et le fils au palais d'Aranjuez, contraignit l'abdication du vieux roi, engagea le jeune roi à se rendre à Bayonne, où la perfidie de Napoléon, qui lui promettait un trône, l'attendait pour lui donner une prison. L'Espagne, veuve de sa famille royale et occupée par des troupes françaises, était un empire à donner. Murât l'attendait pour lui. Il l'avait acheté par assez de bravoure, assez de services, assez de ruses. Bonaparte, mal conseillé par l'ambition de ses proches, le donna à son frère Joseph, déjà roi de Naples, pro-
mettant a Murât le royaume de Naples en dédommagement. Murât, trompé, mécontent, desespéré d'avoir conquis et ensanglanté l'Espagne pour un autre, conçut un ressentiment profond d'une faveur manquée qu'il considérait comme un outrage. Il tomba malade de cette langueur qui suit les grandes ambitions déjouées. Il refusa de voir l'empereur, s'enferma dans un isolement amer, et reçut enfin le trône de Naples non comme un royaume, mais comme une injure de son bienfaiteur. Il en prit possession en 1808, chassa les Anglais de l'île de Gaprée, d'où leur pavillon offensait ses yeux dans son palais, éblouit son peuple par sa gloire, se l'attacha par sa grâce, et le gouverna avec une sagesse et une bonté qui le firent adorer de Tltalie. Sa cour brillante du luxe des armes, des fêtes, des plaisirs, fut une ivresse continue de guerre, d'ambition et d'amour.
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Il n'était néanmoins, quoique roi, qu'un vnssal couronné de Napoléon. II avait ajouté ce nom do Napoléon au sien en signe d'adoption d'une part, de clientèle de l'autre. Il commuait de servir en qualité de maréchal de J'Empire et de commandant général de la cavalerie française dans les campagnes de l'empereur. La couronne n'avait rien enlevé à son intrépidité. C'était toujours le premier soldat à cheval de l'Empire : le feu l'enivrait. La douceur de son cœur lui faisait cependant répugner au sang. Ce qu'il voulait à la tête de ses escadrons, ce n'était pas la mort des ennemis, c'était leur fuite et la victoire. Sa bravoure était un toiirbillon qui dispersait tout, mais qui tirait peu. Il ne portait en chargeant ni un sabre, ni même une épée de combat. La seule arme qu'il ceignît à cheval était un glaive romain, large et court, inutile à l'attaque et
à la défense contre les longues lames des cavaliers ennemis. Ce glaive, au pommeau de nacre artistement incrusté de pierres précieuses^ était orné du portrait de la belle reine Caroline, sa femme, et de leurs quatre enfants. Il ne tira qu'une seule fois cette arme du fourreau dans un danger extrême, non pour frapper, mais pour animer son escorte à fondre avec lui sur une nuée de cavaliers dont il était entouré. Il disait au comte de Mosbourg, son ami et son ministre, qui avait administré ses finances avec un talent et une fidélité dignes d'un plus vaste empire, et qui gardait sa mémoire avec le désintéressement et avec le culte de l'amitié : « iMa consolation la plus douce quand je repasse ma vie de soldat, de général et de roi, c'est de n'avoir jamais vu tomber un seul homme mort de ma main. Il n'est pas impossible, sans doute, que, dans tant de charges à fond, où je lançais mon cheval à la tête des escadrons, quelques coups de pistolet, tirés au hasard, aient blessé ou tué un ennemi, mais je n'en ai
rien su; si un homme était mort devant moi, et de ma main, cette image liie serait restée toujours présente, et me poursuivrait jusqu'au tombeau. » La sensibilité du cœur s'allie ainsi dans le guerrier moderne à Tirapétuosité du courage. Il veut la victoire en masse, les détails de carnage lui font horreur et pitié.
La campagne de Napoléon en Russie arracha une dernière fois Murât aux délices de sa cour de Naples. 11 répugnait à cette guerre d'orgueil et de défi à la nature, où Napoléon allait jouer la vie de deux millions d'hommes et l'empire du continent contre une stérile conquête impossible à posséder. Mais Murât ne pouvait entendre de loin le bruit du canon et les échos de la gloire de ses anciens rivaux de renommée, sans se précipiter avec eux sur les champs de batàUlc. Il rejolr^nit renipereur en route, lui fournit quelques rcg'mcn's
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napolitains qu'il voulait tremper dans la grande guerre, et reprit le commandement en chef de cent cinquante mille hommes de cavalerie, la plus immense réunion de chevaux qui ait jamais sillonné l'Europe depuis les invasions d'Asie, L'empereur l'embrassa, partagea comme autrefois avec lui sa tente, le traitant tout à la fois en aide de camp, en ami, en beau-frère, en roi. iMurat fit presque à lui seul toute la campagne, à la tête des avant-gardes, contre un ennemi qui se repliait toujours après les premiers coups. Le roi de Naples semblait affamé de combats et jouir de ses dernières lueurs de gloire : il n'y eut du Burysthène à Moscou de feu que pour lui. Il seuiblait n'en pas affronter assez pour son insatiabilité de gloire. Les Cosaques, dont le rideau se reformait et se dissipait sans cesse autour de lui, et qui le reconnaissaient de loin au luxe éclatant de son costume, jouaient eux-mêmes avec Murât à ce jeu du sabre, comme dans un carrousel oriental. Ils s'en approchaient, ils l'appelaient leur
Iictjnan IVanrais, comme les Mameluks, charmés de sa valour, ra[)pelaiciît leur bcij en Egypte. Ils en recevaient des présents.
Cette passion du luxti militaire, qui exposait la vie de Marat aux coups de Fennemi, était une partie de son prestijje sur les soldats. Son costume était une partie de son caractère. Il lo signalait à la popularité des camps. L'éclat pour lui était Fimagi de la gloire. Homme du Midi, il aimait, comme le Cid, la pompe espagnole, les cheveux piaff-ints, les armes précieuses,'^ les vêtements éclatants et colorés des Arabes. Son uniforme n'était jamais que le caprice éblouissant de son imagination. Il portait généralement des bottes de maroquin rouge, a larges plis retombait sur le cou-de-picd , ornées d'éperons d'or; un pantalon blanc collant sur la
cuisse et révélant la mâle beauté de ses formes, une I. 13
veste de brocart, une tunique courte, serrée à la taille, bordée de fourrures, enrichie de brandebourgs d'or ; une coiffure relevée comme celle des compagnons de François I", deux ou trois panaches et une aigrette flottante et étincelante sur son chapeau. Héros de théâtre, mais à qui l'œil pardonnait cette ostentation guerrière, parce que la hravolire dépassait l'ostentation, et que la scène était au milieu du feu et du sang. Napoléon souriait quelquefois avee ses lieutenants de cet appareil un peu puéril de son beau-frère ; mais cet excès même kii plaisait, parce qu'il contrastait avec sa simplicité, autre nature de prestige dont il frappait aussi les veux des soldats.
Pendant que Napoléon, vainqueur presque sans combats, et enfermé dans le piège de Moscou, perdait le temps à hésiter entre une marche en avant, une
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paix menteuse et une retraite impossible, Murât, bivaquant hors des murs à la lùte de ses trente mille cavaliers, battait la campagne pour chercher ou écarter l'ennemi de Moscou. On sait les désastres de cette retraite, où l'armée de Napoléon, retardée par son indécision, lutta en se décimant dans des déserts de neige contre les éléments et les hommes : de cinq cent mille hommes et de cent cinquante mille chevaux qui avaient passé quelques mois auparavant le Borysthène, soixante mille hommes débandés et quelques centaines de chevaux le repassèrent à peine au cœur de l'hiver. Jamais, depuis l'armée de Xerxès, une si longue et si complète déroute devant la nature ne sema de cadavres d'hommes et de chevaux cinq cents lieues de déserts. L'àme de Murât ne fléchit pas à ce spectacle. Il l'avait présagé, il le brava en homme qui voulait laisser sa vie ou rapporter du moins son nom. 11 usa jusqu'à son dernier cheval de combat. Quand sa caval^rie fut évanouie presque tout entière dans les corn-
bats cl dans la neige, il groupa le pou dliorames qui lui restaient autour de l'empereur, il commanda le bataillon sacré qui remplaçait sa garde, petite troupe d'élite, reste pitoyable d'une immense armée, où les généraux faisaient fonctions d'officiers, et où les colouels et les chefs d'escadron serraient les rangs des soldats. Abandonné enfin par Tempereur, qui partit précipitamment pour précéder à Paris le bruit de ses désastres, et pour prévenir le contre-coup de cette chute. Murât reçut la mission imxpossible d'arrêter ce courant de fuite, de réorganiser au cœur de l' Allemagne ennemie une armée qui n'était plus qu'une bande d'hommes démoralisés et décimés par les éléments. Murât lui-même ne résista pas. Aorès avoir vainement tenté de se faire obéir par des chefs dont l'absence de Napoléon encourageait la désobéissance, et par des soldats qui n'écoutaient plus que la voix du salut individuel. Murât, rappelé aussi secrètement par sa sollicitude sur le sort de son trône à Naples,
déserta rombre d'armce confiée par rorapen^ur à son commandement, et partit nuitamment pour son royaume, en remettant le soin de rallier les troupes au prince Eugène Beauharnais.
Napoléon, indigné, masqua mal aux yeux de la France sa secrète colère contre son beau-frère et son ami. 11 rinsulla de sa propre main dans une note publiée à ce sujet dans les feuilles publiques. « Le roi de Naples, malade, disait Napoléon, a dû quitter l'armée. Le prince Eugène en prend le commandement. Le vice-roi d'Italie a plus l'habitude d'une grande administration. Il a l'entière confiance de l'empereur. » C'était dire tout haut que Murât ne l'avait plus. Cette confiance était ébranlée depuis longtemps en effet. L'empereur savait que Murât et ^a cour étaient assiégés, comme Bernadette, des insinuations de l'Au-
triche et de l'Angleterre, qu'il les écoutait trop dans l'intérêt de son trône, et que Fouché, relégué à Naples, donnait à la reine Caroline, femme de Murât, et bientôt à Murât lui-même, des conseils machiavéliques de paix séparée avec les puissances et de séparation de sa cause de la cause perdue de Napoléon.
Napoléon ne se contînt plus en apercevant enfin ces manœuvres obliques d'une cour vassale de la sienne et d'une défection méditée dans sa propre famille; mais, selon son usage quand il était faible et qu'il voulait paraître fort, il révéla avant le temps sa colère et il outragea au lieu de frapper. « Je ne vous parle pas, écrivit-il imprudemment à celui qu'il avait fait roi et qu'il avait rendu indépendant en le couronnant, je ne vous parie pas de mon mécontentement en apprenant la conduite que vous avez tenue après mon
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dc^part de rarmt''e ; cela tient à la faiblesse de votre caractère : vous êtes un bon soldat sur le champ de bataille; mais, hors de là, vous n'avez ni vigueur ni caractère. Seriez-vous donc de ceux qui pensent que le lion est déjà mort et qu'on peut impunément se partager ses restes?... Si vous faisiez ce calcul, il serait faux!... Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez me faire depuis mon départ de Vilna. Le titre de roi vous a tourné la tête... Si vous voulez le conserver, conduisez-vous bien!... »
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De telles paroles tombant sur le cœur d'un homme superbe, mais sensible, étaient de nature à envenimer plus qu'à ramener ce cœur. Murât, humilié, rendit offense pour offense.
« Vous avez fait, dit-il, une cruelle blessure à mon honneur, et il n'est plus au pouvoir de Votre Majesté de
guérir le mal : vous avez outragé un ancien compagnon d'armes qui vous a toujours été fidôle dans vos dangers, qui n"a pas médiocrement contribué à vos victoires, qui a été un des soutiens de votre puissance, et qui jadis a ranimé votre courage défaillant au 18 brumaire.
ï Quand on a l'honneur, dites-vous, d'appartenir à votre illustre famille, on ne doit rien faire qui puisse en compromettre les intérêts ou en obscurcir les splendeurs. Et moi, sire, je vous dirai pour toute réponse que votre famille a reçu de moi autant d'honneur que vous m'en avez fait par le mariage de votre sœur.
» Quoique roi, je regrette mille fois ce temps où, simple officier, j'avais des supérieurs sans avoir un maître. Parvenu au trône, mais, dans cette haute position, tyrannisé par Votre Majesté, dominé dans mon intérieur, j'ai eu soif plus que jamais d'indépendance et de liberté. C'est ainsi que vous affligez, que vous immolez à vos moindres soupçons ceux qui vous sont les plus fidèles et qui vous ont le mieux servi dans la
brillante carriùrc de vos succès : c'est ainsi que vous avez sacrifié Fouchô à Savary, Talleyrand à Ghampagny, Champagny lui-môme à Bassano, et Murât à Beauharnais, Beauharnais qui a auprès de vous le grand mérite de l'obéissance muette, et celui plus grand encore, parce qu'il est plus servile, d'avoir tranquillement annoncé au Sénat la répudiation de sa mère.
» Pour moi, je ne puis plus m'empôcher d'accorder à mon peuple quelque soulagement par le commerce, et je Qois réparer le tort que lui cause la guerre maritime. ^
» De tout ce que j'ai dit relativement à Votre Majesté et à moi-même, il résulte que l'ancienne confiance est réciproquement altérée. Vous ferez ce que vous jugerez le plus à propos, sire; mais, quels que soient vos torts, je suis encore votre fidèle beau-frère.
» JOAdHIM. »
Cette correspondance injurieuse, tantôt inspirée, tantôt adoucie par les conseils de la reine Caroliae, sœur de l'empereur, mais femme ambitieuse et dominatrice de Murât, laissa le venin dans les cœurs, mais les apparences d'un retour d'amitié entre les deux cours. En partant pour ouvrir en Allemagne la campagne de 1813, Napoléon écrivit à Murât pour lui offrir de nouveau le commandement de sa cavalerie. La situation de Murât fut cruelle à cet appel de son ancien chef, qui allait livrer ses derniers combats sur le sol témoin de leurs luttes de dix ans, périr peut-être en voulant ressaisir la victoire, mais peut-être aussi reconquérir Vienne, Berlin, la soumission de ses ennemis et une paix toute-puissante. 11 était, pour Murât, aussi douloureux d'abandonner son bienfaiteur vaincu, qu'il
(^tait dangereux de mécontenter son beau-frère vainqueur. Il hésitait, ses ministres lui conseillaient de rester neutre et en observation douteuse à Naples. « N'avez-vous pas assez fait, lui diraient ils, pour la reconnaissance et pour la gloire? N'est-il pas temps de penser enOn à vous, à votre famille, à vos États perdus dans la défaite si vous vous mêlez au combat? » Murât, déjà secrètement engagé avec rAutriche et TAngleterre par un traité qui lui livrait l'Italie, subit longtemps l'angoisse de l'incertitude entre son trône, ses devoirs secrets, ses devoirs publics envers la France et son honneur de guerrier, de beau-frère et d'ami. L'acte imprudent qu'il avait commis en écoutant l'Autriche et en se liant contre son devoir, pesait sur lui. Les regards de Napoléon et du monde, les soupçons des généraux français, de sa cour et de son armée l'intimidaient également. Il crut pouvoir concilier misérablement en lui deux hommes : le général et le souverain. Gomme guerrier, lieutenant de l'empereur, il se
décide à partir pour l'armée et à combattre encore avec lui; il crut pouvoir reprendre, après avoir combattu, ses conventions particulières avec TAutriche. Infidèle ainsi à deux causes faute d'en avoir embrassé une, combattant du bras avec Napoléon, du cœur contre lui. Honteuse et déplorable situation où le salut n'est pas moins perdu que l'honneur.
Le maréchal Ney, son fidèle émule de gloire, et ses amis de Paris lui écrivirent que sa lenteur scandalisait l'armée. Le comte de Mosbourg et la reine le conjurèrent de partir. Il leur avoua, sous la pression du moment, le traité secret signé entre lui et lord Bontinck, vice-roi réel de l'Angleterre en Sicile. Cet acte ténébreux avait été conclu comme on trame un crime dans l'ile solitaire de Ponza, sur la côte déserte de rÉtàt romain. La reine, ambitieuse et pleine de feintes,
parut approuver tout haut une faute qu'elle blâmait tout bas. tllle aida son mari à tout concilier en lui conseillant de partir, mais de lui laisser, à elle, la régence, en lui promettant de faire marcher eu Italie l'armée en son nom de régente et comme à son insu au signal convenu. Le roi, embarrassé dans ses propres astuces, partit le lendemain pour la campagne de Dresde, laissant derrière lui ce nœud d'intrigues à dénouer, compliqué encore de l'ambition de sa femme et des jalousies de pouvoir qu'il nourrissait contre les conseillers de la reine.
A peine le roi était-il parti, que lord Bentinck, voyant dans son départ une rupture des conventions secrètes et une hostilité, quitta Tîle de Ponza et regarda le traité comme non ratifié.
[■ Murât, étendant, emporté par son ancien enthou-
siasme, volait à la rencontre de Tempereur en Allemagne. Il tombe dans ses bras : Napoléon le reçut en ami réconcilié et le vit combattre comme aux plus grandes journées de sa vie miliiaire, à côté de lui, à Dresde et sur tous les champs de bataille de cette dernière campagne. A la tête de trente mille cavaliers, Murât enfonça l'armée coalisée sous les murs de Dresde et refoula les Prussiens, les Autrichiens et les Russes. Trente mille prisonnieis furent le fruit de ces exploits. L'empereur et l'armée le reconnurent à son héroïsme. Bientôt ces victoires . aboutissaient pour Napoléon au soulèvement général de l'Allemagne et à la déroute de Leipsick. Murât repartit plus indécis que jamais pour ses États. 11 sentait crouler l'appui de sa vie, il voulait en chercher un sur lui-même.
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A peine arrivé à Naples, il réunit en conseil secret
ses plus intimes confidents et délibôra avec eux sur la fidélité ou l'infidélité à son bienfaiteur, choses sur lesquelles l'honneur et lo sentiment sont les seules délibérations. Los conclusions furent qu'il fallait se conformer à la fortune et sacrifier l'amitié à la politique et au trône. Fouché, qui avait toujours conservé l'ascendant d'une intelligence supérieure sur un esprit facile à subjuguer, accourut de Rome pour avoir des conférences secrètes avec Murât, sous prétexte de le retenir à la cause de Napoléon. On croit que les conseils secrets furent dilTérents des démarches publiques, et qu'il fit envisager à Murât la chute de Napoléon comme imminente et le royaume de Naples comme entraîné dans cette chute, s'il ne cherchait pas un autre soutien. A peine Fouché était-il reparti pour Rome, que le comte de Neipperg, j^une militaire diplomate, aussi exercé aux menées des cours qu'aux manœuvres des camps, accourut à Naples au milieu de décembre, conféra avec le duc de Gallo, ancien négociateur de
Ferdinand, maintenant attaché à Murât, et un traité, résultat de ces conférences, fut signé le 11 janvier 1814 entre l'Autriche et Murât. Par ce traité, Murât se rangeait, pour racheter sa couronne de la coalition, au nombre des ennemis de la France. Il promettait de fournir trente mille hommes opérant en Italie : FAutriche en fournissait soixante mille. Ces deux armées seraient commandées par Murât en personne, et combineraient leur mouvement contre le vice-roi Eugène Beauharnais, commandant l'armée française à Milan. Le prix de cette défection était pour Murât le trône de Naples, abandonné par le roi Ferdinand, et garanti à lui et à sa dynastie par les puissances coalisées. Héritage d'une ingratitude et d'un aveuglement que le temps ne pouvait ratifier. L'Angleterre intervint' à ce traité et promit une attitude inoffensive en Italie contre Murât.
A peine le traité était-il signé, que la rumeur s'en répandit dans toute l'Italie, et que le cri d'indépendance qui couvait dans tous les cœurs italiens éclata dans la Péninsule. Murât favorisait ce mouvement d'opinion, qui devait, dans ses idées, faire de lui, non l'auxiliaire de l'Autriche, mais le libérateur de Tltalie et le souverain de ce \aste empire auquel il allait rendre la liberté et T unité, ce réveil du long sommeil de l'Italie. Mais sa pensée même était comprimée en lui par sa situation. Les garnisons de Napoléon à Florence, à Rome, à Ancône se défiaient de lui, l'Autriche l'observait avec inquiétude, l'Angleterre se réservait de le contenir dans les limites du traité qui lui assurait le royaume de Naples. Il tenta de tromper toutes ces puissances par la rapidité et le caractère
équivoque de ses mouvements. Il rassura le général Miollis, commandant à Rome, le commandant d'Ancône, Barbou; il lança ses colonnes sur les États romains, sous prétexte de demander seulement passage. Les généraux français se renferment dans les citadelles. Pressé par les Autrichiens de tenir sa promesse, il ordonna à ses troupes de forcer les Français à évacuer les places fortes. Il partit lui-même de Naples à la tête d'une seconde colonne de vingt mille hommes, mais sans trésor, sans vivres, comptant sur le hasard, les sympathies, l'insurrection, pour se recruter; il s'avança ainsi sur Bologne. Pendant sa marche, Rome, Ancône, Civita-Vecchia capitulaient, et les garnisons se repliaient libres sur la France. Lord Bentinck opérait en même temps un débarquement de troupes anglaises dirigées sur Gênes et portant sur leurs drapeaux : « Liberté et indépendance de l'Italie. »
Tout annonçait un choc prochain entre les Napolitains, les Autrichiens, les Anglais coalisés contre Eugène, occupant encore la basse Italie pour Napoléon avec cinquante mille hommes de troupes françaises et italiennes aguerries sous un vice-roi fidèle.
Mais, soit remords de combattre ses anciens compagnons d'armes, soit défiance de l'Autriche, soit attente de quelque grande insurrection nationale de l'Italie qui viendrait lui livrer la scène et améliorer les conditions de son traité. Murât, immobile à Bologne avec la moitié de son armée, consumait les jours, impatientait l'Autriche, portait ombrage aux Anglais à Gênes, et sem-
blait s'arrêtera moitié chemin de sa défection pourvoir de l'autre côté des Alpes de quel cOté se déclarerait la fortune. Il flattait tout le monde, et même Napoléon, d'avoir levé dans son intérêt le drapeau de l'indépendance. Les peuples d'Italie ne s'y rallièrent pas, voyant dans ces étrangers des instruments de la domination française, dont ils étaient las en ce moment; car, pour une partie de ces malheureux peuples, la liberté n'est qu'une alternative de servitude, et la tyrannie présente est toujours la plus détestée. Murât, à la fois audacieux et timide, faisait régir les provinces traversées par ses deux armées comme si elles étaient destinées à former bientôt une vaste unité italique sous son sceptre. Les Anglais et les Autrichiens répandaient partout, au contraire, les promesses de la restauration des anciens États distincts et indépendants sous les princes de la maison de Savoie, de la maison d'Esté, du grand-duc de Toscane et du pape, captif alors à Fontainebleau. Dans cette ambiguïté de leur sort pro-
cliain, les populations rostaicnt s[)cctatricos en apparence desintéressées de la scène. La ville de Js'aples seule, rouverte au commerce anglais et ivre de l'espoir de la domination sur les États rivaux, s'exaltait des triomphes promis à son roi.
Mais cette longue immobilité du roi de Naples à Bologne laissait s'amortir l'élan et s'affaisser le ressort de son armée. Les généraux français le quittaient pour rester purs d'une guerre parricide contre leur patrie. Les généraux napolitains, quoique fidèles, aguerris, formés à l'école de nos grandes guerres, se subordonnaient mal à un souverain guerrier, il est vrai, mais qu'ils avaient toujours vu le second d'un grand homme. Ils l'obsédaient de leurs dissensions et de leurs conseils. Murât fléchissait et résistait tour à tour; l'impulsion s'amollissait dans tant de mains.
Nul n'apercevait assez claireiiieat les motifs, le but, les résultats do cette expédition. L'ambiguïté de la politique donnait de l'incohérence aux actes. Les généraux sommaient le roi de s'expliquer. Lord Bentinck exigeait qu'il lui remît Livourne comme gage de l'indépendance de la Toscane. Le pape, d'un autre côté, délivré par Napoléon de la captivité afin de restituer Rome au siège du catholicisme européen, s'acheminait vers sa capitale.au milieu des populations italiennes ivres et prosternées. Le pontife approchait de Bologne et Murât ne savait pas encore s'il le recevrait en prêtre qui va réclamer son temple ou en souverain qui vient réclamer ses États, Surpris dans cette indécision par le pape. Murât fut oWigô de feindre le commun enthousiasme pour le captif de Napoléon, de lui témoigner un respect extérieur qui jurait avec son ambition secrète de garder Rome, et de l'escorter jusqu'à Cesène.
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A la même heure, les carbonari de ISaples, secte mystérieuse, célèbre depuis par l'explosion de 1820 et par le soulèvement révolutionnaire de Naples et du Piémont, mais secte alors inspirée et remuée par la reine Caroline, femme de Ferdinand, roi de Sicile, agitaient les deux Galabres, proclamaient la déchéance de Murât, la restauration de la maison de Bourbon, et s'emparaient de ces deux provinces, les plus belliqueuses du royaume de Naples. Ces nouvelles et les derniers succès de Bonaparte en Champagne, exagérés par la distance, décidèrent un moment Murât à se réconcilier et à s'unir avec le prince Eugène Beauharnais. Il envoya de Bologne à Milan des négociateurs confidentiels à ce prince. Ces négociateurs furent repoussés comme les émissaires d'un traître. Ce refus de négociation et les vives instances des généraux autri-
chiens et des commissaires anglais et russes qui l'assiégeaient, forcèrent Murât à attaquer les Français. Il attaqua, il fut vainqueur, il cerna les Français refoules dans Reggio; mais, au lieu de poursuivre son triomphe et de saisir le fruit de sa victoire, il accorda une capitulation aux troupes enfermées dans la ville, les laissa reprendre la route de Milan, et accrut ainsi les ombrages entre les Autrichiens et lui.
Il s'avança cependant vers Plaisance, pendant que le comte de Bellegarde, commandant les Autrichiens, menaçait Milan.
Telle était l'attitude de Murât cherchant à dévorer les jours et l'.;s semaines dans une expectative dont
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loiilcs lis i'v(Mitiialil('S ralaniiaiont (''g-alemcnt, quand un courrier de Paris le rejoignit le 13 avril 1814, à midi, sous les murs de Plaisance. Il se promenait en cet instant avec le général Coletta dans le jardin d'une maison de campagne, près de la ville, où il avait établi son quartier général. 11 ouvrait son àme pleine d anxiété, de desseins contradictoires et de remords au général Coletta, homme de bon conseil, de talent remarquable et de résolution, mais Napolitain attaché avant tout à sa patrie. Murât ouvrit la lettre, lut en silence, pâlit, s'éloigna subitement de Coletta, fit çà et là quelques pas au hasard, comme un homme frappé d'un coup mortel, leva les mains au ciel, regarda ensuite tristement la terre ; puis, se rapprochant de Coletta et de quelques autres généraux de sa suite, accourus et interdits de cette attitude, il leur annonça la prise de Paris, la déchéance et la captivité de Napoléon à Fontainebleau, la chute irrémédiable de l'Empire, et il pleura. L'enDemi, le despote, le tyran avait
disparu à ses yeux ; dans Bonaparte^ il ne voyait que l'ami succombant enfin sous les coups de la fortune, et succombant en le croyant infidèle et en le voyant luimême au nombre de ses ennemis *.